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12/01/18 | 15 h 15 min

Que faire de la « puissance intrusive » de la Chine ?

La Chine manipule les décideurs au sein des démocraties occidentales. La meilleure parade est la transparence.

Lorsqu’une puissance montante vient défier une sortante, la guerre s’ensuit fréquemment. Cette perspective, connue sous le nom de « piège de Thucydide », l’historien grec qui la décrivit le premier, pèse sur les relations internationales entre la Chine et l’Occident, l’Amérique tout particulièrement.
Ainsi monte peu à peu une confrontation insidieuse. Même si la Chine ne cherche pas à conquérir des terres étrangères, beaucoup s’effrayent de la voir conquérir les esprits à l’étranger.

L’Australie a été la première à sonner l’alarme sur les manoeuvres de la Chine.

Le 5 décembre dernier, des accusations sur son interférence dans les politiques, universités et maisons d’édition australiennes ont amené le gouvernement à proposer de nouvelles lois s’attaquant aux tentatives étrangères, « sans précédent et toujours plus subtiles », d’influencer les législateurs. Cette semaine, un sénateur a démissionné suite à des accusations de versements d’argent en provenance de Chine, en tant que porte-parole de l’opposition, non sans avoir défendu fermement sa position. La Grande-Bretagne, le Canada et la Nouvelle-Zélande commencent également à donner l’alerte. Le 10 décembre, l’Allemagne a accusé la Chine d’approcher des politiciens et des bureaucrates. Et le 13 décembre, le Congrès a tenu des audiences sur l’influence croissante de la Chine.

Ce procédé a un nom – » la puissance intrusive » (“sharp power”) – terme inventé par la Fondation Nationale pour la Démocratie, un groupe d’experts basé à Washington. Le « pouvoir doux » ou « soft power » mobilise les attraits d’une culture et de valeurs pour asseoir la force d’un pays ; le coup de force assiste les régimes autoritaires par la menace, en exerçant des pressions et en manipulant l’opinion internationale.

L’Occident se doit de réagir à la conduite de la Chine, mais cela ne peut se faire en dressant simplement des barricades. A l’inverse de l’Union soviétique, la Chine fait partie de l’économie mondiale. A l’opposé, dans une époque où la sagesse politique se fait rare, l’Occident doit trouver un terrain d’entente diplomatique. Cela commence par la compréhension de ce qu’est cette puissance intrusive et comment elle fonctionne.

Influencer les meneurs

A l’instar de beaucoup de pays, la Chine utilise de longue date les visas, bourses, investissements et la culture dans la poursuite de ses intérêts. Mais ses actions ont augmenté récemment par plus d’intimidation à un niveau global. Sa puissance intrusive comprend un ensemble de dispositifs interdépendants : subversion, harcèlement et pression ; tous combinés pour provoquer l’autocensure. Pour la Chine, la récompense ultime est de voir se plier à ses exigences de manière préventive, ceux qu’elle n’a pas encore démarchés, mais qui s’effrayent de perdre leurs fonds, entrées ou influences.

La Chine dispose d’une histoire de l’espionnage au sein de sa diaspora mais la subversion s’est largement répandue. En Australie et Nouvelle-Zélande, l’argent chinois aurait acheté l’influence de la classe politique par des donations aux partis ou des versements individuels. L’accusation du service de renseignements allemand de cette semaine porte sur l’utilisation par la Chine du réseau professionnel LinkedIn, pour piéger des hommes politiques et officiels du gouvernement, via des individus se posant en recruteurs ou experts, et offrant leurs services gratuitement.

L’intimidation fait jour à une nouvelle menace. Parfois, le message est flagrant, telles les sanctions visant la Norvège pour avoir décerné le prix Nobel de la Paix à un militant pro-démocratie chinois. Plus souvent, les critiques envers la Chine n’apparaissent pas dans le déroulement des conférences, ou bien des programmes universitaires évitent de mentionner des thèmes que la Chine considère comme sensibles ; les cas individuels semblent réduits tout comme le rôle de ses officiels, dur à prouver. Mais les conséquences peuvent être graves. Des professeurs occidentaux ont été forcés de se rétracter. Des chercheurs internationaux peuvent se voir priver d’accès aux archives chinoises. Les responsables politiques peuvent trouver que les sinologues de leurs pays sont trop mal renseignés.

La Chine est tellement intégrée à la vie économique, politique et culturelle que l’Occident est vulnérable à sa pression. Les gouvernants occidentaux peuvent orchestrer leur commerce en fonction de leur diplomatie, telle la Grèce qui a opposé son veto à une déclaration de l’Union européenne, critiquant la Chine pour son bilan dans les Droits de l’homme, peu de temps après l’investissement dans le port du Pirée par une entreprise chinoise. L’économie a un tel poids que les affaires se font selon le tempo de la Chine, sans le citer. Un éditeur australien a retiré soudainement un livre de la vente, par crainte des « agents d’influence de Pékin ».

Que faire alors ?

Face aux accusations de l’Australie et de l’Allemagne, la Chine a qualifié ces critiques d’irresponsables et paranoïaques – avec le vrai danger d’une hystérie antichinoise. Néanmoins, si la Chine était plus honnête, elle soulignerait son désir d’influence comme intrinsèque à tout pays montant en puissance.

La Chine a bien plus de jeu hors de ses frontières qu’elle n’en a jamais eu. Quelques dix millions de Chinois se sont expatriés depuis 1978. Cela est inquiétant car ils prennent des habitudes démocratiques à l’étranger, et contaminent la Chine de l’intérieur. Des sociétés chinoises investissent indépendamment dans les pays riches, notamment dans les ressources, infrastructures-clés et domaines fermiers. La marine chinoise peut se projeter loin de ses bases. Son gouvernement craint de voir son image de pauvreté à l’étranger la desservir. En tant que superpuissance émergente, la Chine a soif d’influencer les règles de la mondialisation–créées largement par l’Amérique et l’Europe de l’Ouest qui les imposent systématiquement pour justifier leurs propres actions.

Afin de garantir une montée en puissance pacifique de la Chine, l’Occident doit faire une place à son ambition. Mais cela ne coule pas de source. Les sociétés ouvertes ne perçoivent pas le coup de force de la Chine comme une menace.

Une part de leur défense pourrait être pragmatique. Le contre-espionnage, la législation et des médias indépendants sont les meilleures protections contre la subversion. Toutes trois ont besoin d’intervenants chinois saisissant bien les liens entre politique et commerce en Chine. Le Parti Communiste Chinois supprime la libre expression, le débat public et toute opinion indépendante, afin de bétonner sa mainmise. Juste faire la lumière sur son jeu d’intimidation – en particulier de ses affidés en Occident  serait au long cours le moyen de l’émousser.

Il faut garder un principe de base. Déclencher une chasse aux sorcières contre les Chinois serait erroné ; cela rendrait vaines les revendications occidentales de primauté de leurs règles. Les appels d’hommes politiques américains à une « réciprocité » des représailles, concernant les visas accordés aux universitaires ou membres d’ONG, seraient contre-productifs de part et d’autre. Ne pas voir encore la manipulation, dans l’espoir que la Chine sera avenante dans le futur, serait le prochain coup à encaisser. A contrario, l’Occident doit se conformer à ses principes, que ses pays s’unissent si possible, ou agissent individuellement si cela est impératif. Le premier pas pour éviter le piège de Thucydide consiste, pour l’Occident, à utiliser ses propres valeurs pour émousser le coup de force de la Chine.

Traduction France Tibet