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28/02/19 | 20 h 37 min par Shohret Hoshur, Traduction France Tibet

Chine : quel avenir pour les détenus ouïghours du Xinjiang, envoyés dans des camps d’autres provinces ?

La police patrouille autour de la mosquée Id Kah à Kashgar, dans la Région Autonome Ouïghour du Xinjiang, 26 juin 2017 (AFP)

Des Ouïghours détenus dans des « camps de rééducation » de la région autonome du Xinjiang (XUAR) en Chine sont actuellement secrètement déportés vers la Mongolie intérieure et la province du Sichuan, ont confirmé des responsables, augmentant la liste des lieux de détention.

En octobre dernier, le service Ouïghour de RFA a signalé que les autorités de la XUAR avait commencé à envoyer secrètement des détenus dans des prisons de la région de Heilongjiang et d’autres régions de Chine afin de faire face à un «débordement» des camps désormais surpeuplés, où jusqu’à 1,1 million d’Ouïghours et d’autres musulmans issus de minorités ethniques sont détenus, depuis avril 2017, accusés «de fortes opinions religieuses» et de nourrir des « idées politiquement incorrectes».

RFA a pu récemment entrer en contact avec des responsables des provinces du Shaanxi et du Gansu, qui ont confirmé que des Ouïghours et d’autres détenus musulmans du Xinjiang avaient été envoyés dans ces prisons, mais qu’ils n’étaient pas de leur ressort de fournir des chiffres ou des dates précises concernant ce transfert.

Le premier rapport, basé sur les déclarations de responsables du Xinjiang et du Heilongjiang, a été publié le mois même où le président du Xinjiang, Shohrat Zakir, confirmait à l’agence de presse officielle chinoise Xinhua l’existence des camps, les qualifiant d’outils efficaces de lutte anti-terroriste, offrant de surcroît une formation professionnelle aux Ouïghours.

Alors que la condamnation mondiale sur le réseau des camps s’accroît, demandant notamment que des observateurs internationaux soient autorisés à enquêter sur la situation dans la région autonome de Xinjiang, les rapports suggèrent que les autorités pourraient transférer des détenus dans d’autres parties de la Chine dans le but de brouiller l’ampleur des détentions de Ouïghours et autres minorités musulmanes de la région.

Transferts en Mongolie Intérieure

RFA a récemment parlé à une responsable de la prison pour femmes, de la province autonome de Mongolie intérieure. Elle a déclaré que des détenues de la province autonome du Xinjiang avaient été transférées vers des centres de détention dans la région, mais qu’elle ne serait pas en mesure de fournir plus de détail sans l’autorisation préalable de sa hiérarchie. « Il y a deux prisons qui détiennent des prisonniers du Xinjiang – ce sont Wutaqi (bannière de Jalaid/Xing’an) et Salaqi (ville de Bogot/Baotou) », a-t-elle déclaré, parlant sous condition d’anonymat. « Mais quelle que soit l’origine de la demande, nous ne sommes en aucun cas autorisés à divulguer des informations sur ce sujet. »

Un autre responsable, également sous condition d’anonymat, a déclaré que des détenues avaient été transférés dans les deux prisons dès le mois d’août de l’année dernière, mais qu’il ne pouvait affirmer si cela avait été définitif ou temporaire. « Nous ne sommes pas informés de ce qui a lieu à l’intérieur. Nous n’avons connaissance ni du nombre, ni du lieu précis, ni des dates de transfert ; les autorités restent silencieuses à ce sujet. Nous n’en connaissons jamais les détails. »

Transferts vers le Sichuan

Des informations faisant état de transferts de détenus de la région autonome de Xinjiang vers le Sichuan ont suivi. Des responsables de la province du Sichuan ont eux aussi affirmé que certaines prisons accueillaient des détenus originaires des camps de rééducation de la XUAR.

Lorsqu’il lui a été demandé dans quelles prisons ces détenus avaient été transférés, un fonctionnaire de l’administration de la prison provinciale du Sichuan a déclaré par téléphone à RFA que s’il appelait pour faire une visite, il devrait d’abord en faire la demande officielle.

Un autre fonctionnaire, cette fois-ci de la prison de Yibin, préfecture du sud-est du Sichuan, supposée détenir des Ouïghours, a déclaré à RFA qu’il « ne pouvait pas discuter de ce problème au téléphone» et a suggéré également que le journaliste dépose une demande officielle d’information ». Mais lorsqu’on lui a demandé s’il y avait eu des « changements de procédures » pour raisons « idéologiques », son collègue a déclaré « qu’étant liées au terrorisme, elle ne pouvait pas répondre à de telles questions. »  «  Le transfert des détenus du Xinjiang est un secret professionnel, je ne peux rien vous dire à ce sujet », a-t-elle ajouté.

Le rapport de BitterWinter.org

Ces déclarations de fonctionnaires en Mongolie intérieure et dans la province du Sichuan font suite à de récents rapports de Bitter Winter, un site Web lancé par le centre de recherche italien CESNUR (Centre d’Etude des Religions Nouvelles) consacré aux religieux en Chine, qui, citant « des sources bien informées » confirme que les détenus de la Région autonome de Xinjiang sont transférés dans des établissements pénitentiaires d’autres régions du pays.

Le site Web, qui publie régulièrement des photos et des documents vidéo documentant les violations des droits de l’homme subies par des journalistes et des citoyens chinois, a déclaré que d’après des membres du P.C.C. (Parti Communiste Chinois), plus de 200 Ouïghours âgés de soixante à soixante-dix ans auraient été transférés à la prison d’Ordos, en Mongolie intérieure.

Bitter Winter a également cité une autre source en Mongolie intérieure, affirmant qu’un détenu a été «battu à mort par la police» lors de son transfert, et craignant que « le corps de la victime n’ait déjà été incinéré. »

Le site Web avait précédemment indiqué que les autorités prévoyaient de disperser et de détenir «environ 500 000 musulmans ouïghours» dans toute la Chine, bien que ce rapport n’ait pu être confirmé de manière indépendante par RFA.

Appel à l’action

Dolkun Isa, président en exil du Congrès Mondial des Ouïghuurs, basé à Munich, a déclaré à RFA qu’il était « profondément troublé » par les informations faisant état de transferts de détenus de la XUAR vers ces prisons de Chine, ajoutant que le mouvement laissait suspecter une «intention très sombre» de la part des autorités.

«Nous ne pouvons tout simplement pas imaginer le type de traitement qu’ils subissent une fois confiés aux gardes chinois dans ces prisons, car cela est enveloppé dans le secret complet », a-t-il déclaré, ajoutant qu’il était préoccupé par le bien-être des détenus.

Isa a appelé la communauté internationale à porter son attention sur les transferts et a demandé au gouvernement chinois de divulguer le nombre total de détenus qui avaient été déplacés, ainsi que l’emplacement des prisons où ils avaient été envoyés.

«Si les Nations Unies, les États-Unis, l’UE, la Turquie et d’autres nations musulmanes n’expriment pas en temps opportun leurs préoccupations au sujet de cette évolution inquiétante, je crains que ces Ouïghours innocents ne périssent dans les prisons chinoises sans laisser de trace, » a-t-il déclaré.

La Chine a récemment organisé deux visites de surveillance des camps de rééducation dans la XUAR : une pour un petit groupe de journalistes étrangers et un autre pour des diplomates de pays non occidentaux, dont la Russie, l’Indonésie, le Kazakhstan et la Thaïlande – au cours desquels des responsables chinois ont réfuté les accusations de mauvais traitements et de mauvaises conditions d’accueil pénitentiaires en soutenant que ce n’étaient que «mensonges diffamatoires».

Les reportages du service Ouïghour de RFA et d’autres médias, ont toutefois montré que ceux qui se trouvent dans les camps sont détenus contre leur volonté et soumis à un endoctrinement politique, font régulièrement face à des traitements sévères de la part de leurs surveillants, et subissent une alimentation médiocre et des conditions peu hygiéniques dans des installations souvent surpeuplées.

Adrian Zenz, maître de conférences en méthodes de recherche sociale à l’École Européenne de Culture et de Théologie, basée en Allemagne, a déclaré que quelque 1,1 million de personnes sont ou ont été détenues dans les camps, ce qui équivaut à 10 à 11% de la population musulmane adulte de la XUAR.

En novembre 2018, Scott Busby, sous-secrétaire adjoint au Bureau de la Démocratie, des Droits de l’Homme et du Travail du Département Américain d’Etat, a déclaré, citant des évaluations du renseignement américain, qu’il y avait « au moins 800 000 et peut-être jusqu’à deux millions de Uyghurs et autres musulmans détenus sans accusation dans les camps de rééducation de la XUAR.»

Citant des rapports crédibles, les législateurs américains Marco Rubio et Chris Smith, qui dirigent la commission exécutive bipartite du Congrès sur la Chine, ont récemment appelé la situation dans le Xinjiang « la plus grande incarcération de masse d’une population minoritaire dans le monde aujourd’hui « .

Reportage par Shohret Hoshur pour le service Uyghur de RFA. Traduit par Alim Seytoff. Version anglaise par Joshua Lipes. Traduction France-Tibet