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27/10/19 | 22 h 24 min par Brice Pedroletti

Dans les régions tibétaines, une cité monastique cible de démolitions

Les ONG de défense des droits des Tibétains estiment le nombre d’expulsions de religieux entre 3 000 et 6 000 depuis l’été 2019 à Yarchen Gar.

Les images satellites et des témoignages récents recueillis par les ONG spécialisées sur le Tibet confirment la destruction, l’été dernier, d’un quartier entier de la cité monastique tibétaine de Yarchen Gar, en Chine. Ils révèlent également l’expulsion de milliers de nonnes ou de pratiquantes bouddhistes, résultat d’un processus de reprise en main initié en 2016 et qui a déjà conduit à des démolitions et des expulsions dans l’autre grande cité monastique de la région, celle de Larung Gar, à 300 kilomètres de là.

Toutes deux situées dans la partie tibétaine de la province du Sichuan, la préfecture de Gardzé, l’un des grands foyers de protestation depuis 2008, elles sont connues pour l’enseignement de leurs lamas de l’école Nyingma, la plus ancienne des cinq écoles du bouddhisme tibétain.

« Sinisation » du bouddhisme tibétain

Au moins 10 000 personnes vivaient à Yarchen Gar, en grande majorité des nonnes, dans des maisonnettes en briques ou en planches de bois construites dans la boucle d’une rivière, à 4 000 mètres d’altitude, sous une statue géante de Padmasambhava, l’introducteur du bouddhisme tantrique au Tibet au VIIIe siècle. Les moines, moins nombreux, n’ont pas le droit d’habiter dans le centre, et logent en périphérie. Un institut bouddhique, des cabines de méditation à flanc de colline, mais aussi des auberges et des boutiques de vêtements religieux forment le reste des habitations.

L’association Free Tibet a publié, sur son site Internet, des images satellites montrant les démolitions ayant eu lieu avant et après le mois d’août : sur les prises de vue les plus récentes, on voit que la partie du site qui longe la rivière a été complètement rasée. Les sources locales citées par les chercheurs font état de 3 500 expulsions – les nonnes étant le plus souvent renvoyées dans leur région d’origine après une session d’« éducation patriotique » – lors de laquelle leur est inculquée la vision restrictive du Parti communiste sur les religions. Le service en tibétain de Radio Free Asia, la radio américaine, évoque la démolition de 6 000 structures.

« Ces démolitions font partie de la mise au pas de la religion tibétaine – et aussi des autres religions – par Xi Jinping, qui a expliqué que le bouddhisme tibétain doit être sinisé, qu’il doit servir le “socialisme à caractéristiques chinoises”, et que les responsables religieux doivent être les propagandistes du parti », explique la tibétologue Katia Buffetrille, qui vient de publier un livre sur la civilisation tibétaine et les différentes écoles du bouddhisme (L’âge d’or du Tibet : XVII et XVIIIe siècles, Belles lettres, 315 pages, 19 euros).

Vidéosurveillance et présence policière

Les deux cités monastiques de Yarchen et Larung attirent en masse des profanes en quête d’enseignement bouddhique ou d’une expérience monastique, dont un certain nombre de Chinois Han, ainsi que des religieux tibétains qui n’ont pu entrer dans un monastère tibétain – pour lequel il faut présenter de nombreuses garanties de loyauté politique – ou en ont été chassés dans le cadre des réductions d’effectifs imposées aux monastères rebelles.

Depuis toujours surveillées, mais moins étroitement que les monastères, les deux cités monastiques sont sous le coup, depuis 2016, d’une « mise aux normes » sanitaires et environnementales ainsi que d’un aggiornamento sécuritaire. Cela s’est traduit par la mise en place d’un processus d’enregistrement et de contrôle extrêmement strict de leurs résidents et de leur durée de séjour. Des caméras ont ainsi été installées et des chefs d’îlots ont été désignés. Des cadres communistes et des agents de la police sont présents au sein du comité de gestion des instituts bouddhistes.

« Nous étions quatorze de notre village à étudier à Larung Gar. Je n’avais pas pu entrer dans un monastère, car un de mes frères était déjà moine. Or, un jour, ils ont détruit nos maisonnettes, puis ont choisi sept d’entre nous qui devions quitter Larung Gar, sous peine de représailles contre nos familles. On n’a pas eu le choix. Pour moi, les enseignements sont d’un très haut niveau, je ne peux pas trouver l’équivalent ailleurs », nous expliquait, en 2018, à Chengdu, un Tibétain du Sichuan qui avait été expulsé quelques mois auparavant.

Lotissements et hôtels

« La crainte des autorités chinoises est certainement de voir de grandes concentrations où se mêlent religieux tibétains, mais également dévots chinois. Il faut rappeler que les manifestations des années 1980, à Lhassa, ont commencé par des moines, celles de 2008 également, ainsi qu’ensuite la vague d’immolations, à partir de 2011 » note Mme Buffetrille.

La reprise en main de Larung Gar et de Yarchen Gar s’est faite graduellement, et sous étroit contrôle, avec un déploiement massif de personnel de sécurité, pour prévenir toute manifestation. Durant certains périodes, Internet était coupé, tandis qu’un point de contrôle très sophistiqué barre l’accès à la vallée de Serthar, où se trouve Larung Gar. Ce dernier a également été aménagé pour recevoir un plus grand nombre de touristes chinois, avec de nouvelles routes, un lotissement et des hôtels – une transformation peu compatible avec la vie monastique, et qui sans doute attend Yarchen Gar.