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01/06/18 | 10 h 38 min par Jamyang Norbu / traduction France Tibet

Quand deux figures tibétaines se rencontrent et se remémorent l’invasion chinoise

Sa Sainteté le Dalaï Lama et Jamyang Norbu la en audience privée

Jamyang Norbu : « Mon audience avec Sa Sainteté »

le 30 Mai 2018

Ce dernier jour  de la 5 ème Conférence Internationale Rangzen, tous les participants eurent une audience en groupe et une opportunité de photo avec le Dalaï Lama. C’est un grand groupe, j’étais agenouillé à proximité de ses pieds – il était debout – et il ne m’a probablement pas vu. Je compris plus tard qu’il avait demandé pourquoi je n’étais pas présent. Le même après-midi, je reçus un appel téléphonique du Bureau privé disant que Sa Sainteté désirait me voir.

Je fus donc reçu pour une audience privée avec Sa Sainteté le Dalaï Lama à 10h30, le 28 mai. Mes lecteurs seront heureux de savoir qu’il étincelait de vitalité. De mon côté, tout au contraire, je ressemblais à un mort-vivant. J’avais eu la grippe durant toute la conférence et n’avais pas dormi la nuit précédente en raison d’une toux persistante. Il a dû noter ma santé défaillante car la première chose qu’il me dit fut : « porto chak duga » : Vous êtes devenus vieux -. Je répondis :  « Oui, Votre Sainteté, et l’état de mes genoux n’est guère mieux, mais je me prosternerai complètement. »

Lorsque nous nous assîmes il demandait : « Vous êtes venu ici pour la première fois dans les années soixante, n’est-ce pas ? » Je répondis par l’affirmative. Il continua : « vous savez, nous nous sommes arrangés pour faire de grandes choses à l’époque, ensemble. En 1959 à Lhassa, Tan Guan San avait donné l’ordre d’éliminer tous les rebelles et son artillerie avait détruit tant et tant des nôtres à Norbulingka et Chapokri et partout ailleurs. Après ma fuite, les Chinois étaient convaincus que nous, les Tibétains, étions finis et qu’il n’y avait rien que moi et les Tibétains ne pouvions faire. Mais nous les avons contredits, n’est-ce pas ?»

« Oui, votre Sainteté, nous l’avons fait, » ai-je répondu

« Nous n’avons pas seulement reconstruit notre société et le Gouvernement, nous avons fait en sorte d’hisser la cause tibétaine aux yeux du monde tel que cela n’avait jamais été le cas auparavant – et nous l’avons fait ensemble. »

Il continuait de se souvenir de cette époque pendant un certain temps puis il dit : « Je veux vous parler de la politique de la Voie Médiane (Umaylam), je ne veux pas une joute orale (tsopa gyape men). Je veux juste vous l’expliquer. » Il s’engagea dans une explication claire sur le grand nombre de leaders politiques qui étaient d’accord avec lui et supportaient sa politique et comment le Président Obama lui avait même donné une lettre qui démontrait son soutien complet à l’Umaylam. Il m’expliquait également que beaucoup de Chinois du Parti Communiste Chinois, tout particulièrement des intellectuels, en s’ont venus à comprendre et à soutenir la politique de l’Umaylam.

Il complétait son argumentation en déclarant que malgré les progrès de l’Umaylam, les Tibétains devaient néanmoins continuer à prouver avec force que le Tibet était une nation indépendante avant 1959. Il en vint à expliquer à quel point il était important que nous déterrions les preuves historiques de l’indépendance du Tibet et que nous les fassions connaître non seulement au monde mais aussi aux Chinois. Il précisa que sans cette preuve de l’indépendance du Tibet, la politique de l’Umaylam serait comme un mendiant réclamant de la nourriture (pango tho longen). C’ est aux Tibétains de faire des recherches et des découvertes concluantes sur l’indépendance du Tibet, et de les publier au niveau mondial.

Je l’interrompais en lui expliquant que c’était ce que les défenseurs et les activistes de Rangzen faisaient sans relâche et à chaque opportunité. Je lui parlais de l’exposition nomade « Rangzen Terzod – Le grand trésor de la connaissance de l’indépendance tibétaine » (cartes, traités, photos, artefacts, passeports et documents authentiques du statut de la souveraineté indépendante du Tibet) que les membres du Congrès National du Tibet (TNC) ont monté au siège des Nations-Unies de New York, pour informer les passants, officiels ou non.

Je lui parlais également du site internet March 10 Memorial que j’ai mis en place avec l’aide des bénévoles du TNC pour présenter de rares photos, des vidéos, des biographies, des chronologies et une carte dynamique de Lhassa, un témoignage complet des protestations, des batailles et de la fuite du Dalaï Lama. Je lui ai parlé du « Mur du Souvenir (pawo-mapo drendhen chakri) » où nous avions affiché les biographies et les photographies de ceux qui avaient participé à l’insurrection. J’ai particulièrement fait mention du propre secrétaire personnel du Dalaï Lama, Kungo Tara, qui n’avait pas seulement repris la défense du palais de Norbulingka mais qui a aussi tenté de rejoindre les défenseurs assiégés de la montagne Chapokri.

Sa Sainteté est devenue pensive à la mention de Kungo Tara. Elle m’expliquait ensuite, ainsi qu’à deux membres officiels, Tsegyam la et un autre sur le pas-de-porte, que Tara était un homme très brave, loyal mais également un tantinet excentrique. Tara avait lui-même creusé une profonde tranchée dans le jardin du Norbulingka et instruit Sa Sainteté sur la façon de s’y cacher alors que les tirs de barrage de l’artillerie chinoise avait débuté. Sa Sainteté rit à l’évocation de ce souvenir. J’ajoutais que sur le « Mur du Souvenir » nous avions aussi affiché des images et des témoignages de Tsarong Dasang Dadul, Dronyerchenmo Phala, Lobsang Yeshi et d’autres figures officielles qui avaient travaillé pour s’assurer de sa sécurité et de sa fuite de Lhassa.

Je lui ai détaillé comment, récemment, le TNC avait fêté le centenaire de la défaite des forces chinoises du 29 avril 1918 au Chamdo ainsi que la libération du Tibet oriental – un événement dont les Khampas se souviennent comme « la nouvelle époque du cheval de terre (kalpa sa-ta lo) ». Sa Sainteté se souvenait avoir entendu parler de cet événement historique et me demanda : « Votre grand-père n’avait-il pas été général dans cette guerre ? » Se tournant vers ses collaborateurs, il leur expliqua que Thetong Dapon avait des pouvoirs spéciaux de « soumission de l’ennemi » ( je ne me souviens pas de l’exacte phrase prononcée par Sa Sainteté ) et que lorsque les autres généraux avaient failli, Thetong Dapon a été capable de battre les Chinois.

Puis, Sa Sainteté  a évoqué l’ époque  où, après le retrait du soutien américain à la résistance, nous avions parlé de l’ endroit où nous aurions pu cacher armes et soutiens. Il rit au souvenir du plan tiré par les cheveux que j’avais proposé pour acheter des armes en Afghanistan – plan, honnêtement, dont je ne me souviens pas – et il partit d’ un bon éclat de rire. Mais j’ ai pu  à Sa Sainteté comment Gyari Rimpoche et moi-même avions fait en sorte d’obtenir des fonds via les services secrets français et comment j’avais été dépêché à Paris par son Bureau Privé. Il s’en souvient. Il m’a pointé du doigt, s’adressant à ses collaborateurs : « A l’époque, ce camarade était notre espion ! » Il ajouta : « Au final, rien de ceci n’a fonctionné ». « Non Votre Sainteté, » répondis-je. J’admettais : «  Vers la fin, Lhamo Tsering La fut arrêté, Gyato Wangdu La s’est fait tuer par l’armée népalaise et le réseau de résistance s’est effondré dans son ensemble. »

Je pense que nous avons dû parler pendant 50 minutes ou plus et Sa Sainteté semble y avoir pris du plaisir. Il s’est même aventuré dans l’une de ses théories, basée sur les premières migrations humaines hors de l’Afrique et les premiers déplacements vers le nord, en Europe et en Asie. Je l’informais d’une étude lue dans la revue Scientific American. De nouvelles analyses génomiques chinoises ont montré que les Tibétains avaient habité le plateau dès le milieu de la dernière période glaciaire, il y a 64 000 ans, multipliant par quatre les hypothèses précédentes qui mentionnaient plutôt  16 000 ans.

Sa Sainteté a également réfléchi sur l’ancrage historique  que pourrait avoir un  mythe comme celui du Singe Bodhisattva et de l’ogresse du Rocher, à l’origine du peuple tibétain le. Je me suis alors souvenu d’un autre article, cette fois dans  Nature, revue scientifique en français sur ce sujet, NdT- , concernant un cousin de l’ homme de Néanderthal, l’homme de Denisova, qui se serait mêlé aux premiers Tibétains, leur donnant une variante génétique qui leur procure une aptitude unique à la survie dans des altitudes extrêmes. Sa Sainteté fut d’autant plus ravie quand je l’informais du statut de co-auteur du Dr Tsewang Tasho, université de l’Utah. Sa Sainteté me charge de le tenir informé sur de telles découvertes et recherches.

Puis vint la fin de l’audience. Sa Sainteté annonça : «  Nous devons prendre une photo ensemble. Où est le photographe ? » Puis il fouilla dans le tiroir de son bureau et me donna des sachets de médecine [tibétaine]. « Ce sont de « Pilules Précieuses , (rinchen rilbu) ». Elles vous aideront à ne pas devenir « porto (vieux) » trop tôt. Restez en bonne santé. Avant de recevoir ses bénédictions (chawang), je lui exprimai une requête toute spéciale : que tous ceux combattant pour Rangzen puissent recevoir son « thumon » – être dans son coeur et ses prières. Il répondit : « bien sûr et très certainement (yin-ta-yin), vous tous n’avez pas à vous en faire (semdrel che go maray). »

J’offris du fond du coeur mes remerciements et je le quittais.

Auteur : Jamyang Norbu pour Shadow Tibet…

 

Traduction  Guillaume L. pour France Tibet