GEO : Vous avez réalisé un périple de deux mois en Chine en 2004 avec votre mari. Comment a démarré le projet ?

Irène Frain : Par la découverte d’un récit inspiré de la vie de Joseph Rock (1884-1962), un Américain d’origine autrichienne, collecteur de plantes et reporter. Dans les années 1920, il avait obtenu une autorisation de l’université de Harvard pour faire des recherches botaniques en Chine, dans le nord-ouest du Yunnan, près de la montagne du Dragon de Jade.

Là, il rencontra un autre aventurier, le Britannique George Edward Pereira, qui lui parla d’un « royaume des femmes » où il souhaitait se rendre, situé au pied de l’Amnye Machen, montagne de la province du Qinghai. Joseph Rock monta alors une expédition concurrente mais ne put jamais pénétrer dans cette région du Tibet très sévèrement gardée par la tribu matriarcale des Goloks. Après des mois de recherches, j’ai décidé de partir sur ses traces.

Racontez-nous vos préparatifs pour cette aventure

J’ai acheté une carte détaillée de la Chine que j’ai dépliée sur mon lit ! J’ai essayé de situer l’Amnye Machen, lieu isolé dans une région sino-tibétaine où habitants comme étrangers sont très surveillés. Avec mon mari, nous avons cherché une agence de voyages pointue, capable de nous organiser un voyage sur mesure. Et nous sommes partis avec le journal de Joseph Rock et ses cartes dans la poche.

Comment s’est déroulé ce voyage hors du commun ?

Tout a commencé à Kunming, dans le Yunnan, sous escorte chinoise. De là, nous avons rejoint le village de Nguloko [dont le nom chinois est Yuhu], où Rock a longtemps vécu, près de Lijiang, au pied de la montagne du Dragon de Jade. Nous avons retrouvé sa maison. Puis nous nous sommes engagés sur une route qui suit en partie l’ancienne route du thé et des chevaux. Dans les années 1920, c’était un sentier muletier périlleux ! Le botaniste avait une escorte de douze porteurs et serviteurs venus de Nguloko, ainsi qu’un matériel de camping qu’il avait fait venir des Etats-Unis, dont une baignoire gonflable et des tentes dernier cri.

Nous avons reconnu des villages et des monastères qu’il avait photographiés. Les gens portaient les mêmes costumes que sur ses photos. C’est une région belle et sauvage, avec des champs d’edelweiss et des marmottes. Nous y étions en juillet, à l’époque où les neiges fondent, où les ruisseaux et les torrents sont vifs. Après environ une semaine, nous sommes enfin entrés dans l’ancien territoire des Goloks.

Là même où l’expédition de Joseph Rock s’est arrêtée…

Oui, exactement, dans le district de Maqên, une « porte » pour l’Amnye Machen. Là, autrefois, on coupait la tête aux étrangers qui voulaient y pénétrer. Aujourd’hui, il y a une ville moderne, avec beaucoup de casernes militaires, mais on y croise aussi des nomades goloks, reconnaissables à leurs vêtements. Pour faire le tour de la montagne, nous sommes partis à cheval, sous escorte chinoise et accompagnés de nomades. Après quatre jours, alors que nous chevauchions à 4 700 mètres d’altitude, à la lisière du glacier, sous la neige, mon éditrice, qui nous accompagnait, a souffert du mal aigu des montagnes. Il n’y avait pas de réseau mobile. Nous avons dû redescendre à toute allure. Malgré l’inquiétude, j’ai alors expérimenté un sentiment de liberté. Je garde le souvenir d’une équipée au galop presque muette et empreinte de solidarité avec les nomades. A l’arrivée à un campement, les Goloks ont entonné leur chant traditionnel ancestral. Un moment d’humanité très fort.

➤ Article paru dans le magazine GEO de février 2021 (n°504, L’Ecosse et ses îles).