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19/02/21 | 9 h 04 min par Pierre Coudurier

BIRMANIE / CHINE / Nouvelles routes de la soie : en Birmanie, la Chine défend ses intérêts…

Visite d’Etat de Aung San Suu Kyi à Pékin dans le cadre des Nouvelles Routes de la Soie © JASON LEE / POOL / AFP

Après le putsch organisé par des militaires ultranationalistes le 1er février, la Chine refuse de condamner la junte pour ménager ses intérêts et poursuivre ses projets d’investissements liés aux nouvelles routes de la soie.

Le coup d’État orchestré par l’armée birmane, le 1er février, est intervenu après des années de délicat partage du pouvoir entre le gouvernement civil d’Aung San Suu Kyi, aujourd’hui aux arrêts, et les militaires toujours très puissants dans le pays. Alors que les vagues de condamnations adressées à ces derniers ont été pour le moment sans effet, Anthony Blinken, chef de la diplomatie américaine a « exhorté » Pékin, à s’unir à la communauté internationale pour dénoncer le putsch. Une proposition que la diplomatie chinoise a poliment contournée. Comme elle l’a fait des accusations de déstabilisation entendues ci et là. Wang Wenbin, porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères, l’a rappelé dans le style très feutré qui convient à toute bonne diplomatie : « Les théories à ce sujet ne sont pas vraies. En tant que pays ami de la Birmanie, nous souhaitons que toutes les parties puissent simplement résoudre leurs différends de manière appropriée et maintenir la stabilité politique et sociale ».

DES RELATIONS NON IDÉOLOGIQUES MAIS TRÈS PRAGMATIQUES AVEC LA BIRMANIE

Cette « stabilité politique et sociale » suffit en effet au bonheur de la Chine qui contrairement à l’occident ne mène pas de bataille idéologique. Pékin mise plutôt sur le pragmatisme dans ses relations, une approche pouvant paraître cynique, mais parfaitement assumée. La stabilité du régime de Naypyidaw – nouvelle capitale du pays située en plein milieu de la jungle – est la seule chose qui intéresse l’empire du milieu, car cette stabilité est la condition sine qua non à la défense de ses intérêts tant géostratégiques qu’économiques que la Birmanie lui offre.

C’est dans cet esprit que Wang Yi, le ministre des Affaires étrangères chinois s’est rendu au Myanmar à la mi-janvier pour faire le point sur les différents projets d’infrastructures en cours. Lors de cette visite, le chef de la diplomatie chinoise a rencontré le général Min Aung Hlaing, chef de la junte putschiste, soulignant la relation « fraternelle » entre les deux pays. Était-il déjà au courant que l’homme allait s’attribuer tous les pouvoirs dans les jours à venir ? Certains le pensent.

Les militaires birmans ne sont pourtant pas les seuls à avoir eu des relations approfondies avec Pékin. En 2017, Aung San Suu Kyi avait été invitée par Xi Jinping pour sceller le China-Myanmar Economic Corridor (CMEC), projet phare du nouveau timonier, rattaché aux Nouvelles Routes de la Soie. A ce jour une quarantaine de projets ont été proposés. « Les Chinois sont devenus très pragmatiques depuis une dizaine d’années » explique Olivier Guillard, directeur de l’information chez Crisis24. « Ils étaient conscients d’avoir mauvaise presse auprès du peuple birman et ont voulu redorer leur image avec une position moins impérialiste qu’auparavant » ajoute-t-il.

Les Birmans restent cependant bien conscients de leur dépendance à la Chine : 30 % de leur commerce extérieur y est destiné, et 40 % de leurs importations sont chinoises. Avec plus de 2 000 kilomètres de frontières communes, les Chinois sont aussi les premiers investisseurs étrangers dans le pays, et tiennent à le rester. Ainsi au printemps dernier, Pékin a-t-il lancé chez son voisin un financement à hauteur de 5,5 milliards d’euros pour une série d’infrastructures. Parmi celles-ci : une nouvelle ligne ferroviaire reliant le nord de la Birmanie à la Chine, et un port en eau profonde. Une centrale hydroélectrique dont le coût dépasse un milliard de dollars doit également être construite. Enfin, un projet de pipeline reliant les deux pays est en cours de discussion. Il devrait permettre à Pékin de s’approvisionner directement depuis l’océan Indien en gaz et en pétrole, tout en s’évitant  d’emprunter le détroit de Malacca situé entre la Malaisie et l’île indonésienne de Sumatra. Autant de projets qui sont le fruit d’une forte activité diplomatique entre les deux états. Ainsi la Chine est-elle le pays qui a reçu le plus de visites officielles de la part d’Aung San Suu Kyi ces dix dernières années.

L’ARMÉE BIRMANE TOUJOURS MÉFIANTE

Le retour au pouvoir de l’armée pourrait néanmoins freiner cet élan. Contrairement à la prix Nobel de la paix 1991, qui ne voit pas dans les relations avec Pékin une posture de faiblesse, l’armée Birmane, ultranationaliste, évite de son côté, de montrer ou faire croire à un quelconque assujetissement birman à l’Empire du Milieu. Sophie Boisseau Du Rocher, docteure en sciences politiques à l’Ifri et spécialiste de l’Asie rappelle en ce sens, une autre composante des relations sino-birmanes : « Il faut se souvenir que dans les années 2000, les militaires birmans étaient excessivement inquiets envers les Chinois. C’est une des raisons pour lesquelles le processus d’ouverture de 2003 leurs a permis d’intégrer l’ASEAN (Association des nations de l’Asie du Sud-Est), et qu’à cette occasion – remarquant le dynamisme des autres pays membres – ils ont voulu élargir leurs partenaires. » Une position témpérée par Olivier Guillard de Crisis24 qui voit dans la posture de l’armée birmane, la volonté de préserver une image d’inpendance vis-à-vis de la Chine. « Mais ce n’est qu’une image. Les militaires birmans savent bien que Pékin peut leur garantir l’assistance politique et le parapluie diplomatique. Aussi quand ils disent ne pas avoir ou vouloir de rapport approfondi avec la Chine, ils sont dans le déni car cette relation leur est promordiale en termes de stratégie et de sécurité. » 

Reste que l’État Birman a bel et bien commencé à regarder vers d’autres partenaires notamment en Europe. Ce qui n’a pas duré bien longtemps pour cette dernière destination. Subissant les sanctions européennes liées à la crise des Rohingyas – minorité musulmane réprimée par les pouvoirs en Birmanie y compris ces dernières années sous Aung San Suu Kyi – le pays s’est trouvé de nouveau isolé…et a dû in fine se tourner vers son voisin chinois. Pour le Myanmar, toutes les routes – de la soie y compris – mènent décidément toujours à Pékin.

Pierre Coudurier