«J’ai été détenue quarante jours dans une prison secrète, à trente dans une cellule. Les policiers nous menottaient les bras dans le dos, nous frappaient violemment avec nos livres de prières, en nous demandant de répéter « Dieu n’existe pas », « Seul le Parti communiste chinois apporte le bonheur au peuple ».» La violence du récit de Louisa tranche avec ses traits lisses et le décor tranquille du café parisien où elle nous a donné rendez-vous avec deux amies.

Toutes trois sont des disciples de l’Eglise du Dieu tout-puissant, une organisation religieuse créée en Chine en 1991, et dont le fondateur assure que Jésus s’est réincarné dans une Chinoise réfugiée à New York. «Après ma libération, en 2013, je devais aller au commissariat chaque quinzaine pour continuer ma « rééducation ». Je me suis cachée durant deux ans, puis j’ai quitté le pays clandestinement», raconte l’ancienne coiffeuse âgée de 43 ans. Les trois exilées, qui ne se présentent que sous une fausse identité, décrivent la conversion qui leur a «libéré le cœur», les réunions secrètes pour prier et étudier les textes, mais aussi la peur, les menaces, les arrestations. «Toute notre enfance, on nous a lavé le cerveau avec l’idée qu’il faut consacrer notre vie au Parti, que Mao était notre soleil rouge, ajoute Kate, 38 ans. Le système politique chinois a eu peur de la croissance exponentielle de notre Eglise. Mais la répression m’a montré le visage noir du régime et a fait grandir ma foi.»

Offensive massive

Selon la sinologue Marie Holzman, le mouvement, interdit en 1995, compterait environ 4 millions de fidèles : «Certes, on peut les considérer comme des illuminés. Mais cela ne justifie pas cette répression terrifiante, alors qu’en dehors de rares exemples connus le mouvement semble très pacifique.» Entre 2011 et 2017, 40 000 d’entre eux auraient été arrêtés, une centaine seraient morts sous la torture.

Les sectes, comme l’organisation d’inspiration bouddhiste Falun Gong qui compterait des dizaines de millions d’adeptes, ne sont pas les seules cibles de l’Etat-parti. La Constitution chinoise, rédigée en 1982, protège les «cinq religions officielles» (bouddhisme, catholicisme, protestantisme, islam, taoïsme) et les «activités religieuses normales». Mais depuis l’arrivée de Xi Jinping à la tête du pays en 2013, les cultes chrétiens, l’islam et le bouddhisme tibétain sont l’objet d’une offensive massive. Le 1er février, 41 réglementations viendront s’ajouter à une liste déjà longue. En plus d’interdire des financements étrangers, de superviser les formations des prêtres et de limiter leurs déplacements, de ficher les fidèles ou d’interdire aux moins de 18 ans d’assister à la messe, l’Etat oblige désormais les organisations religieuses à «promouvoir l’idéologie du Parti communiste», «soutenir la direction du Parti» et informer sur «l’excellente culture traditionnelle chinoise».

La volonté de «siniser» les religions va si loin que l’Etat a annoncé qu’il allait réécrire la Bible, le Coran et les sutras tibétains pour «qu’ils reflètent les valeurs fondamentales du socialisme». Un projet qui fait s’étrangler les 100 millions de chrétiens chinois. «Des pans entiers du Livre pourraient disparaître, et même son message principal, selon lequel Jésus est le fils de Dieu. La foi chrétienne perdrait son essence même», déplore Patrick Victor, directeur de l’ONG évangélique Portes ouvertes en France. «Ces mesures découlent du discours de Xi Jinping, en avril 2016, où il a introduit l’impératif de « sinisation » des religions, rappelle la tibétologue Katia Buffetrille, chercheuse à l’Ecole pratique des hautes études (EPHE). Le but est non seulement d’augmenter l’emprise de l’idéologie du Parti dans la sphère religieuse, mais aussi de supprimer tout élément qui pourrait remettre en question sa domination.»

Les caméras, les contrôles d’identité, la reconnaissance faciale sont désormais courants à l’entrée des édifices religieux, qui doivent arborer le drapeau chinois et mettre en évidence la photo de Xi Jinping. Selon le site Bitter Winter, qui collecte des informations en Chine, des mesures supplémentaires sont données au niveau local, des primes sont promises à ceux qui dénoncent les «activités religieuses illégales», ou ordre est donné à certaines églises de supprimer le premier commandement biblique, «tu n’auras pas d’autre dieu que moi». Et depuis 2018, les 12 millions de catholiques sont censés chanter des cantiques comme «La Chine est belle, la Chine est grande. Les fils et les filles de la Chine aiment la Chine… Bénis la Chine, ô Seigneur.» Certes, toutes ces mesures ne sont pas appliquées à la lettre, mais elles font peser une menace permanente sur les fidèles. «L’expression « activités religieuses normales », jamais réellement définie, donne une grande latitude aux autorités pour interférer dans les activités religieuses et les interdire si elles estiment qu’elles présentent une menace pour l’Etat», analyse Katia Buffetrille.

«Zone grise»

La reprise en main se fait aussi au bulldozer. Des mosquées multicentenaires et des cimetières musulmans sont rasés, des grands centres bouddhistes tibétains démantelés. Pour la seule année 2019, l’ONG Portes ouvertes a répertorié la destruction de 5 576 bâtiments chrétiens. Sur une vidéo diffusée par l’ONG China Aid en octobre, des engins de chantier sapent une église qui peut accueillir 3 000 personnes. Ses deux pasteurs ont été arrêtés, accusés d’avoir «rassemblé une foule pour perturber l’ordre social». Et le 30 décembre, Wang Yi, pasteur protestant de l’Eglise de l’Alliance de la pluie d’automne, a été condamné par un tribunal de Chengdu à neuf ans de prison pour «opérations commerciales illégales» et «incitation à la subversion de l’Etat». Une décision qui, pour Amnesty International, «bafoue outrageusement les libertés religieuses supposées en Chine».

A son arrivée au pouvoir en 1949, le Parti communiste chinois s’était attaqué à toutes les religions. Un million de temples chinois ont été détruits jusqu’en 1976 au nom de la lutte contre la superstition. Depuis, il tolère le culte traditionnel des divinités locales et des ancêtres, très répandu. Le bouddhisme chinois et le taoïsme sont relativement épargnés par la répression. «Entre ce qui est interdit et ce qui est autorisé existe une vaste zone grise, explique Vincent Gossaert, directeur d’études à l’EPHE. On vous fait comprendre que vous pouvez construire un temple, sur lequel sera peut-être marqué « club de retraités » ou « arboretum », mais que s’il y a un problème, la police peut le fermer.» De même, depuis les années 50, deux Eglises catholiques coexistent en Chine : «l’Eglise patriotique» officielle, sous l’autorité de Pékin, et celle, semi-clandestine, des fidèles ralliés à Rome. La signature d’un accord pastoral entre le Vatican et le Parti communiste, en 2018, suivie par l’ordination commune d’un évêque en août dernier, le silence du pape sur la répression à Hongkong et la réécriture de la Bible semblent indiquer une volonté de la part du Saint-Siège de maintenir, malgré tout, de bonnes relations avec Pékin.

En revanche, le Parti communiste considère que les pratiques religieuses des provinces périphériques, comme l’islam au Xinjiang et le bouddhisme tibétain, sont une menace pour sa survie. «Dans les années 80, il y a eu une explosion des classes coraniques dans le Xinjiang, explique Rémi Castets, de l’université Bordeaux-Montaigne. Des personnalités religieuses ont émergé sur la soif de religion des jeunes. Des réseaux souterrains se sont mis à critiquer l’Etat et à prôner l’insurrection. Lorsque Pékin a réalisé que le contrôle de la société lui échappait, il a décidé de tout reprendre en main.»

Folklorisation

Après des émeutes et une série d’attentats, la persécution a pris un tour particulièrement féroce depuis 2016. La pratique religieuse est traquée jusque dans les foyers. Refuser de boire de l’alcool suffit à être qualifié d’«extrémiste» et à être envoyé en «camp de rééducation», où ont été enfermés plus d’un million de musulmans issus des minorités ethniques. La répression passe aussi par la folklorisation. Au Tibet où depuis 2014, vénérer le dalaï-lama est assimilé à du séparatisme, des bus de touristes débarquent pendant les rituels sacrés, des stupas servent de ronds-points et des moulins à prières décorent les lampadaires.

Ces dernières années, dans une société chinoise en plein bouleversement, où l’injonction de gagner de l’argent a généré un vide spirituel, le protestantisme évangélique a fait une poussée spectaculaire, avec une augmentation annuelle estimée à 3 % ou 4 %. L’émergence d’une multitude d’«Eglises de maison» difficilement contrôlables, qui ne comptent souvent qu’une douzaine de fidèles, fait craindre au régime que la religion devienne un nouveau vecteur de dissidence et d’ingérence étrangère. «En Chine, le lien entre le renouveau religieux et la contestation politique est réel, confirme Jean-Pierre Cabestan, chercheur à l’Université baptiste de Hongkong. C’est une manière d’acquérir une forme d’autonomie personnelle et politique, de recréer des groupes primaires de confiance et de solidarité.»

Le rôle très actif des institutions religieuses de Hongkong dans la révolte qui secoue le territoire semi-autonome est symptomatique.«Beaucoup de protestants et de catholiques hongkongais soutiennent les manifestations, se réunissent dans les églises pour prier pour « la paix et la liberté »», témoigne Rémy Kurowski, aumônier de la communauté francophone de Hongkong. Le cardinal hongkongais Joseph Zen, 88 ans, est une figure de la lutte anticommuniste, et l’archipel sert de base arrière aux missions chrétiennes de Chine continentale. Le syncrétisme étant ancré dans la culture chinoise et asiatique, qui considère que tout ce qui élève l’esprit est bon à prendre, le gospel Sing Hallelujah to the Lord, créé aux Etats-Unis en 1974, est même devenu un signe de ralliement pour les manifestants. De crainte que le cantique ne diffuse le virus de la rébellion, la puissante censure chinoise a interdit sa diffusion sur le continent.