Le premier site d'actualité sur le Tibet

www.tibet.fr

05/08/17 | 20 h 38 min par Pierre Haski

Apple et Amazon cèdent à la Chine : le « don’t be evil » de la Silicon Valley est mort. Le règne de la lâcheté est arrivé …

Don’t be evil (« Ne soyez pas malveillants ») est la devise informelle de Google.

Les deux géants américains ont accepté, sans même l’once d’une protestation, de se plier à une exigence du gouvernement chinois.

Il fut un temps où les entreprises de la Silicon Valley, à l’image de la devise de Google, avaient pour idéal de « ne pas être malveillantes » (« don’t be evil »). Mais c’était « avant », avant leur succès planétaire et boursier, qui les a transformées en fossoyeurs de quelques grands principes, à commencer par celui de liberté.

Le dernier exemple frappant est celui d’Apple et d’Amazon, deux des phares de l’ère numérique, dont la capitalisation boursière dépasse le PIB de la majorité des Etats de cette planète.

Les deux géants américains ont accepté, sans même l’once d’une protestation, de se plier à une exigence du gouvernement chinois et retirer de l’app store pour Apple, les applications de dizaines de marques de VPN, ce logiciel qui permet de contourner les interdits sur internet, et d’imposer à ses clients de cesser de les utiliser pour Amazon.

La Chine durcit encore sa censure d’Internet, imitée par la Russie

Vous aimez cet article ?Inscrivez-vous à la Newsletter de l’Obs

Dans les pays qui pratiquent la censure à haut niveau, comme la Chine, bloquant l’accès à des milliers de sites et de services, qu’il s’agisse des réseaux sociaux étrangers Twitter et Facebook, de services de mails comme gmail de Google, ou de sources d’information ou d’organisations jugées hostiles ou simplement trop critiques, le VPN était jusqu’ici un moyen toléré pour les citoyens les plus agiles technologiquement de surfer relativement librement.

Pour quelques dollars par mois, un VPN vous permet de brouiller les pistes de vos « trajets » numériques et donc d’aboutir sur le site désiré sans être bloqué, ni même repéré.

La Chine a décidé d’y mettre fin, renforçant le huis-clos du web chinois, véritable « intranet »rattaché au reste du monde par des passages filtrés. Pékin a donc demandé à Apple et aux autres sociétés étrangères susceptibles de fournir l’accès à des VPN, de se conformer à la législation locale. Normal, dira-t-on, de se conformer à la législation locale…

De héros de la liberté à complice de la censure

Le problème est que l’an dernier, comme le fait justement observer le chroniqueur tech du « New York Times », Farhad Manjoo, Apple s’était transformé en héros de la liberté en refusant une injonction du FBI américain de lui donner les « clés » d’un iphone utilisé par l’un des auteurs de l’attentat de San Bernardino. Le bras de fer avait été épique, et Donald Trump, alors en campagne, avait même appelé à boycotter Apple si la firme de Cupertino refusait de coopérer avec les autorités.

Finalement, le FBI avait réussi à « craquer » tout seul le smartphone du terroriste, et l’affaire s’était apaisée, laissant l’image d’Apple réincarné en protecteur du consommateur contre l’intrusion policière, même dans une affaire de terrorisme.

Apple contre le FBI : Donald Trump s’en mêle

On avait surtout compris qu’une des clés de l’attitude de Tim Cook, le patron d’Apple, était le fait de ne pas créer un précédent permettant aux autorités chinoises de demander la même chose à propos d’un dissident.

Le « New York Times » avait souligné à l’époque :

« Le succès d’Apple en Chine aide à expliquer pourquoi la compagnie est aujourd’hui dans un bras de fer avec le gouvernement américain sur l’accès à l’iPhone crypté de l’un des assaillants de San Bernardino. La société joue le long terme de son activité. La protection des données et la sécurité sont des éléments constitutifs de la marque, surtout à l’international où Apple récolte les deux tiers de ses près de 234 milliards de dollars de ventes par an. Elle estime que si elle coopère avec un gouvernement, elle devra coopérer avec tous. »

Depuis, Apple s’est pliée à deux reprises aux exigences chinoises, sans émettre ne serait-ce que le centième des protestations qui avaient accompagné la demande du FBI un an plus tôt. D’abord en ouvrant un data centre en Chine pour se conformer à la volonté de Pékin que les données des utilisateurs chinois soient conservées dans leur propre pays, puis en interdisant les VPN.

Le marché chinois a évidemment de quoi faire saliver tous les patrons du monde. Il y a quinze ans, je me souviens d’avoir erré dans Pékin pour trouver un réparateur de Mac, finalement déniché dans un appartement modeste d’une tour de Zhongguancun, le quartier technologique du nord de la capitale chinoise. Seuls les Chinois qui avaient fait leurs études aux Etats-Unis en possédaient, la marque à la pomme était inconnue dans l’empire du milieu.

Ça a changé avec l’iPhone, depuis dix ans, qui est non seulement fabriqué en Chine, par le géant taiwanais Foxconn aux usines controversées, mais se vend aussi par millions malgré son prix élevé. Même la première Dame de Chine, Mme Peng Liyuan, a été vue en train de prendre des photos avec un iPhone d’Apple au cours d’une visite de son mari Xi Jinping à l’étranger, rectifiant le tir très vite au profit d’un Huawei bien chinois lorsque les internautes s’en sont étonnés…

Apple n’est pas seul à être prêt à tout pour conserver l’accès au marché chinois, même en s’asseyant sur ses principes. On peut rappeler la cour assidue, mais sans résultat jusqu’ici, faite par Mark Zuckerberg pour obtenir l’autorisation de lancer Facebook en Chine, le seul « continent » qui échappe au réseau social à deux milliards de comptes. En novembre 2016, on apprenait que Facebook avait développé un outil de censure destiné à éliminer certains contenus dans certaines zone géographiques, du sur mesure pour la Chine.

Le réseau professionnel LinkedIn, aujourd’hui propriété de Microsoft, a lui aussi accepté la censure pour pouvoir s’implanter et se développer en Chine.

L’histoire a pourtant des précédents douloureux. En 2005, le journaliste chinois Shi Tao avait été condamné à dix ans de prison pour avoir transmis des informations proscrites à l’étranger (il avait diffusé sur un site dissident chinois basé à l’étranger les consignes de la censure à la veille de l’anniversaire du massacre de Tiananmen). Au cours du procès, on apprit qu’il avait été identifié sur la base d’informations transmises par… Yahoo !

Le patron de Yahoo ! à l’époque, Jerry Yang, avait comparu devant une commission d’enquête du Congrès américain, et s’était vu violemment apostropher par un élu : « Vous êtes peut-être un géant technologique, mais un nain moral »…

Yahoo ! a tenté de se racheter en créant un fonds de solidarité avec les cyber-dissidents chinois, mais le mal était fait : Shi Tao a été libéré en 2013, après huit années passées en prison.

Les consommateurs indifférents

La question n’est évidemment pas simple, entre le respect des lois dans tout pays dans lequel on désire s’implanter et travailler, et l’exigence morale de ne pas se plier aux règles arbitraires d’une dictature. Et le débat ne s’arrête pas aux dictatures, avec les tentations de plus en plus grandes d’intrusion dans les données des internautes, comme l’ont montré les révélations d’Edward Snowden et la collaboration active de la plupart des entreprises du secteur avec la NSA américaine.

Le plus grand paradoxe est que ces pratiques sont connues de tous, à commencer par leurs utilisateurs qui savent tout, des conditions de travail de la main d’œuvre à l’évasion fiscale en passant par des marges exhorbitantes. Et pourtant, jusqu’ici, les consommateurs restent indifférents, passifs, comme si la possession de ces nouveaux talismans du XXIe siècle les privait de sens critique.

Il y a deux ou trois décennies, les multinationales les plus caricaturales d’une course effrénée au profit étaient les sociétés pétrolières et les hedge funds du secteur financier. Aujourd’hui, les géants de la technologie, entre complaisance vis-à-vis des régimes autoritaires, et évasion fiscale à grande échelle, ont ce double visage d’entreprises cool, offrant des services qui font rêver dans le monde entier, et de marchands cyniques, sans états d’âme. « Don’t be evil », c’était « avant ».

Don’t be evil  – « Ne soyez pas malveillants » – est la devise informelle de Google. (DR)