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25/11/19 | 22 h 00 min par L' OBS avec AFP

17 médias révèlent des documents sur le fonctionnement des camps de détention chinois

Plus d’un million de musulmans, principalement d’ethnie ouïgoure, sont détenus dans des camps de rééducation politique au Xinjiang

Des documents révélés dimanche 24 novembre par un consortium de journalistes montrent le contrôle absolu exercé par le régime chinois dans ses immenses camps de détention de la région à majorité musulmane du Xinjiang, où sont internées plus d’un million de personnes.

Un camp de rééducation, en Chine, en juin 2019. (GREG BAKER / AFP)
                                                                      Un camp de rééducation, en Chine, en juin 2019. (GREG BAKER / AFP)

Ces documents, obtenus par le Consortium international des Journalistes d’Investigation (ICIJ) et publiés par 17 organes de presse à travers le monde, détaillent les règlements draconiens, de la fréquence des coupes de cheveux aux horaires de verrouillage des portes, régissant ces camps installés dans la région du nord-ouest de la Chine.

D’après des organisations de défense des droits humains, plus d’un million de musulmans, principalement d’ethnie ouïgoure, sont détenus dans des camps de rééducation politique au Xinjiang. Pékin récuse ce chiffre et évoque des « centres de formation professionnelle » destinés à lutter contre la radicalisation islamiste.

Ces informations sont publiées une semaine après l’annonce du quotidien américain « New York Times » qu’il avait réussi à se procurer plus de 400 pages de documents internes au pouvoir chinois, dont des discours secrets du président Xi Jinping appelant dès 2014 à lutter « sans aucune pitié » contre le terrorisme et le séparatisme au Xinjiang.

« Transformation idéologique », « vidéosurveillance », « discipline »

Les dernières révélations concernent une série de directives de gestion des camps de détention, approuvées en 2017 par le chef des forces de sécurité aux Xinjiang, ainsi que des rapports des services de renseignement montrant comment la police utilise l’intelligence artificielle et la collecte de données pour cibler les personnes à interner.

Les directives qualifient les détenus d’« étudiants » devant « obtenir leur diplôme ».

Elles décrivent avec une grande précision comment les gardiens doivent gérer la vie quotidienne des détenus, de l’interdiction d’entrer en contact avec le monde extérieur à la marche à suivre en cas de maladie, selon une traduction en anglais des documents publiée par l’ICIJ. Les directives instaurent notamment un système de points pour évaluer « la transformation idéologique » des détenus, leur « respect de la discipline » et leur ardeur à « l’étude ».

« Les portes des dortoirs, des couloirs et des étages doivent être fermées à double tour immédiatement après avoir été ouvertes et refermées », détaillent les auteurs.

« Une vidéosurveillance complète doit être établie dans les dortoirs et les salles de classe, sans angles morts, de façon à ce que les gardiens puissent exercer leur surveillance en temps réel, enregistrer les choses dans le détail et rapporter immédiatement tout événement suspect. »

Les directives prévoient que les « étudiants » doivent rester en détention pendant au moins un an, même si cette règle n’est pas toujours appliquée, selon les témoignages d’anciens prisonniers recueillis par l’ICIJ.

A Londres, l’ambassade de Chine a nié l’authenticité des documents publiés, les qualifiant de « pure falsification » et de « fausses informations ».

« Il n’existe aucun document ou ordres pour de soi-disant camps de détention. Des centres de formation et d’entraînement professionnels ont été établis à des fins de prévention du terrorisme », a-t-elle affirmé dans un communiqué au quotidien « The Guardian », qui fait partie des médias ayant publié les documents.

Ouïgours, Hong Kong : Pékin choisit la manière forte

Le pouvoir chinois a deux crises internes majeures à gérer, qui sont largement de son propre fait. Au Xinjiang et à Hong Kong, marches de l’empire aux histoires et aux contextes si différents, Pékin se heurte à la même contestation de sa vision centralisatrice et autoritaire ; dans les deux cas, le Parti communiste chinois choisit la manière forte, quel qu’en soit le coût.

Moins connu, moins médiatisé, le Xinjiang fait l’objet d’une tentative d’acculturation forcée que l’on pensait d’un autre âge, et qui, si la Chine n’était pas aussi puissante, susciterait des réactions plus vives à travers le monde. Le Xinjiang a un parfum colonial évident, même si cette affirmation fait hurler à Pékin où l’« unité » de la nation chinoise est sacrée. Les Ouïgours, minuscule minorité à l’échelle de la Chine – de 10 à 12 millions d’individus sur 1,4 milliard –, sont encore légèrement majoritaires au Xinjiang malgré l’afflux de « résidents » (colons ?) venus des zones plus pauvres du pays. Musulmans et turcophones, les Ouïgours sont plus proches des peuples d’Asie centrale que des Han des rives du Yangtsé.

Le Xinjiang est plongé dans un cercle vicieux que les puissances coloniales ont vécu à leurs dépens dans leurs empires au XXe siècle : oppression-résistance-répression-violence… La Chine, qui ne se vit pas comme une puissance coloniale mais comme une civilisation unique, pense qu’elle réussira à « extirper » la culture du colonisé par la « rééducation » imposée. Jusqu’à 1 million de Ouïgours sont détenus par la force dans des « camps de rééducation » à travers le Xinjiang, afin qu’ils « oublient » leur religion et leur culture, et qu’ils deviennent « patriotes », c’est-à-dire obéissants au Parti.

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Cette détention de masse à caractère ethnique est déjà bien documentée par les organisations de défense des droits de l’homme ; le « New York Times » vient d’ajouter au dossier des preuves accablantes : des documents officiels, ayant fait l’objet d’une fuite, révèlent les directives de Pékin ordonnant de traiter « sans pitié » le problème ouïgour.

Un engrenage autodestructeur de la violence

Hong Kong est évidemment une autre histoire. L’ancien territoire britannique a été rétrocédé à la Chine il y a déjà vingt-deux ans, dans un grand élan d’optimisme. Je me trouvais à Hong Kong ce 1er juillet 1997, et la plupart des Hongkongais partageaient ce sentiment. Pendant cinquante ans, grâce au principe « un pays, deux systèmes », les Hongkongais devaient conserver leurs libertés, leur système judiciaire, leurs institutions au parfum « British ». D’ici là, pensait-on, la Chine se serait démocratisée…

Mais le durcissement du système chinois et le « grignotage » systématique de cette autonomie ont braqué la première génération ayant grandi sous souveraineté chinoise. Au point de provoquer la confrontation actuelle, qui aurait pu se terminer rapidement avec un minimum de dialogue, mais qui se trouve piégée dans un engrenage autodestructeur de la violence. Pékin ne sait pas parler aux jeunes Hongkongais, auxquels on ne laisse d’autre choix que de se soumettre.

Ces deux crises sont à la fois « digérables » dans l’immensité chinoise, mais susceptibles aussi de faire de gros dégâts. Hong Kong reste une place financière majeure pour la Chine, même si l’importance du territoire a diminué du fait de l’émergence du reste de la Chine ; et le Xinjiang a le potentiel de provoquer un rejet de la Chine dans le monde musulman, danger que Pékin a su éviter jusqu’ici. Surtout, la gestion de ces deux crises conduit à s’interroger sur la réalité d’un pays devenu la deuxième puissance mondiale, et qui aspire à devenir la première. La puissance ne donne pas tous les droits.

RETROUVER la photographie d’ illustration  dans l’article du 13 mai 2019 : http://www.tibet.fr/actualites/ouighours-a-la-force-des-camps-silence-on-reeduque/