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15/11/20 | 22 h 48 min par Bureau du Dalaï-Lama et Wisdom Publications

DHARAMSALA / Science et philosophie / Lancement d’un nouveau livre : « L’esprit »

 

Thekchèn Tcheuling, Dharamsala, Inde – Daniel Aitken, PDG des éditions Wisdom Publications, inaugura aujourd’hui le lancement de la traduction anglaise du deuxième volume de la série Science et philosophie dans les classiques bouddhistes indiens en souhaitant « Bonjour » à Sa Sainteté le Dalaï-Lama.

Il le remercia de s’être joint à une réunion virtuelle à laquelle participaient également le rédacteur de la série, Thouptèn Djinpa, les traducteurs de ce volume, Detchèn Rochard et John Dunne, ainsi que les traducteurs des autres volumes, Ian Coghlan et Donald Lopez.

                                             Photo Tenzin Jamphel

Aitken décrivit la publication de cette série comme un projet ambitieux. Il fit remarquer que les Tibétains étaient les gardiens de la tradition de Nalanda qui, par le biais de cette série, est offerte à l’Inde et au monde entier. Déclarant que les éditions Wisdom Publications sont honorées de publier ces livres, il fit le geste symbolique de remettre un premier exemplaire, drapé d’une écharpe de soie blanche, à Sa Sainteté.

Ensuite, il invita John Dunne à parler des essais qu’il avait écrits pour présenter chaque chapitre du livre. « Ce volume sur l’esprit, expliqua Dunne depuis Madison dans le Wisconsin, est important parce que le bouddhisme a une perspective sur le fonctionnement de l’esprit qui fait défaut à la science moderne. Nous avons pensé que des essais d’introduction étaient nécessaires afin de rendre ce volume accessible aux lecteurs occidentaux.

« Les éclaircissements bouddhistes sur l’esprit sont motivés par un objectif global de soulagement de la souffrance. De plus, les théories bouddhistes fournissent un compte rendu de la cognition qui, contrairement aux premiers modèles occidentaux, ne présuppose pas l’existence d’un « soi » unitaire, autonome et maître qui serait l’agent ou acteur de ces cognitions. J’ai écrit ces essais en tenant compte de ces différences et en cherchant à établir des ponts entre la science bouddhiste et la science moderne.

« Dans la science cognitive occidentale, il existe une distinction entre la conscience phénoménale et la conscience d’accès, distinction que l’on retrouve dans les catégories bouddhistes telles que les cinq fonctions mentales avec un objet déterminé ou la différence entre le conceptuel et le non-conceptuel.

                                                 Photo Tenzin Jamphel

« Nous espérons aider les lecteurs à apprécier ce que la tradition de Nalanda apporte dans l’étude de l’esprit. Nous essayons de mettre en évidence les domaines qui présentent des avantages. Les scientifiques et les cliniciens s’intéressent beaucoup aux effets des pratiques contemplatives telles que shamatha et la méditation de pleine conscience sur l’esprit et le corps. Les essais tentent de répondre à la question suivante : que se passe-t-il lorsque nous méditons ? Quelles sont les théories ? Et aussi, comment fonctionne la méditation. »

Daniel Aitken fit remarquer que cette série de livres est unique, même d’un point de vue bouddhiste. Il demanda à Sa Sainteté s’il pouvait nous parler des raisons qui l’ont poussé à lancer ces recueils.

« Je respecte toutes les grandes traditions religieuses, répondit Sa Sainteté. Malgré leurs différences philosophiques, toutes véhiculent un message d’amour, de tolérance, de pardon et de discipline éthique. D’un point de vue bouddhiste, les religions sont une création humaine et elles mettent l’accent sur les qualités humaines, telles que la compassion et le pardon, qui aident à apporter du bonheur dans notre vie.

« Il y a des différences de tradition même au sein du bouddhisme. Cependant, en général, c’est une erreur de penser en termes de « ma » et « leur » religion. Et il est particulièrement malheureux de se battre au nom de la religion. C’est pourquoi nous devons promouvoir l’harmonie interreligieuse.

« Quant au bouddhisme, le Bouddha a conseillé ainsi ses disciples : « Comme les sages testent l’or en le brûlant, le coupant et le frottant, ainsi bhikshous, ne devriez-vous accepter mes paroles qu’après les avoir testées, et pas seulement par respect pour moi ». Bien que la tradition palie repose sur la foi dans les paroles du Bouddha, la tradition de Nalanda, qui disposait d’un centre d’études, a adopté une approche fondée sur la logique et la raison. Les érudits ont ainsi soumis même les paroles du Bouddha à un examen par la raison.

Dans ses Stances fondamentales de la voie médiane, Nagarjouna a déclaré que tous les enseignements du Bouddha devraient être considérés dans le cadre des deux vérités, la vérité conventionnelle et la vérité ultime. Au cœur de cette approche se trouve la compréhension de la nature de la réalité. Le Bouddha n’a pas créé cette distinction entre vérité conventionnelle et vérité ultime : elles font partie de la réalité. Et cette compréhension de la nature de la réalité est au cœur du bouddhisme. La vérité conventionnelle est basée sur notre perception de la réalité, au niveau des apparences. Mais il y a une disparité entre la façon dont les choses apparaissent et la façon dont elles existent : la vérité ultime, elle, se rapporte à la façon dont les choses existent, dans un sens ultime.

                                              Photo Tenzin Jamphel

« En élaborant sur les deux vérités, le Bouddha a expliqué les Quatre nobles vérités en commençant par la vérité de la souffrance et de son origine. Ensuite, quand on examine la souffrance, il y a trois niveaux. En premier lieu vient la souffrance évidente, dont même les animaux sont conscients. Ensuite, c’est la souffrance du changement, que la plupart des êtres humains confondent avec le plaisir. Derrière ces deux formes de souffrance, il y a la souffrance fondamentale qui découle d’un conditionnement omniprésent. La souffrance provient de causes, donc si nous ne voulons pas souffrir, nous devons trouver ces causes et les éliminer.

« Nagarjouna mentionne que les deux principales causes sont l’activité karmique et les perturbations mentales. La libération se produit quand la cessation de ces deux causes est obtenue. Le karma naît des perturbations mentales et celles-ci découlent à leur tour des élaborations conceptuelles, qui sont étayées par l’ignorance. L’ignorance est surmontée par la compréhension de la nature de la réalité.

« Une fois que nous comprenons qu’il est possible de surmonter ces causes de souffrance, un enthousiasme à suivre le chemin de la pratique se développe. L’élimination des émotions négatives ne se fera pas par la foi et la prière, mais par l’entraînement de l’esprit. Pour suivre le chemin, il faut connaître l’esprit. Pour clarifier l’esprit et surmonter les émotions négatives, vous devez connaître la nature de l’esprit. Un texte dit que la nature principale de l’esprit, c’est la claire lumière.

« L’esprit et les émotions comportent plusieurs niveaux. Les émotions destructrices se produisent à un niveau d’esprit grossier en raison de certains facteurs. Il existe des niveaux d’esprit plus subtils que nous connaissons pendant la méditation ou dans le sommeil profond. Le niveau d’esprit le plus subtil se manifeste au moment de la mort, au point culminant de la dissolution de tous les processus de pensée conceptuelles. À ce moment, l’esprit de claire lumière se manifeste libre de toute perturbation, clair et pur.

« Il est important d’étudier l’esprit et les différents niveaux de conscience, car même les gens ordinaires font l’expérience, au moment de la mort, du niveau d’esprit le plus intime et le plus subtil, l’esprit primordial de la claire lumière.

« Si l’on regarde les ressources qui se trouvent dans le bouddhisme, l’accent principal est mis sur la compréhension de la nature de la réalité. Comme je l’ai déjà dit, la source fondamentale de nos problèmes, c’est notre ignorance quant à la nature de la réalité, c’est elle qui donne lieu aux perturbations mentales. Nous devons mettre un terme au mécanisme qui donne naissance à ces perturbations mentales enracinées dans l’ignorance. Dans le bouddhisme, il existe une technique indiquée dans le troisième cycle des enseignements du Bouddha, culminant dans le tantra de l’union insurpassable, qui met l’accent sur la claire lumière claire subjective.

« Il existe des niveaux de conscience progressifs dans le vajrayana. En utilisant des techniques telles que le pranayama, qui se concentre sur la respiration, il est possible d’amener la conscience à son état le plus subtil. C’est une façon d’approcher la luminosité pure, ou la simple clarté et conscience.

                                              Photo Tenzin Jamphel

« Une autre approche a été révélée dans le deuxième cycle d’enseignements qui portait sur la perfection de la sagesse. Elle fut développée dans les écrits de Nagarjouna et Aryadéva. Ils soulignent que notre perception de la réalité repose sur une fausse idée fondamentale d’une réalité durable. Cette idée fausse sert de base à la création de tout l’édifice de notre vision naïve de la réalité, qui donne naissance à notre relation émotionnelle avec le monde. L’objectif est donc ici de bien comprendre la réalité. Nous devons analyser et déconstruire les différentes couches de l’ignorance. Nous devons nous rendre compte que la façon dont le monde nous apparaît n’est pas la façon dont il existe. Aryadéva fait remarquer que l’ignorance imprègne nos perturbations mentales de la même manière que notre faculté physique imprègne tous nos autres sens.

« Pour surmonter l’ignorance, nous pouvons comprendre la vacuité grâce à l’apparition en dépendance. Nous devons affiner notre compréhension du monde objectif en comprenant l’enseignement sur la vacuité et en réduisant progressivement notre dépendance aux niveaux grossiers de l’esprit. Les deux approches sont basées sur la compréhension de la nature de la réalité.

« La libération et le cycle des existences sont tous deux des fonctions de l’esprit. La tradition indienne, et en particulier la tradition bouddhiste, met l’accent sur la compréhension de la nature de l’esprit, pas nécessairement en termes de pratique religieuse, mais par la compréhension de la nature de la réalité.

« La science moderne est astucieuse en ce qui concerne le monde physique, mais lorsqu’il s’agit de comprendre l’esprit, les traditions indiennes et bouddhistes ont beaucoup à offrir : non seulement des théories de l’esprit, mais aussi des techniques pour l’entraîner. Il s’agit notamment de la manière de développer un esprit concentré ainsi qu’une faculté critique aiguisée (shamatha et vipashyana). Ce sont deux types de pratiques essentielles : l’une paisible et focalisée, l’autre analytique et discursive. Par conséquent, les scientifiques trouvent le dialogue avec les bouddhistes enrichissant et bénéfique.

« Les neuroscientifiques établissent une corrélation entre l’esprit et le cerveau, mais font peu de distinction entre les modalités sensorielles et mentales, alors que la tradition indienne les traite en détail.

« Jusqu’à la fin du 20e siècle, les Occidentaux n’accordaient que peu d’attention à l’esprit. Lorsqu’ils utilisaient le mot « esprit », ils ne pensaient qu’au cerveau. Cependant, récemment, ont été découverts des cas de personnes (souvent des méditants expérimentés) cliniquement mortes mais dont le corps reste frais. La science est incapable d’expliquer ce phénomène. Il y a aussi des cas de jeunes enfants qui ont des souvenirs clairs de leurs vies passées. Peu à peu, les scientifiques en viennent à accepter que quelque chose affecte le cerveau : nous l’appelons l’esprit. »

Sa Sainteté parla de la littérature bouddhiste et de la façon dont son contenu peut être classé sous trois rubriques : science, philosophie et religion. Il mentionna qu’il avait demandé aux chercheurs de compiler des documents provenant de ces sources sur la science, en particulier en ce qui concerne l’esprit, et la philosophie. Il rapporta avoir été informé que les scientifiques chinois ayant lu la traduction du premier volume furent surpris par l’approche scientifique adoptée par la tradition bouddhiste tibétaine. Il confirma que les explications scientifiques et philosophiques peuvent être tirées de textes religieux, et qu’elles peuvent ensuite être examinées dans un contexte objectif et académique.

                                               Photo Tenzin Jamphel

Lorsque Daniel Aitken demanda si Sa Sainteté voyait dans ces livres un avantage pour le monde autre qu’une contribution à la connaissance scientifique, il attira l’attention sur la nécessité pour les gens ordinaires de développer un sens de l’hygiène émotionnelle. Bien que tout le monde veuille être en bonne santé et heureux, en généralement on ne sait pas comment atteindre la paix de l’esprit. Il déclara qu’il était temps pour les gens de faire attention non seulement à leur santé physique, mais aussi à leur bien-être mental.

Il suggéra que la science pouvait également examiner comment développer la paix de l’esprit dans la vie quotidienne. Il donna l’exemple de l’observation de Shantidéva dans son Entrée dans les pratiques du bodhisattva selon laquelle, lorsqu’il s’agit de cultiver la patience, notre adversaire est notre meilleur enseignant ; nous devrions lui témoigner de la reconnaissance. Il souligna que c’est dans notre esprit que nous définissons untel comme un ami ou un ennemi, ainsi si nous sommes capables de ressentir de la gratitude envers un ennemi, cela préserve notre paix mentale. Il ajouta que ces jugements découlent également de la compréhension que les choses n’existent pas telles qu’elles apparaissent. Parce que de telles pensées aident à réduire la colère et l’attachement, Sa Sainteté conclut qu’il ne cherchait pas à propager le bouddhisme, mais simplement la paix de l’esprit.

Aitken invita Detchèn Rochard à parler de son expérience au cours de la traduction de ce livre. Elle commença par remercier Sa Sainteté de lui avoir donné l’occasion de lui servir de traductrice. « Traduire est généralement une activité solitaire, ajouta-t-elle, mais je me suis retrouvée à travailler avec quatre guéshés, Thouptèn Djinpa, Ian Coghlan et John Dunne, dans la confiance et le respect mutuel.

« Le texte contient un large éventail de matériaux différents et complexes et le rendre accessible aux lecteurs anglais a été un défi. Construire des ponts est un projet à long terme. Ce livre fait partie de la fondation.

« Travailler sur ce projet m’a fait découvrir la littérature bouddhiste indienne, dont la compréhension exige une étude approfondie. Je m’en suis trouvée enrichie, merci. »

Aitken invita Thouptèn Djinpa à expliquer l’importance de la série. « Votre Sainteté, chers collègues et amis, commença-t-il, je suis profondément honoré de participer aujourd’hui au lancement du deuxième volume de Science et philosophie dans les classiques bouddhistes indiens. Je voudrais souligner un point : la nature de cette série est très ambitieuse. Ce que Sa Sainteté a conçu et créé ici est véritablement novateur dans l’histoire de la pensée bouddhiste, vieille de 2 500 ans. La série offre au monde entier les idées, les connaissances et la sagesse des grands maîtres indiens de Nalanda.

                                              Photo Tenzin Jamphel

« Nous, Tibétains, sommes fiers d’être les gardiens de la tradition de Nalanda. En s’appuyant sur l’Abhidharmakoshakarika, les érudits indiens ont développé une carte de l’esprit et élaboré la structure de notre expérience mentale. L’épistémologie de Dignaga, Dharmakirti, etc., analyse la nature de la conscience. Les textes du Vajrayana, en particulier ceux qui se rapportent au tantra de l’union insurpassable, présentent une vision unique dans laquelle l’esprit et le corps sont considérés en termes d’énergie et de conscience. En outre, la tradition du Yogachara fournit des techniques de méditation pour transformer l’esprit. Comme l’a fait remarquer John Dunne, ce volume intéressera tout particulièrement les neuroscientifiques.

« En tant qu’éditeur de la série, j’aimerais remercier Detchèn Rochard pour sa traduction, John Dunne pour ses essais d’introduction, l’éditeur de Wisdom, Daniel Aitken, le rédacteur en chef David Kittelstrom et sa collègue Mary Petrusewicz, pour leur dévouement. Je dois également remercier les quatre érudits monastiques : Guéshé Djangchoup Sangyé, abbé de Gandèn Shartsé, Guéshé Ngawang Sangyé du collège Drepoung Loseling, Guéshé Chilsa Droungchèn Rinpoché du collège Gandèn Djangtsé, et Guéshé Lobsang Kontchok du collège Drepoung Gomang, qui ont travaillé pendant de nombreuses années à la préparation des manuscrits tibétains originaux de la série. Ce fut vraiment un grand honneur pour moi de pouvoir jouer un rôle dans la réalisation de cette importante vision de Sa Sainteté. »

Lorsque Daniel Aitken lui demanda quels étaient ses espoirs et sa vision pour la série, Sa Sainteté répondit que les temps modernes ont connu un grand développement matériel, mais que notre monde intérieur n’a pas reçu autant d’attention. « Nous sommes confrontés à des problèmes dont nous ne voulons pas, et pourtant ils sont de notre propre fait. Nous devons trouver des moyens de garder notre esprit en paix. Il est donc utile pour nous de savoir comment fonctionnent notre esprit et nos émotions. D’après mon expérience, les conseils contenus dans l’Entrée dans les pratiques du bodhisattva de Shantidéva, Les stances fondamentales de Nagarjouna et les 400 stances d’Aryadéva m’ont aidé à préserver la paix de mon esprit. Je crois donc que ces connaissances peuvent être utiles à de nombreux autres frères et sœurs humains.

Aitken remercia une nouvelle fois Sa Sainteté et lui dit que ce fut un honneur de participer à ce travail. Sa Sainteté prit un exemplaire du deuxième volume de la série et posa avec celui-ci devant l’écran affichant les visages des différents contributeurs.

                                              Photo Tenzin Jamphel

Il ajouté quelques derniers mots d’appréciation pour le travail des traducteurs dans la traduction des deux livres qui ont été publiés jusqu’à présent. Il souligna l’importance d’entreprendre ce travail avec une motivation positive pour le profiter d’autrui, plutôt que de simplement obtenir un gain financier. Il termina en récitant des versets de l’Entrée dans les pratiques de Shantidéva :

Tous ceux qui souffrent dans le monde souffrent parce qu’ils désirent leur propre bonheur. Tous ceux qui sont heureux dans le monde le sont parce qu’ils désirent le bonheur des autres. 8/129

Que dire de plus ? Observez cette distinction : entre les idiots qui aspirent à leur propre avantage et le sage qui agit à l’avantage des autres. 8/130

Procédant ainsi de bonheur en bonheur, quelle personne douée de pensée désespérerait, après avoir embarqué dans le véhicule, l’esprit d’éveil, qui élimine toute lassitude et tout effort ? 7/30

13 novembre 2020