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10/09/17 | 21 h 47 min

ATHENES / PEKIN : La Grèce est-elle le cheval de Troie de la Chine dans l’Union européenne ?

Le rapprochement diplomatique de la Grèce avec la Chine inquiète ses partenaires de l’Union européenne. Des craintes exagérées, estime George Tzogopoulos, chercheur en relations internationales.

Entretien.

 

La Grèce est-elle en train de devenir le cheval de Troie diplomatique de la Chine dans l’Union européenne (UE) ? Le 19 juin, pour la première fois, l’UE n’a pas pu produire un communiqué dénonçant les violations répétées des droits de l’homme en Chine, à l’occasion du Conseil de l’ONU sur le sujet, qui se tient chaque année à Genève. Un veto grec a empêché le bloc des Vingt-Huit d’offrir un front commun. Un véritable séisme diplomatique qui agace et inquiète dans les chancelleries européennes mais aussi américaines.

Celles-ci redoutent que la multiplication des investissements chinois en Grèce ne réduise l’indépendance diplomatique d’Athènes. Entretien avec le chercheur en relations internationales George Tzogopoulos, conseiller au Centre international de formation européenne (CIFE) sur les relations entre la Chine et l’UE.

Le veto grec du 19 juin a beaucoup ému dans les chancelleries européennes. Que doit-on y voir ?

George Tzogopoulos : – Pour comprendre ce veto, il faut connaître le ministre grec des affaires étrangères, Nikos Kotzias. Il est obsédé par l’idée de redonner une voix diplomatique à la Grèce. En 2015, il avait tenté de bloquer les résolutions européennes contre la Russie sur la question de l’Ukraine. Il veut imprimer sa vision personnelle sur la politique étrangère européenne.

Quelle est cette vision ? Existe-t-il une véritable stratégie grecque, aujourd’hui ?

C’est un idéologue. Pour lui, la clé du progrès est le dialogue bilatéral, et non les déclarations ou les condamnations communes. Ses services ont justifié le veto de juin sur la Chine et les droits de l’homme en dénonçant « des critiques souvent sélectives et non productives » qui « ne facilitent pas la promotion des droits de l’homme dans ces pays ni les relations avec l’UE ». Une position similaire était adoptée dans le même temps vis-à-vis de l’Egypte.

Il pense surtout qu’un Etat comme la Grèce doit avoir le droit de jouer un rôle sur les questions diplomatiques européennes, que cela ne doit pas être réservé aux grands Etats comme la France ou l’Allemagne. Que la Grèce doit avoir une voix.

Cette position de Kotzias est aussi celle du premier ministre, Alexis Tsipras, qui, dès le début de son mandat, en janvier 2015, a multiplié les appels du pied à la Chine mais aussi à la Russie, avec cette conviction que la Grèce devait multiplier ses partenaires diplomatiques et réduire sa dépendance vis-à-vis de l’UE ou des Etats-Unis.

Les gouvernements grecs se succèdent et… se ressemblent finalement beaucoup, affichant un discours empli d’espoirs sur ces investissements chinois dans une situation – et l’élément de langage est frappant – décrite par les deux parties comme du « win-win business ». Est-ce la réalité ?

« Lorsque la privatisation du port du Pirée est devenue une réalité, en 2016, il n’y avait pas de concurrent européen ou américain face aux Chinois »

Les politiciens grecs exagèrent l’importance de la Grèce pour la Chine et alimentent des espoirs qui ne sont pas réels en termes de croissance ou d’impact sur la création d’emplois. La Grèce, pour les Chinois, n’est qu’une toute petite partie d’une politique étrangère bien plus large avec des objectifs variés. Pour les Chinois, la Grèce n’est intéressante que si sa place est durablement assurée dans la zone euro.

Par ailleurs, ils approchent la Méditerranée dans son ensemble : Grèce, Italie, France, Espagne, mais aussi Turquie, Liban, Israël, Egypte, Algérie, Maroc et Tunisie, pour investir dans les ports – Cosco Shipping est présent en Grèce, en Italie, en France, en Turquie –, l’énergie – en Grèce, en Egypte, en Albanie –, la culture, le tourisme, le réseau ferroviaire et autres infrastructures.

En 2015, les Chinois – tout comme les Russes, d’ailleurs – ont refusé d’accorder les prêts bilatéraux souhaités par les Grecs, car ils n’avaient aucun intérêt à ouvrir un front diplomatique avec l’UE. Mais ils se montrent gourmands d’investissements directs en Grèce, surtout dans le cadre du programme de privatisations imposé… par l’UE !

Oui, mais la situation est un peu différente selon que l’on parle de la Russie ou de la Chine. Les chancelleries européennes et américaine sont très vigilantes envers la Russie. Elles ont fait échouer, en 2013, l’achat de la compagnie de gaz grecque DEPA par le géant gazier russe Gazprom, par exemple, alors même que cette privatisation est au programme du plan d’austérité imposé par l’UE. La porte pour les investissements directs russes en Grèce est quasiment bloquée, surtout dans le secteur énergétique. Lire aussi : Le Pirée, port d’entrée de la Chine en Europe

Ce n’est en revanche pas le cas pour la Chine, dont la compagnie nationale d’électricité State Grid vient d’acquérir cette année 24 % de la société grecque d’électricité Admie. Jusqu’au veto grec de juin, la stratégie chinoise d’achats d’actifs stratégiques grecs, comme le port du Pirée, ou dans l’énergie, avec Admie, ne semblait pas affoler les Européens. Ceux-ci, comme les Américains, se méfient de ce pays. Mais lorsque la privatisation du port du Pirée est devenue une réalité, en 2016, il n’y avait pas de concurrent européen ou américain face aux Chinois.

Au-delà des grosses compagnies nationales chinoises, les entreprises privées suivent-elles ? La Chine est cette année pays d’honneur à la Foire internationale de Thessalonique, le grand rendez-vous du business en Grèce. Plus d’une centaine d’entreprises chinoises sont attendues du 9 au 17 septembre…

« Ce serait une erreur d’imaginer un accord secret entre la Chine et les autorités grecques du genre “Votez contre et on investit davantage”. »

Le fait que ces compagnies viennent à la foire ne signifie pas que des contrats seront signés. Beaucoup de délégations chinoises viennent explorer le terrain en Grèce mais cela n’a pas encore de résultats concrets car il y a encore trop de freins bureaucratiques. En dehors des investissements directs dans l’énergie de Cosco, leader chinois du transport et de la logistique maritimes, le volume des échanges entre la Chine et la Grèce est stable depuis des années, autour de 2,7 milliards d’euros. C’est peu et, surtout, cela ne progresse pas vraiment. C’est même moins qu’en 2010, quand le volume des échanges atteignait 3,2 milliards.

Si la Chine n’est pas aussi présente en Grèce que les Grecs le souhaiteraient eux-mêmes ou que l’UE le pense, pourquoi ce veto alors, en juin, des autorités grecques concernant les droits de l’homme ?

Ce serait une erreur d’imaginer un accord secret entre la Chine et les autorités grecques du genre « Votez contre et on investit davantage ». La Chine n’a fait aucun cadeau et, jusqu’ici, je ne vois pas de vraies retombées économiques pour la Grèce qui, en revanche, a vu son image en pâtir sérieusement auprès de ses partenaires européens. Les Hongrois, eux, collaborent avec la Chine encore plus étroitement que les Grecs mais ils n’ont pas opposé de veto. Lire aussi : Pékin veut moderniser la voie ferrée qui relie la Grèce à la Hongrie.

LE MONDE IDEES | 07.09.2017 à 15h00 • Mis à jour le 07.09.2017 à 16h12 | Propos recueillis par Adéa Guillot (Athènes, correspondance)

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Le premier ministre grec Alexis Tsipras avec le président chinois Xi Jinping, à Pékin, le 15 mai.

KENZABURO FUKUHARA / AFP