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04/12/17 | 23 h 28 min par P. Stobdan,

DHARAMSALA : « Le Dalaï Lama veut rentrer chez lui… » par P. Stobdan, ancien Ambassadeur spécialiste des questions chinoises, tibétaines, mongoles et ouïghoures.

L’impact du 19 ème Congrès du Parti Communiste Chinois et l’affirmation du Président Xi Jinping en tant que dirigeant «le plus puissant» de la Chine depuis des décennies semblent déjà avoir une incidence sur l’Inde – en particulier sur la «question du Tibet». L’Inde se prépare-t-elle à des  retombées potentielles ?

Il faut sans doute voir plus loin que le simple désir du Dalaï-Lama de rentrer chez lui. La déclaration du 23 novembre du dirigeant tibétain«Le passé est passé, les Tibétains veulent rester avec la Chine» – a une connotation politique sérieuse, arrivant, comme elle le fait, immédiatement après le 19 ème Congrès du Parti et suite à l’affrontement frontalier du Doklam entre l’Inde et la Chine.

Que le Dalaï Lama «ne cherche pas l’indépendance du Tibet et souhaite rester avec la Chine» n’est pas nouveau mais «qu’il revienne au Tibet immédiatement, si la Chine en est d’accord», suscite de nouvelles spéculations sur un possible rapprochement entre lui et Pékin.

Ce signe de réchauffement rapide [dans les relations] survient étrangement à la suite de la récente visite du Président Donald Trump à Pékin. Très probablement, Trump n’aurait pas fait du Tibet un élément de pression dans ses relations avec Pékin ; il aurait plutôt laissé tomber le Dalaï-Lama – que les États-Unis ont soutenu pendant plus d’un demi-siècle – sur l’autel d’un meilleur accord commercial mais aussi afin d’obtenir l’engagement de la Chine pour qu’elle exerce davantage de pressions sur la Corée du Nord. Durant le dernier voyage des officiels américains à Dharamshala, ce  avant la visite de Trump [ à Pékin ], cette perspective aurait probablement été discutée.

Le caractère inévitable de ce changement devenait évident lorsque les États-Unis ont commencé à hésiter sur la question du Tibet, alors que Barack Obama devait accueillir le Dalaï Lama par la petite porte de la Maison Blanche, signalant ainsi l’incapacité de Washington à résister aux pressions de Pékin.

Trump n’était pas davantage enclin à embrasser la question [du Tibet], refusant de rencontrer le dirigeant tibétain, proposant aux Tibétains et dans le même temps une aide zéro pour 2018, renversant ainsi une politique américaine vieille de plusieurs décennies. Le Département d’Etat n’a pas davantage nommé de coordinateur spécial pour le Tibet.

Qu’une semaine après la visite de Trump en Chine, le Dalaï-Lama ait brusquement choisi deux émissaires personnels – pour une durée indéterminée – afin le représenter dans tous les «engagements mondiaux», ne peut certainement pas être considéré comme une simple coïncidence. Le Dalaï-Lama s’est justifié en évoquant une fatigue physique croissante, mais la décision de nommer deux «amis de confiance» – l’ancien Premier ministre en exil, Samdong Rinpoché, et l’actuel Président du Gouvernement [ en exil] Lobsang Sangay – était censée envoyer un signal calibré à la Chine.

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Que signifie pour la Chine la fin de l’ère Deng et le début de la «Nouvelle Ere» de Xi ?

Quoi qu’il en soit, le Dalai Lama avait travaillé sur un nouveau Plan – vision 5/50 – qui envisageait une stratégie de cinq ans pour le retour au dialogue avec la Chine, tout en se préparant à un combat de 50 ans si nécessaire – selon l’ adage :  » espérer le meilleur et se préparer au pire « . La stratégie 5/50 a réaffirmé son approche de la voie du Milieu – Umaylam – en tant que moyen politique réaliste de réaliser le double objectif de son retour rapide au Tibet et de la réalisation des aspirations du Peuple tibétain.

La nomination d’émissaires spéciaux personnels satisfait la Chine. Pékin a demandé avec insistance au Dalaï Lama de ne plus se déplacer dans les capitales occidentales, si les pourparlers devaient reprendre. Lors du 19 ème Congrès du Parti, le responsable du Tibet Work Forum  déclarait aux journalistes que les personnalités internationales n’avaient aucune excuse pour rencontrer le Dalaï Lama. Récemment, le Dalaï Lama a même dû annuler la visite prévue au Botswana, se justifiant par son « épuisement » physique.

Dans un récent développement rapide, le Dalaï Lama a sans doute dépêché son émissaire spécial Samdhong en visite discrète à Kunming (Chine). La visite de Samdong, à partir de la mi-novembre, doit avoir été facilitée par pas moins que You Quan – le nouveau chef du Département du Travail du Front Uni qui supervise les affaires tibétaines à l’étranger. Quan, ancien Secrétaire du Parti du Fujian, est un proche collaborateur du président Xi. Il avait auparavant traité avec succès les milieux d’affaires de Hong Kong, Macao et Taiwan.

Ce pourrait être une partie du premier Plan quinquennal engagé avec la Chine, alors que Lobsang Sangay s’engage dans une tournée de 17 jours en Europe et au Canada destinée à soutenir la lutte pour les 50 prochaines années, au cas où le premier Plan [quinquennal ] viendrait à échouer.

Dans le passé, les dirigeants chinois avaient contrecarré le désir du Dalaï Lama de retourner au Tibet. Mais il existe une nouvelle possibilité que cela puisse porter ses fruits cette fois-ci.

Tout d’abord, Xi, largement connu pour avoir un faible pour le Tibet, gardait assez secrètement ce penchant, craignant la résistance des extrémistes. Contrairement à d’autres, il a estimé que les perspectives de résoudre le problème du Tibet disparaîtraient une fois que le Dalaï Lama ne serait plus. M. Xi se trouve maintenant dans une position idéale pour résoudre le problème comme aucun autre dirigeant chinois ne pourrait le faire, car il a également l’avantage d’ y gagner personnellement, tant sur le plan politique que moral, pour devenir le leader le plus crédible de l’histoire chinoise.

Deuxièmement, le Dalaï Lama a fort longtemps espéré que M. Xi change de cap, le qualifiant de «réaliste» et «d’ esprit ouvert», contrairement à ses prédécesseurs. En fait, le dirigeant tibétain a admis avoir reçu des signaux positifs de la part de hauts responsables chinois, en particulier d’éléments modérés, alors que des flots de Chinois Han affluaient à sa rencontre pendant le premier mandat de Xi. En mai de cette année, le Parti était choqué de constater que nombre de ses propres membres finançaient clandestinement le Dalaï Lama.

Mais surtout, les Tibétains vivant à l’intérieur du Tibet ont sans doute fait pression sur le Dalaï Lama  afin qu’ il se saisisse de cette opportunité et puisse résoudre le différend pendant le second mandat de M. Xi, avant que la possibilité d’un accord ne se présente plus d’ ici quelques années.

Avec le temps qui passe rapidement, le Dalaï Lama peut être tout, sauf optimiste. Il a régulièrement perdu tout soutien international face à la montée de la Chine en tant que puissance mondiale. Plus aucun pays n’ose recevoir officiellement le Dalaï Lama.

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En dehors de son propre vieillissement, le leader tibétain est confronté au défi de garder son troupeau ensemble. Par exemple, le retard dans la recherche d’une solution provoque de l’anxiété, de l’incertitude et de la division parmi son peuple. Même à l’intérieur du Tibet, la frustration croissante et le désespoir ont été mis en évidence par des personnes ayant recours à l’auto-immolation. Le nombre s’élève à 149 jusqu’à présent.

Et donc, dans ce qui doit être une reculade embarrassante pour les Tibétains, tout ce qu’ils peuvent faire est maintenant régler la cause du « développement », en plus de l’espoir que les Chinois ne pas avoir recours à la répression du peuple tibétain.

Par conséquent, d’une certaine manière, nous sommes susceptibles de voir les rideaux se dessiner sur la quête du Tibet pour un Etat indépendant. Tim Johnson nouveau quand il titre judicieusement son livre Tragédie en Crimson: Comment le Dalaï Lama a conquis le monde, mais a perdu la bataille avec la Chine.

Enfin, pour l’Inde, la question est de savoir si New Delhi a un rôle à jouer dans cette scène en évolution rapide, et si oui, quels sont les paramètres politiques. Il n’y a aucun signe que quelqu’un ait même considéré l’impact de cela. Mais pour être prudent, tout accord sino-tibétain risquerait sérieusement de compromettre la position de l’Inde sur le différend frontalier avec la Chine.

Inquiet de l’imminence des événements, le dalaï-lama se retrouve maintenant sur la corde raide en adoptant la réconciliation entre l’Inde et la Chine, «vivant paisiblement en mettant de côté les différences». Il a maintenu une position de non-intervention et a essayé de ne pas se laisser entraîner même dans l’impasse de Doklam – au lieu de cela, il a appelé à une solution pacifique. On espère qu’il a réussi cette fois.

P. Stobdan, ancien Ambassadeur, spécialiste des questions chinoises, tibétaines, mongoles et ouïghoures .

Traduction France Tibet

 


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Anyway, the Dalai Lama has been working on a new plan – 5/50 vision – that envisaged a five-year strategy for returning to dialogue with China, but preparing for a 50-year struggle if needed – along the “hope for the best and prepare for the worst” proverb. The 5/50 strategy reaffirmed his middle way approach (Umaylam) as a realistic political means to realise the dual aim of his early return to Tibet and fulfilling the aspirations of Tibetan people.

Appointing personal emissaries satisfies China. Beijing has been emphatically asking Dalai Lama to stop travelling to Western capitals, if talks are to be resumed. At the 19th party congress, the Tibet Work Forum chief told reporters that international figures have no excuse for meeting with the Dalai Lama. Recently, the Dalai Lama even had to abort his planned visit to Botswana, citing physical “exhaustion”.

In a rapidly-unfolding development, the Dalai Lama may have sent his envoy Samdong on a discreet visit to Kunming (China). Samdong’s visit, starting from mid November, must have been facilitated by no less than You Quan – newly-appointed head of the United Front Work Department that overseas Tibetan affairs. Quan, who formerly served as party secretary of Fujian, is a close associate of President Xi. He had earlier successfully dealt with Hong Kong, Macau and Taiwan’s business communities.

Clearly, Samdong going to China forms part of the first five-year plan to engage with China, while Lobsang Sangay’s 17-day tour to Europe and Canada is meant to sustain the struggle for next 50 year, if the first plan fails.

Will the talks succeed now? In the past, Chinese leaders stymied the Dalai Lama’s desire to return to Tibet. But there is a distinct possibility that it may bear fruition this time.

First, Xi, widely known to have a soft spot for Tibet, hitherto kept it close to his chest, fearing resistance from hardliners. Unlike others, he held the view that prospects for solving the Tibet problem would peter out once the Dalai Lama is no more. Xi now finds himself in a perfect position to resolve the issue as no other Chinese leader could do, for he also stands to gain personally both in political and moral terms, to become the most credible leader in China’s history.

Second, the Dalai Lama too long hoped for Xi to change tack, as he hailed him as a “realist” and “open-minded” in contrast to his predecessors. In fact, the Tibetan leader has admitted to having received positive signals from top Chinese officials, especially from the moderate elements as streams of Han Chinese flocked out to meet him during Xi’s first term. In May this year, the party was shocked to find their own party members clandestinely funding the Dalai Lama.

But, most critically, Tibetans living inside Tibet may have pressurised the Dalai Lama to seize the opportunity and resolve differences during Xi’s second term, before the window for a deal closes a few years from now.

With time running out fast, the Dalai Lama can be anything but hopeful. He has been steadily losing his international support in the face of China’s rise as a world power. No longer does any country dare to receive the Dalai Lama officially.


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Apart from his own ageing, the Tibetan leader faces the challenge of keeping his flock together. For example, the delay in reaching a solution causes anxiety, uncertainty and division among his people. Even inside Tibet, rising frustration and hopelessness have been highlighted by people resorting to self-immolation. The number stands at 149 so far.

And so, in what must be an embarrassing climb-down for the Tibetans, all they can do now is settle for the cause of “development”, besides hoping that the Chinese will not resort to the repression of Tibetan people.

Therefore, in a way, we are likely witness the curtains finally being drawn on Tibet’s quest for an independent state. Tim Johnson new this when he aptly titled his book Tragedy in Crimson: How the Dalai Lama Conquered the World but Lost the Battle with China.

And finally, for India, the question is whether New Delhi has any role to play in this rapidly-evolving scene, and if so under what political parameters. There is no sign of anyone having even considered the impact of this. But to be cautious, any Sino-Tibetan deal would seriously risk undercutting India’s position on the boundary dispute with China.

Seemingly fretful about impending developments, the Dalai Lama now finds himself walking a political tightrope by espousing reconciliation between India and China, “living peacefully by putting the differences aside”. He maintained a hands-off position and tried not to get drawn even into the Doklam standoff – instead he called for a peaceful solution. One hopes he is successful this time.

P. Stobdan, a former Indian ambassador, specialises in Chinese, Tibetan, Mongolian and Uighur affairs.

04/12/2017

image : Le drapeau national chinois est levé lors d’une cérémonie marquant le 96e anniversaire de la fondation du Parti communiste chinois (PCC) au Palais du Potala à Lhassa, Région autonome du Tibet, Chine, 1er juillet 2017. CNS / He Penglei via REUTERS / Files