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15/02/16 | 11 h 17 min par ANNE-SOPHIE DOUET / ALP

«Je crois à la banalité du bien» interview de Matthieu Ricard

Matthieu

Sage. Moine bouddhiste, interprète du dalaï-lama, auteur à succès, il vit dans la région de l’Himalaya depuis plus de 40 ans. De passage à Paris pour promouvoir son dernier ouvrage, il nous reçoit vêtu de sa tenue safranet amarante.
Matthieu Ricard : « je crois à la banalité du bien »
« La plupart des 7 milliards d’êtres humains se comportent bien avec les autres. Depuis 5 siècles, la violence n’a pas cessé de diminuer sur Terre» assure Matthieu Ricard, de passage à Paris (Photo Rafaele Demandre)

Vous revenez du forum économique mondial de Davos, perçu comme la réunion des puissants et riches capitalistes. Pourquoi vous être déplacé là-bas ?

n Matthieu Ricard : « Oui, désormais, il y a du Coca-Cola dans l’Himalaya et des moines à Davos… Je n’y vais évidemment pas pour discuter de la crise de l’euro, dont je n’ai rien à faire ! En réalité, j’y suis invité chaque année depuis 2005. Je m’y suis rendu 7 fois. Si je vais à Davos, c’est parce qu’on n’y trouve pas seulement des hommes d’affaires. Les meilleurs spécialistes de l’environnement, dont les enjeux me tiennent à cœur, s’y réunissent. J’ai tissé des liens avec ces scientifiques. Et profité de ma présence là-bas pour les inviter au Mind and Life Europe en septembre, un comité consultatif composé de scientifiques, contemplatifs, philosophes et conseillers qui discutent autour de questions allant des neurosciences à l’anthropologie.»

Qu’avez-vous retenu du forum ?

n « Nous avons vu des films sur la montée des océans. Dans 50 ans, par exemple, seul 1/10e de la ville de Shanghai ne sera pas sous l’eau. Et là, on se dit : « Mais qu’est-ce qu’on peut faire ? » L’environnement, c’est le grand défi du XXIe siècle.»

Vous avez suivi des études en biologie moléculaire qui auraient pu vous ouvrir une brillante carrière dans la recherche. Dans quelles circonstances avez-vous pris le virage de la spiritualité ?

n « Si mon père (l’académicien Jean-François Revel, ndlr) était un libre-penseur, ma mère et mon oncle s’intéressaient aux religions. J’étais donc baigné dans la spiritualité. Puis, à l’âge de 20 ans, j’ai eu l’occasion de découvrir un documentaire sur les grands maîtres tibétains. C’était un peu comme si on m’avait montré des portraits de Socrate ou de saint François d’Assise. J’ai décidé de partir sur leurs traces en Inde. Je suis devenu le disciple d’un de ses maîtres. Puis je suis revenu finir ma thèse en France. Une fois diplômé, j’ai renoncé à partir prolonger mes études aux Etats-Unis comme je l’avais initialement prévu : je suis reparti. Pendant 25 ans, je n’ai plus bougé.»

Entre 1972 et 1997, vous avez vécu sans sortir dans l’Himalaya. Que retenez-vous de ces années ?

n « C’est certainement la période la plus sensée de mon existence ! Je ne savais pas grand-chose du monde qui m’entourait, au mieux j’apprenais quelques nouvelles en tombant sur un journal qui enveloppait des légumes. Mon père est venu me voir. Mais le reste du temps, je donnais des nouvelles à ma famille une fois par mois par le biais d’aérogrammes, des lettres pliées dans lesquelles je me contentais d’écrire : « J’espère que vous allez bien. Moi, je vais bien».

En quoi consistaient vos journées ?

n « A suivre les enseignements de mon maître, à pratiquer, à étudier le tibétain, à peindre des fresques sur un monastère que l’on a construit.»

Pourquoi êtes-vous finalement devenu moine ?

n « Ce n’était pas mon idée première, qui était de devenir disciple, mais j’ai fini par y arriver, poussé par mon maître, Dilgo Khyentsé Rinpotché, à 32 ans. C’est une grande liberté d’être moine. Je ne possède ni maison, ni voiture, seulement deux paires de chaussures. Je n’ai ni femme, ni enfant. Si je veux partir à l’autre bout du monde, je suis libre de le faire. En devenant moine, je me suis senti comme un oiseau qui sort de sa cage. Et puis, en faisant vœu de célibat, je n’avais plus à me poser la question de fonder une famille».

Que s’est-il passé en 1997 pour que vous sortiez de votre isolement ?

n « Cette année a marqué le début de mes ennuis ! Un éditeur a proposé que j’écrive un livre d’entretiens avec mon père*, philosophe agnostique. J’ai dans un premier temps refusé, puis accepté à condition que mon père vienne au Népal pour que nous l’écrivions. Et que mes droits d’auteur aillent à la Fondation de France. Puis l’ouvrage est paru, et du jour au lendemain, j’ai été exposé dans les médias.»

D’autres livres ont suivi, jusqu’au dernier, « Trois amis en quête de sagesse »**

n « Oui, ce livre est né de nos conversations, celles de trois amis, réunis depuis 15 ans. Nous n’avons pas voulu le faire pour le « carton », mais pour être utiles aux autres. Nous nous sommes demandés : « Cet ouvrage peut-il être une offrande, un cadeau à faire à autrui ? » Nous nous sommes donc réunis dans une maison en Dordogne, pendant 15 jours, pour échanger sur la vie. Si le livre marche, c’est parce que les gens sentent que nous sommes complices, que tout cela est authentique et sincère.»

Avez-vous forgé vos propres convictions, en dehors de vos guides successifs ?

n « Je propose une synthèse de ce que j’ai appris. Je ne fais pas de salade new age, mais prends le meilleur de la philosophie, et le bouddhisme traditionnel. Je n’ai rien inventé, mais j’arrive dans mes ouvrages à agencer des idées essentielles.»

Vous pratiquez la méditation depuis 40 ans. Vous avez même co-signé une étude montrant ses effets positifs.

n « Oui, en 2001, je suis revenu à la science en acceptant d’être cobaye. J’ai passé 120 heures dans des IRM. Les résultats ont montré que la méditation agit sur la neuroplasticité du cerveau, c’est-à-dire qu’elle en modifie certaines zones. Elle améliore aussi le système immunitaire. A l’Inserm, à Lyon, les chercheurs ont aussi montré que le cerveau des « méditants » vieillit moins vite.»

Les récents attentats de Paris, les horreurs perpétrées par Daech, que vous inspirent-elles ?

n « Ces horreurs naissent de la haine et de l’ignorance. Si on avait pris ces hommes à l’âge de 4 ans et qu’on leur avait permis de développer des qualités humaines plutôt que leur haine, ils n’en seraient pas là. Bien sûr, il faut lutter contre leurs exactions. Mais si on ne fait qu’envoyer les pompiers, qu’on ne s’occupe pas des pyromanes, rien ne se passera. Si on répond à la violence par la violence, si on répond « œil pour œil, dent pour dent », le monde sera bientôt « aveugle et édenté », comme l’a dit Gandhi.»

Gardez-vous espoir dans l’homme ?

n « Oui, je crois à la banalité du bien. La plupart des 7 milliards d’êtres humains se comportent bien avec les autres. Depuis 5 siècles, la violence n’a pas cessé de diminuer sur Terre. Les homicides sont 100 fois moins nombreux. Tout cela car nous allons vers plus d’éducation, de démocratie, notamment. Je vois donc des raisons d’espérer.»

PROPOS RECUEILLIS PAR ANNE-SOPHIE DOUET / ALP

* Le moine et le philosophe chez Pocket.

** Trois amis en quête de sagesse, L’Iconoclaste/Allary Editions, 22,90 €.