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29/10/16 | 13 h 18 min

« Depuis Larung Gar », Woesel Nyima

From-Larung-Gar

Traduction d’un texte en prose en trois parties intitulé « Depuis Larung Gar » posté sur WeChat le 5 octobre 2016 et retiré ou supprimé depuis.

Comme les autorités locales l’avaient annoncé en début d’année dans une mise en demeure intitulée  » Rectifications concernant les obligations de l’Institut bouddhiste du monastère de Larung Gar », à compter du 30 septembre 2017 la population du camp devra être ramenée à 5 000 personnes.

Selon les comptes rendus des médias les démolitions ont commencé à Larung Gar et se poursuivent avec l’expulsion de moines et moniales.

Ce texte en prose décrit de manière poétique la réalité de ceux qui y vivent et reflète le lien affectif qui les unit à Larung Gar.

La démolition des maisons

Aujourd’hui, le soleil, masqué par la poussière, projette ses ombres noires. Hier les voleurs ont détruit la lune et déclenché partout des pluies de larmes. Les démons, ont déployé la main de la sorcellerie et emporté cette année, ces mois, et nos nuits. Les ruines des maisons abattues peuplent nos rêves lugubres. La douleur brûlante dans nos membres engourdis est pareille à celle des cheveux qu’on arrache, ou bien à celle d’une opération. La décapitation n’est pas la pendaison, mais voir détruire ce que l’on a construit est une douleur qui nous consume. C’est l’argent économisé par nos parents, c’est le sang et les larmes de nos amis qui ont fait sortir ces minuscules ermitages de terre, et c’est là où nous avons médité et où les enseignements nous ont été transmis. Ils sont tout juste grands pour contenir les textes sacrés et nos sacs de tsampa (farine d’orge grillée). Les machines creusent, et les hommes démolissent les habitations des nonnes. La poussière masque le soleil. Des garçons, la tête recouverte, bloquent la route et prennent des photos. Beaucoup sont hébétés, certains parlent au téléphone. Du bois déchiqueté et des bouteilles d’eau en plastique jonchent les pentes des collines recouvertes par la poussière. Images et vidéos sont comme des millions de bulles, rouges du sang de notre cœur. De funestes images remplissent chaque recoin des nuages et des cimes. L’écho des cris s’attarde sur le rebord des fenêtres, dans l’encadrement des portes et dans l’encoignure des maisons. Haches et autres outils grondent tels des tigres en colère. Des groupes, Chinois et Tibétains pêle-mêle, chantent l’hymne national tandis que la poussière des toits qui s’écroulent, et des morceaux de tapis déchiquetés luttent avec leur visage. Des émotions par centaines s’accrochent à l’abri éphémère tandis que l’on tente de réparer quelques objets brisés. Même si cette année sombre et ces mois lugubres finissent par s’estomper, pourrons-nous jamais oublier ce qui s’est passé aujourd’hui ? Tant de tristesse et de joie réprimées, pourtant n’est-ce pas là la pire torture que ce monde puisse nous infliger ? Les ordres émanant d’en-haut et les lois venues d’en-bas sont pareils aux humeurs des démons et des carnivores. Les rêves présents en nous sont infinis, comme les plaines d’Achen. Le fracas des messagers n’y est autre que celui des chevaux dont les sabots volent au-dessus des fleurs. Des rêves de maisons détruites emplissent chacune de nos nuits. On ne peut échapper au fardeau d’un discours plus lourd que les montagnes. Les grands Saints dotés du pouvoir de tolérance refusent de se laisser ébranler par l’agitation de ces cœurs futiles. Avec la compréhension de la nature du monde et l’écoute des lamas vient l’acceptation que les choses sont ce qu’elles sont. Une étude en profondeur des turbulences de l’histoire dévoile d’autres cas où ce que d’aucuns avaient construit, d’autres l’ont détruit. Prenons ceci comme un exemple des enseignements de nos maîtres. Quant à moi, je n’ai d’autres réflexions que celles exprimées ici.

Les larmes d’adieu

Des monceaux de soucis s’accumulent au tréfonds du cœur et en ses confins, mais de vérité, aucune. Les larmes submergent notre mémoire. Les bulldozers détruisent les logements des moines. Nos frères et nos sœurs sont emportés par de gigantesques tourbillons, pareils à des fleurs riantes frappées par la sécheresse. La souffrance étouffe la douceur de la poésie. Une pluie de soucis se répand au plus profond de notre cœur. De pesantes douleurs accablent nos épaules. Nos souvenirs sont étouffés sous la couche de poussière qui recouvre nos cœurs. La souffrance de ce monde est sans fin. Les slogans appelant à la liberté pendent jusqu’au sol, tels des rideaux. Ce mot majestueux, ‘égalité, se meurt comme le soleil couchant. Le feu consume la maxime ‘Au service du peuple’ comme une peau de chien factice. Elle est devenue vide de sens, et a fait naître un océan de larmes suffisamment grand pour que l’univers s’y noie. La tristesse des récits remplit montagnes et vallées. Que ceux qui nous protègent entendent nos prières venues des profondeurs de notre cœur. Nous, les humbles, ne sommes pas autorisés à demeurer en ce lieu. Nos bicoques ne peuvent s’enraciner à flan de colline. Les puissants, eux, dorment dans des maisons installées à travers le monde, sur les cinq continents. Les étudiants sont arrachés de force à leurs maîtres. Le bouddhisme est décapité, arrachés ses mantra sacrés. Le péché qui consiste à en détruire un à un les préceptes sacrés est un symbole fort de la rupture de la loi du karma. Nous nous sommes abreuvés ensemble au nectar infini du dharma du Bouddha. Nous avons appris, contemplé et médité côte à côte. Nous avons reçu les enseignements, débattu, et composé avec la peur. Frères et sœurs dans le dharma. Ne les laissons pas briser les nœuds sacrés qui nous unissent. Ne les laissons pas réduire en cendres nos vœux les plus chers. Ne les laissons pas détruire les piliers de notre vie. Ne les laissons pas trancher les rayons d’or de nos aspirations. Et ne les laissons pas étouffer les trois enseignements. Gardons vivants dans nos cœurs les leçons sacrées de nos maîtres. Mettons en pratique les enseignements que nous avons reçus afin d’accumuler de grands mérites. Frères et sœurs dans le dharma, vous qui êtes jetés dehors par la force, je vous en prie, ne soyez pas tristes. Ceux d’entre nous autorisés à rester n’abandonneront pas. La vérité est de notre côté. Priez pour qu’un jour nous soyons réunis afin que le dharma s’épanouisse. Nous vous disons adieu, des larmes au fond du cœur, et l’image de la tristesse à l’esprit. Nous transcrirons le triste ballet de l’année et des mois écoulés. Que les trois joyaux vous protègent, frères et sœurs dans le dharma.

Des temps sombres

Les discours funestes tenus par ceux d’en-haut sont vérité ultime pour ceux d’en-bas. Ceux d’en-haut font du bruit avec leur bouche et roulent des yeux, et cela devient un plan d’action pour ceux d’en-bas. Ainsi cette course en tous sens finit-elle par détruire le progrès. Rien d’étonnant à ce qu’ils en arrivent à l’autodestruction évoquée dans les six poisons. Une accusation infondée nous cause mille chagrins. Le vent emporte la fleur factice comme une fausse peau de chien. Un arc-en-ciel de vérité illumine les replis de la philosophie. Sur un chemin au-dessus des nuages, la connaissance prend son essor, et lorsque les combattants de la vérité franchissent une rivière limpide, l’éclat du soleil irradie en une multitude de directions. Faites preuve de bienveillance et de compassion envers ceux dégoulinant de haine, envers les malfaisants, et ceux qui affichent sourires et mines hypocrites. Nous les connaissons , ceux qui nourrissent la haine au fond de leur cœur et qui usent de leur pouvoir pour nous faire du mal. Je ne suis qu’un être humain ordinaire qui cherche à dénoncer mais n’a aucun pouvoir. Je suis pour vous une source d’irritation, mais peut-être aussi une source de guérison. Ma famille n’est-elle pas la vôtre ? Si oui, cela ne revient-il pas à se couper sa propre tête ? Votre chemin n’est-il pas le mien ? Ne servons-nous pas le même maître ? Nous détruire n’équivaut-il pas à vous détruire vous-mêmes ? J’écris ces lignes en secret. Selon le principe de l’impermanence, ce n’est que naturel. Si nous considérons le remous des évènements de ce monde, c’en est un bon exemple. Mais sur la base des droits fondamentaux, c’est une indéniable torture. Quelle que soit la manière dont on envisage les choses, tout cela est bien inquiétant aux yeux des gens simples. Il s’est produit de nombreux bouleversements ces derniers temps, plus effrayant les uns que les autres. Mais à la lecture de notre histoire à l’époque impériale, rien qui ne soit choquant. Il semble presque naturel que toute tête dépassant du lot soit tranchée. Néanmoins, plus je réfléchis à ces quelques préceptes, plus il me semble nécessaire de s’y accrocher comme la mort à un cadavre.

Traduction France Tibet