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12/12/17 | 18 h 37 min par http://www.lemonde.fr/idees/article/2017/12/11/chine-une-politique-de-la-ville-qui-vise-a-renvoyer-les-membres-des-couches-du-bas-de-l-echelle-pour-n-abriter-que-les-elites_5228053_3232.html#7CWdf2V

Chine : Une politique de la ville qui vise à « renvoyer les membres des couches du “bas de l’échelle” pour n’abriter que les élites » par Jean-Philippe Béja

China’s President Xi Jinping applauds during a signing meeting with Maldives President Abdulla Yameen at the Great Hall of the People in Beijing, China December 7, 2017. REUTERS/Fred Dufour/Pool

Le « rêve chinois » de Xi Jinping est en train de virer au cauchemar pour nombre de ses concitoyens, écrit le sinologue Jean-Philippe Béja dans une tribune au « Monde ».

« Les logements insalubres, les petits magasins, les vendeurs ambulants qui peuplent les rues et rendent la ville attractive doivent-ils être détruits »« Les logements insalubres, les petits magasins, les vendeurs ambulants qui peuplent les rues et rendent la ville attractive doivent-ils être détruits »
Le 19 novembre, un incendie a fait rage dans les logements insalubres de Daxing, dans la banlieue de Pékin. Dans les jours qui suivirent, sous prétexte de détruire les logements insalubres, peu sûrs, illégaux dans toute la ville, la municipalité a ordonné l’évacuation de leurs occupants — travailleurs migrants (« nongmin gong ») pour la plupart — dans les quarante jours.
En réalité, les bulldozers sont intervenus très rapidement, ne laissant parfois que quelques minutes à des familles qui se sont retrouvées d’un coup à la rue, privées de leurs possessions, par des températures inférieures à 0 degré. Les images des destructions de maisons, du mobilier qu’elles contenaient devant les habitants éberlués traînant une maigre valise, rappellent les émissions sur la guerre civile de Syrie.
Dans la lignée des « campagnes « frapper fort »
Peu soucieux de son image, le gouvernement a intimé l’ordre à ces travailleurs de retourner dans leurs villages d’origine. Cette campagne d’évacuation s’inscrit directement dans la lignée des « campagnes « frapper fort » (« yanda ») qui, de manière récurrente, ciblent les délinquants, les résidents illégaux, les prostituées, au cours desquelles l’ensemble des forces de police et les comités de quartier sont mobilisés pour atteindre les objectifs fixés par le pouvoir.
Les ONG ou les particuliers qui avaient offert de recueillir ou de nourrir les familles évincées contraintes de dormir dehors en ont été empêchés par la police pour être bien sûr que les indésirables quitteront la ville. Cela rappelle naturellement le « délit de solidarité » dont sont accusés chez nous ceux qui portent secours aux migrants illégaux. Sauf qu’ici, il s’agit de citoyens chinois.
L’attitude impitoyable des autorités a soulevé l’indignation parmi les résidents de Pékin. Sur l’internet qui, malgré la censure croissante, reste un lieu de débat, des voix se sont élevées pour condamner cette campagne. Une pétition signée par des dizaines d’intellectuels a dénoncé ces méthodes et exigé que l’on arrête les évacuations. Des internautes qui ne manquent pas d’humour ont condamné ce « mouvement antichinois », utilisant le terme qui caractérise les pogroms qui visent souvent les Chinois d’Asie du Sud-est.
En effet, si l’attitude du gouvernement de Pékin rappelle celle de certains gouvernements européens qui évacuent les « campements illégaux » de « migrants étrangers », la campagne vise des citoyens de la République populaire de Chine ! Des citoyens qui, de toute évidence, ne jouissent pas des mêmes droits que leurs homologues citadins.
Contrôler l’afflux de ruraux
De fait, l’évacuation de ces derniers jours n’est que la dernière illustration des conséquences d’une politique élaborée depuis des années qui vise à contrôler l’afflux de ruraux dans les villes. Cette politique s’est aggravée depuis quelques années. Selon le plan national d’urbanisation (2014-2020), les villes de plus de cinq millions d’habitants doivent « strictement contrôler » leur population, tandis que les métropoles tels Shanghaï ou Pékin doivent renvoyer les membres des couches « du bas de l’échelle » pour n’abriter que les élites.
Le projet de renouveau de la capitale cher à Xi Jinping prévoit que la ville sera un exemple de modernité et de propreté digne d’une superpuissance. Aussi les logements insalubres, les petits magasins, les vendeurs ambulants qui peuplent les rues et rendent la ville attractive doivent-ils être détruits. Ces destructions ont commencé depuis le début de l’année, et des dizaines de milliers de propriétaires de petites échoppes ont été chassées, leurs boutiques détruites, le plus souvent avec des dédommagements ridicules.
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On voit bien que l’incendie de Daxing a été le prétexte rêvé pour accélérer un mouvement qui s’enlisait. Le système du « hukou » (livret de résidence) qui s’est généralisé dans le pays en 1958 permet de faciliter les expulsions. Selon ce système, seuls les détenteurs d’un « hukou » urbain peuvent résider dans les villes et accéder aux services sociaux (santé, éducation, logements sociaux, etc.). Pour qu’un détenteur de « hukou » agricole puisse obtenir un « hukou » pékinois, il lui faut au minimum être légalement propriétaire d’un logement, et dépenser des sommes astronomiques.
Comme le développement effréné des métropoles chinoises depuis vingt ans a attiré des millions de migrants venus des campagnes dans les villes, celles-ci comportent une grande proportion de détenteurs de « hukou » agricole (les « nongmin gongi »). Ce sont eux qui, employés dans le bâtiment, ont construit les gratte-ciel qui ont transformé le paysage urbain, eux qui fournissent les services essentiels aux citadins : restaurants, petits commerces, « kuaidi », ces coursiers qui écument Pékin pour livrer les produits commandés sur le Net.
Les soutiers du miracle chinois
Souvent, ils ne disposent même pas d’un contrat de travail et peuvent être licenciés à tout moment. Leurs enfants ont les plus grandes difficultés pour s’inscrire dans les écoles pékinoises, et depuis 2016, c’est devenu pratiquement impossible. Avec la flambée des loyers, ils sont contraints d’habiter des logements insalubres dans les banlieues lointaines, ou de loger dans le magasin où ils travaillent. Malgré la faiblesse de leurs revenus, ils envoient régulièrement de l’argent dans leur village d’origine, ne serait-ce que pour assurer l’éducation des enfants qu’ils ne peuvent pas inscrire en ville.
Ce sont les soutiers du miracle chinois, ceux qui, grâce à la faiblesse de leurs revenus, ont permis aux classes moyennes urbaines d’améliorer leurs conditions de vie pratiquement sans augmenter leurs dépenses. Bien qu’étant souvent installés à Pékin depuis des décennies, bien que leurs enfants y soient parfois nés, ils ne peuvent obtenir le statut de résident. Cette précarité les décourage de s’organiser pour essayer d’obtenir des améliorations de leur statut, dans un pays où tout syndicat autonome est interdit. Malgré cela, les autorités sont inquiètes de la pression qu’ils font peser sur la « sécurité ».
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C’est sans doute l’une des raisons pour lesquelles les autorités ont décidé de chasser de la capitale ces personnes « bas de gamme » (« diduan »). Paradoxalement, si le rêve hygiéniste des dirigeants de la municipalité de Pékin — qui est aussi celui du Grand Leader récemment couronné — se réalisait, Pékin ressemblerait à ce qu’elle était en 1976, ou à Pyongyang aujourd’hui : une métropole vidée de tout ce qui fait le charme des villes asiatiques ainsi que de la gastronomie chinoise. Car ce sont les vendeurs ambulants, les petits bouis-bouis, les échoppes de toutes sortes qui rendent ces mégalopoles habitables. Sans les « nongmin gong », qui assurera que les innombrables commandes qui font la prospérité de l’e-commerce arrivent à leurs destinataires ?
Les membres des classes moyennes, déjà étranglés par la hausse des loyers, des prix des denrées alimentaires dans les supermarchés, sont les principaux clients des petites entreprises créées par les travailleurs originaires des campagnes. C’est peut-être ce qui explique que, pour la première fois depuis longtemps, un nombre non négligeable de Pékinois ait protesté contre cette campagne d’évacuation. Pour un grand nombre de citoyens, le « rêve chinois » de Xi Jinping est en train de tourner au cauchemar.
Jean-Philippe Béja est l’auteur de « A la recherche d’une ombre chinoise. Le mouvement pour la démocratie en Chine. 1919-2004 », (Seuil, 2004) et de « Droits humains en Chine. Le revers de la médaille » (Editions Autrement, 2008)

LE MONDE | 11.12.2017 à 16h23 • Mis à jour le 11.12.2017 à 16h48 | Par Jean-Philippe Béja (Directeur de recherche émérite au CNRS-CERI Sciences Po)

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Photo: Xi Jinping le 7 décembre, à Pékin. POOL / REUTERS

  Chine muselée

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