Les Ouïghours sont victimes de répressions continues de la part de la Chine qui maintient en détention arbitraire plus d’un million d’entre eux dans des camps de « rééducation ». Cela doit cesser immédiatement.


Depuis 2016, le Nord-Ouest chinois, historiquement peuplé par une majorité de turcophones musulmans, les Ouïghours, est le théâtre de répressions continues qui ont mené à la détention arbitraire de plus d’un million d’entre eux dans des camps de « rééducation ».En août 2018, l’Onu a confirmé avoir réuni un nombre considérable de preuves incontestables sur ces détentions et demandé à l’État chinois d’en rendre compte. Dans ces camps, des abus d’ordre physique et psychologique ont été révélés par de nombreux témoins. Après avoir longtemps nié l’existence de ces camps, même devant les instances de l’Onu, la Chine vient finalement de les reconnaître en modifiant l’une de ses lois qui, de façon rétroactive, entérine le recours à de soi-disant « camps de formation » pour les individus soupçonnés d’ »extrémisme ». Cette situation inquiète les experts de la région, et plus largement la communauté internationale des sinologues, qui a décidé de rompre le silence.

Une surveillance extrême

Frontalier des Républiques d’Asie centrale, le Turkestan oriental, comme préfèrent généralement l’appeler les Ouïghours, est aujourd’hui connu sous son appellation officielle chinoise de « Xinjiang », terme qui signifie « nouvelle frontière ». Dans cette région, les Ouïghours ne constituent aujourd’hui plus que 47 % de la population totale contre 80 % en 1949, suite à la migration massive de Han (chinois ethniques) encouragée voire directement orchestrée par l’État central, évoquant ainsi une situation de « colonialisme intérieur ».

Cet afflux massif de population Han et les politiques répressives mises en œuvre depuis plusieurs décennies par les autorités chinoises dans cette région ont entraîné de nombreux problèmes sociaux, économiques et politiques, et ont contribué à accentuer des tensions latentes depuis 1949. Nombreux sont en effet les Ouïghours qui se sentent aujourd’hui discriminés dans leur propre région. Soumis à une surveillance extrême s’exerçant sur leurs pratiques culturelles et religieuses, se voyant interdire l’usage de leur propre langue en milieu scolaire, ils sont aussi victimes d’injustices sociales et économiques face aux migrants Han.

Ce contrôle exercé sur les activités politiques, sociales et religieuses des populations de la région (en particulier les Ouïghours) s’est encore renforcé dans le sillage du 11 septembre 2001 sous prétexte de « lutte antiterroriste », puis des émeutes interethniques qui ont ébranlé la ville d’Urumqi (capitale du Xinjiang) en 2009.

Une traque

La répression menée par l’État chinois a conduit à la radicalisation de certains Ouïghours. Cette radicalisation, marginale et très minoritaire, est cependant habilement utilisée par les autorités pour renforcer leur contrôle et accentuer la répression. Depuis 2017, sous la direction de Chen Quanguo, réputé pour sa gestion autoritaire de la Région autonome du Tibet, les autorités du Xinjiang ont mis en place, notamment grâce aux nouvelles technologies, un système généralisé de surveillance. Un véritable laboratoire de société panoptique s’est ainsi mis en place au Xinjiang : caméras à reconnaissance faciale omniprésentes, quadrillage de l’espace public par la multiplication des postes de contrôle et des « commissariats de proximité », surveillance de l’Internet et des communications téléphoniques, suivis des déplacements de véhicules grâce à des puces GPS obligatoires, visites domiciliaires et création d’une base de données biométriques avec fichage ADN des résidents ouïghours pour mieux « traquer les criminels ».

Un nouveau cap a ensuite été franchi en 2017 avec la construction massive de « centres fermés de rééducation politique » dans toute la région. Jusqu’à un million de Ouïghours – et un nombre indéterminé de Kazakhs – y seraient internés. Les cas de condamnations sans procès ou d’internements arbitraires d’intellectuels et de figures publiques ouïghours se sont multipliés : célèbres ethnographes, économistes, linguistes, hydrologues, éditeurs, présidents d’université, écrivains, sportifs, artistes… La liste ne cesse de s’allonger.

En dehors de la Chine, les Ouïghours sont aussi confrontés à des pressions et des menaces de la part des autorités chinoises qui leur demandent de livrer des informations personnelles, refusent de renouveler leurs passeports, leur intiment l’ordre de rentrer instamment au Xinjiang et inquiètent leurs familles restées sur place s’ils n’obtempèrent pas. Du fait de cette politique, les membres de la diaspora sont ainsi condamnés à vivre en exil et à rompre toute communication avec leurs proches, sans aucune certitude quant à leur sort.

Un véritable ethnocide

C’est le silence qui a jusqu’ici facilité l’internement massif des Ouïghours en Chine. C’est pourquoi nous avons décidé de le rompre, d’exprimer notre solidarité avec la population ouïghoure et d’exiger des autorités chinoises la fin de ce véritable ethnocide.

Les autorités chinoises doivent, sans plus attendre, fermer ces camps, libérer celles et ceux qui y sont retenus et cesser tout harcèlement et intimidation vis-à-vis de la diaspora ouïghoure. L’État chinois doit aussi rendre compte devant les instances internationales des abus perpétrés à l’égard de ses citoyens dans et hors de ces camps.

Titre, chapeau et intertitres sont de la rédaction.

* : Liste des 60 autres signataires : AMAR Nathanel– Sciences-Po/CERI, BEJA Jean-Philippe–CNRS/ Sciences-Po-CERI, BIANCHI Alice — Université Paris Diderot/CRCAO, BODOLEC Caroline – CNRS BONNIN Michel– EHESS/CECMC, BOUTONNET Thomas– Université de Strasbourg, BUFFETRILLE Katia, EPHE/CRCAO, CAMPO Dani – Université de Strasbourg, CAPDEVILLE Catherine – INALCO, CASTETS Rémi–Université Bordeaux Montaigne, CHATELARD Solange – Science po/ Université libre de Bruxelles, CHICHARRO Gladys – Université de Paris 8, CLAVERIE Elisabeth – EHESS, COUREL Marie-Françoise – EPHE, DAVID Béatrice – Université Paris 8, DE TAPIA Stéphane– Université de Strasbourg, DEKLERCK Stijn – KU Leuven, DURAND-DASTES, Vincent -– INALCO, FABRE Guilhem – Université de Montpellier 3, FLORENCE Eric – Université de Liège, FRANGVILLE Vanessa– Université Libre de Bruxelles, FROISSART Chloé – Université Rennes 2, GAFFRIC Gwennaël – Université Lyon 3, GOOSSAERT Vincent – EPHE, GROS Stéphane – CNRS, HENRION DOURCY Isabelle – Ulaval, HILLE Marie-Paule – EHESS, HOLZMAN Marie– Solidarité Chine, HUCHET Jean-François– l’INALCO, HUREAU Sylvie – EPHE KASER Pierre – Université Aix-Marseille, KELLNER Thierry– Université Libre de Bruxelles, KERLAN Anne – CNRS, KERNEN Antoine–Université de Lausanne, LAMS Lut – KU Leuven, LASSERRE Sylvie Journaliste indépendante, LAUWAERT Françoise –Université Libre de Bruxelles, LAVOIX Valérie – INALCO, LE BAIL Hélène – CNRS, LE MENTEC Katiana – Université Libre de Bruxelles, LEE Gregory – Université Lyon 3, L’HARIDON Béatrice – Université Paris Diderot/CRCAO LOUBES, Jean-Paul – Ecole d’Architecture de Paris, MIJIT Mukaddas – Université de Toulouse, PAPAS Alexandre – CNRS PIMPANEAU Jacques – professeur émérite, INALCO, PINO Angel – Université Bordeaux Montaigne, RABUT Isabelle – INALCO, REYHAN Dilnur – INALCO, RICHAUD Lisa – Université Libre de Bruxelles, ROBIN Françoise–INALCO SANJUAN, Thierry – Université Paris I Panthéon-Sorbonne, SERFASS David – EHESS SERVAIS, Paul – Université Catholique de Louvain, SORRENTINO Paul – EHESS, THIREAU Isabelle – EHESS, TREBINJAC Sabine –Université de Nanterre, VILLARD Florent – IEP Renne,s VUILLEMENOT Anne-Marie – Université Catholique de Louvain, ZHANG Laure – Université de Genève, ZUFFEREY Nicolas–Université de Genève>.