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13/10/20 | 21 h 53 min par Frédéric Lemaître et Carrie Nooten

Assaillie à l’ONU sur le sort des Ouïgours, la Chine contre-attaque

Pékin a mobilisé mardi ses soutiens face aux critiques occidentales.

Le ton s’est durci, mardi 6 octobre, à l’ONU entre la Chine et les Occidentaux sur la question des droits de l’homme. A la tribune des Nations unies, 39 pays occidentaux, emmenés par l’Allemagne, ont protesté contre les violations des droits fondamentaux dans les régions du Xinjiang, où la minorité musulmane des Ouïgours subit une politique d’internement et d’endoctrinement massif, du Tibet, mais aussi à Hongkong depuis l’instauration sur ce territoire le 30 juin d’une loi de sécurité nationale drastique.

« Nous sommes particulièrement inquiets d’un réseau de camps de rééducation politique au Xinjiang, où des reportages crédibles montrent que plus d’un million de personnes sont détenues de manière arbitraire », a déclaré l’ambassadeur Christoph Heusgen, mentionnant le « travail forcé » et des « campagnes de stérilisation ». Ces pays regrettent aussi que la haut-commissaire aux droits de l’homme des Nations unies, Michelle Bachelet, n’ait toujours pas pu se rendre au Xinjiang, « dans les endroits qu’elle sélectionnera elle-même ». En 2019, seuls 23 pays s’affichaient sur ce front occidental. « Nous ne voulons pas d’une guerre froide avec la Chine, nous voulons simplement défendre nos valeurs quant aux droits humains », confie un diplomate européen.

« C’est un réveil brutal pour ces pays après tout ce qui s’est passé : il y a eu le Xinjiang, il y a eu la pandémie de Covid, il y a eu Hongkong. Il devient plus difficile de convaincre d’une stratégie gagnant-gagnant ou d’une coopération bénéfique mutuelle… », explique Sophie Richardson, directrice pour la Chine de l’ONG Human Rights Watch.

L’ambassadeur chinois à l’ONU, Zhang Jun, a balayé ces critiques, fort du soutien de 53 autres pays : de nombreux pays africains, et deux soutiens de poids du monde musulman, l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis.

« Enough is enough »

Mais la Chine ne se contente plus de se défendre. Elle passe à l’attaque. Au nom du « multilatéralisme » qu’elle dit promouvoir, elle critique les sanctions unilatérales imposées par les Etats-Unis notamment contre l’Iran et le Venezuela mais aussi contre les entreprises présentes au Xinjiang. L’ambassadeur Zhang Jun a par ailleurs réattaqué frontalement les Etats-Unis sur leurs manquements aux droits humains – tant lors des violences policières qui ont éclaté au printemps suite au décès de George Floyd, que dans de la gestion de la pandémie qui a fait plus de 210 000 morts.

Jeudi 24 septembre l’ambassadeur Zhang Jun avait même lancé un « Enough is enough » (« trop c’est trop ! ») à l’ambassadrice américaine Kelly Craft qui se plaignait des critiques sous-entendues à l’égard de l’administration Trump, lors d’une discussion au Conseil de sécurité intitulée « Maintenir la paix et la sécurité internationales : la gouvernance globale post-Covid 19 ».

L’ONU est une tribune particulièrement importante pour Pékin qui conteste l’existence d’une norme universelle des droits de l’homme. La Chine aimerait, en revanche, inscrire dans les textes que les droits humains peuvent être promus grâce à une « coopération gagnant-gagnant ».

« Tous les gouvernements essaient d’obtenir ce qu’ils veulent à l’ONU, admet Sophie Richardson. Mais le gouvernement chinois actuel est unique car il suit ses intérêts tout en essayant de transformer l’institution de l’intérieur – au moins en ce qui concerne les droits de l’homme. Un système moins efficace aura des conséquences pour tout le monde, pas uniquement pour ceux qui critiquent le gouvernement chinois. »

Pour un diplomate européen, « la Chine a appris des méthodes longtemps attribuées à Moscou ou Washington : elle récupère des soutiens en tordant des bras. Certains pays n’ont pas d’autre choix que de s’afficher à leurs côtés, et nombreux sont ceux qui ont peur de prendre position ».

Politique qualifiée d’« entièrement correcte »

Ces tensions autour du Xinjiang notamment interviennent alors que Xi Jinping a jugé le 26 septembre, à l’issue d’un séminaire de travail de deux jours sur la question, que la politique menée par le Parti communiste dans cette région était « entièrement correcte » et devait être « maintenue sur le long terme ».

Par ailleurs, pour la Chine, le Xinjiang, – comme Hongkong, le Tibet ou Taïwan – relève de ses affaires intérieures et ne concerne pas la communauté internationale. Inaugurant le nouveau Centre d’études sur la pensée de Xi Jinping sur la diplomatie, Wang Yi, le ministre des affaires étrangères, avait affirmé, le 20 juillet, que cette « pensée » qui repose sur « l’harmonie sans la conformité » comportait des « lignes rouges ». Parmi celles-ci « la souveraineté » et « l’intégrité territoriale ».

Alors que les médias officiels chinois n’hésitent plus à parler de « Xiplomatie » pour illustrer la personnification de la politique étrangère du pays, celle-ci se trouve confrontée à de sérieux défis, tant dans les institutions internationales qu’auprès de l’opinion publique. Selon un sondage du centre de recherches Pew publié le 6 octobre, l’image de la Chine s’est détériorée dans de nombreux pays occidentaux. Dans plusieurs pays, plus des trois quarts de la population déclarent désormais avoir une mauvaise opinion du pays. Un record.