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27/07/20 | 9 h 30 min par Dilnur Reyhan

Dilnur Reyhan : « J’attends toujours la solidarité des féministes envers les femmes ouïgoures »

La politique de répression massive des autorités chinoises contre la minorité ouïgoure musulmane et turcophone vise en particulier les femmes, dénonce, dans une tribune au « Monde », l’intellectuelle naturalisée française.

Tribune. Chez les Ouïgours, nous avons un proverbe : « La femme est le soleil de la femme. » Ici, le mot « soleil » signifie « solidarité ». En tant que femme ouïgoure, j’ai expérimenté les discriminations à la fois raciales et sexistes du régime chinois. J’ai vécu dans ce pays jusqu’en 2004 et j’ai subi les pressions sociales, économiques et politiques qui pèsent sur les femmes ouïgoures alors que le système colonial a mis en position supérieure les colons chinois et en position inférieure les colonisés ouïgours.

Actuellement 1,8 million à 3 millions de Ouïgours sont enfermés et torturés dans des camps. Non pour ce qu’ils et elles font, mais pour ce qu’ils et elles sont. Depuis fin 2016, la Chine mène une véritable guerre d’éradication des Ouïgours et d’effacement d’un peuple avec le plus grand internement de masse du XXIe siècle.

En plus de cette politique concentrationnaire, les Ouïgours subissent une répression d’une violence inouïe : enfants séparés des parents, destruction des cimetières et des mosquées, travail forcé au profit de grandes marques internationales, prélèvements forcés d’organes, surveillance de masse, etc

Viols de jeunes filles par les fonctionnaires chinois

Les femmes sont particulièrement exposées à cette politique génocidaire. Avec la « campagne pour la beauté », les autorités obligent ainsi les femmes ouïgoures à couper leurs longs cheveux pour devenir « des femmes modernes » selon la norme du gouvernement chinois ; les femmes portant des robes ou des jupes « trop longues » au goût des autorités sont arrêtées pour les leurs couper en pleine rue et, paroxysme de l’horreur, pendant que leurs maris sont enfermés, les femmes ouïgoures sont obligées de partager leur foyer, voire leur lit, avec les fonctionnaires chinois envoyés par milliers par Pékin.

Les images et vidéos d’hommes chinois installés dans des maisons ouïgoures et les témoignages de viols de jeunes filles dans ces familles par ces fonctionnaires chinois font régulièrement le tour de la Toile.

Une partie importante des millions de Ouïgours mais aussi de Kazakhs enfermés dans des camps de concentration ethniques et religieux par la Chine sont des femmes. Nombre d’entre elles ont témoigné des conditions de vie inhumaines et dégradantes dans les camps, de la torture infligée, des viols en réunion, des injections qui ont causé l’arrêt de leurs menstruations…

L’une de ces rescapées, Sayragul Sautbay, une Kazakhe qui était enseignante de chinois dans un camp et qui a aujourd’hui trouvé refuge en Suède, a révélé une scène terrible où une jeune détenue était déshabillée sur une place du camp devant tous les autres détenus puis violée par les gardes un par un, pendant que les autres surveillaient les expressions sur le visage des prisonniers.

Ces terribles révélations et témoignages sont diffusés dans les médias du monde entier, notamment depuis 2018. Au début de cette année, une ONG australienne – ASPI – a également révélé, preuves à l’appui, l’exploitation forcée d’ouvriers et d’ouvrières ouïgours, dont une partie importante vient des camps, dans des usines liées à 83 grandes marques internationales.

Stérilisation massive des femmes ouïgoures

Il y a deux semaines, enfin, le rapport accablant du chercheur allemand Adrian Zenz sur les avortements forcés et la stérilisation massive des femmes ouïgoures dans le but de faire chuter la natalité de toute la population a provoqué un scandale international.

Mais cette répression massive des femmes ouïgoures se déroule dans l’indifférence du monde. Et l’indifférence de celles et ceux qui se prétendent « féministes » est pire encore. Pas un mot – ou quasiment aucun – n’a été prononcé par les féministes françaises, européennes et internationales en solidarité avec les femmes ouïgoures, sauf une : la chercheuse et féministe américaine d’origine hongkongaise Leta Hong Fincher qui a travaillé sur la politique chinoise d’encouragement des mariages sino-ouïgours.

Toute une population est en train d’être éradiquée par la stérilisation massive de ses femmes mais cela n’a pas suffi pour attirer l’attention des féministes de France et du monde. Les institutions publiques pour les droits des femmes au sein des Nations unies ou celles des Etats européens sont tout aussi discrètes, apparemment indifférentes aux droits des femmes ouïgoures.

En raison de la discrimination flagrante et réelle dont souffrent les Ouïgours, notamment sur le marché du travail, et après maintes claques reçues du fait de mon appartenance ethnique et de genre, j’ai quitté la Chine après mes études supérieures pour rejoindre la France, cette patrie qui a un jour fait sienne la devise « liberté, égalité, fraternité ». C’est en raison de cet amour pour la France dont je suis devenue par la suite citoyenne et fière de l’être, que ce silence – et plus particulièrement le silence des féministes françaises – m’est insupportable.

Les minorités de genre en Occident sont trop occupées par leur propre activisme. Lorsque des minorités ethnico-religieuses étrangères sont l’objet de discriminations voire de violations graves de leur dignité humaine et de leur existence, elles ne montrent guère de solidarité. Or ces minorités de genre des pays occidentaux devraient être le soleil des autres minorités. J’attends toujours le soleil de solidarité des féministes de tous les pays envers les femmes ouïgoures. « Ce qu’il y a de plus scandaleux dans le scandale, c’est qu’on s’y habitue » : ces mots de Simone de Beauvoir devraient hanter les féministes du monde entier.

Dilnur Reyhan, enseignante à l’Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco), présidente de l’Institut ouïgour d’Europe (IODE), chercheuse à l’Université Libre de Bruxelles.