Le premier site d'actualité sur le Tibet

www.tibet.fr

27/11/19 | 11 h 09 min par Joshua Keating — Traduit par Bérengère Viennot

La Chine montre la voie de l’épuration ethnique en toute impunité…

Au Xinjiang, un million de personnes sont emprisonnées dans des camps de concentration. Qui s’en soucie?

Les révélations publiées le 16 novembre par le New York Times [et celles de l’ICIJ, reprises par dix-sept médias dont Le Monde le 24 novembre, ndlr], basées sur des centaines de pages de documents du Parti communiste chinois ayant fuité, détaillent l’organisation et les délibérations derrière les détentions de masse dans les camps de rééducation pour musulmans de la province chinoise du Xinjiang, dont la majorité des prisonniers sont membres du groupe ethnique des Ouïghours.

L’article écrit par Austin Ramzy et Chris Buckley expose la conviction du président Xi Jinping que le radicalisme islamique est comparable à un «virus» qui ne peut se soigner qu’au moyen d’une «période de traitement interventionniste douloureux».

Informations prévisibles

Dans l’un des passages les plus glaçants, on découvre les instructions données aux responsables locaux sur le discours à tenir aux membres de la famille de prisonniers qui rentrent chez eux après un séjour dans d’autres régions de Chine et s’étonnent de la disparition de leurs proches.

Il faut leur dire que ceux-ci reçoivent une «formation» afin de les instruire sur les dangers de l’extrémisme, et que s’ils n’ont pas enfreint la loi, il ne leur est pourtant pas permis de s’en aller. Il faut leur dire que leur famille doit «se réjouir de cette opportunité d’éducation gratuite fournie par le parti et le gouvernement visant à éradiquer totalement les pensées fautives, mais aussi à apprendre le chinois [le ouïghour est une langue turque, ndlt] et une formation professionnelle».

On les prévient également que leurs proches détenus sont soumis à un système de notation par points qui détermine à quel moment ils seront libérés, et que le comportement de leur famille a une influence sur cette note.

Aussi inquiétantes que soient ces informations, elles étaient prévisibles. Cela fait un bon moment que la communauté internationale est au courant des exactions commises à l’encontre des Ouïghours. Les récits des survivants et l’imagerie satellite montrent l’ampleur du processus de détention, de la surveillance et des limitations de la liberté religieuse auxquelles sont soumis les musulmans du Xinjiang.

À l’instar de hauts représentants américains comme le vice-président Mike Pence et le secrétaire d’État Mike Pompeo, l’ONU a condamné la Chine. Les États-Unis ont imposé des restrictions de visa et des sanctions à un certain nombre de hauts fonctionnaires et d’entités soupçonnées de jouer un rôle dans la répression des Ouïghours.

Et pourtant, la réaction du monde reste particulièrement discrète face à l’emprisonnement de ce qui pourrait se chiffrer à un million de personnes dans des camps de concentration sur la base de leur religion et face à la tentative systématique, confinant au génocide culturel, d’effacer toute une identité.

Critiques tues

Très peu d’entreprises ou d’organismes boycottent la Chine. Dans deux ans, les Jeux olympiques d’hiver seront probablement lancés sans anicroche.

La réponse des États-Unis est affaiblie par le fait que Donald Trump ne figure pas parmi les hauts fonctionnaires qui attirent l’attention sur les camps. Malgré ses nombreuses critiques de la Chine, le président américain aborde rarement le sujet des droits humains, et il n’a pas évoqué les musulmans chinois lors d’un récent discours, largement médiatisé, sur la liberté religieuse.

Le gouvernement chinois a habilement brouillé les pistes en utilisant la menace bien réelle du terrorisme et de l’extrémisme religieux pour justifier la détention de masse de centaine de milliers de personnes qui n’ont de lien ni avec l’un, ni avec l’autre.

L’expert en terrorisme Colin Clarke a récemment expliqué sur Slate.com comment, pour justifier son autoritarisme, la Chine semble avoir emprunté des éléments de langage de la «guerre contre le terrorisme» des États-Unis.

Le reportage du New York Times laisse penser que c’était tout à fait délibéré: Xi Jinping a exhorté les autorités à imiter la réaction américaine aux attaques du 11-Septembre, et d’autres hauts fonctionnaires chinois avancent que les attentats en Grande-Bretagne sont la conséquence de la décision du gouvernement britannique de faire primer «les droits humains sur la sécurité».

Il est possible que la Chine soit désormais tout simplement trop puissante et trop mêlée à l’économie mondiale pour faire l’objet de vives critiques. Des organisations comme la NBA ont récemment appris ce qu’il en coûtait de critiquer, même légèrement, les politiques du pays quant aux droits humains.

Les gouvernements de nombreux pays islamiques observent un silence assourdissant sur la question, espérant discrètement maintenir des liens économiques avec Pékin et conserver la faveur de ses investisseurs.

image : Enceinte sécurisée d’un camp de rééducation pour musulmans près de la ville de Hotan, dans le Xinjiang, le 31 mai 2019. | Greg Baker

À LIRE AUSSI La fine fleur de la tech américaine au service de l’État policier chinois

« China Cables » : il faut briser le silence sur le goulag des Ouïgours

Des documents obtenus par l’ICIJ et rendus publics par 17 médias, dont « Le Monde », montrent l’internement massif de populations musulmanes en Chine.

Publié le 25 novembre 2019 à 10h40 – Mis à jour le 25 novembre 2019 à 11h44   Temps deLecture 2 min.

Dans les locaux de l'association Atajurt, des familles brandissent le portrait de leurs proches retenus ou détenus dans le Xinjiang. Almaty, Kazakhstan, décembre 2018.
Dans les locaux de l’association Atajurt, des familles brandissent le portrait de leurs proches retenus ou détenus dans le Xinjiang. Almaty, Kazakhstan, décembre 2018. ROMAIN CHAMPALAUNE POUR LE MONDE

Editorial du « Monde ». La Chine de Xi Jinping entretient un vaste réseau de centres d’internement secrets où sont détenues au moins un million de personnes appartenant à la minorité musulmane ouïgoure. Le caractère coercitif et la fonction punitive de ce que Pékin présente comme des « centres d’éducation et de formation » sont révélés par les documents obtenus par le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ) et rendus publics par dix-sept médias internationaux dont Le Monde.

La « fuite » et la publication de ces textes émanant du Parti communiste chinois constituent en elles-mêmes un événement dans un pays dont les secrets sont généralement bien gardés. Les documents décrivent en détail les bâtiments, le fonctionnement de ces centres et l’encadrement idéologique mis en place dans un but avéré : l’endoctrinement et le lavage de cerveau jusqu’à l’aveu et à la repentance obtenus y compris au moyen de la torture.

Article réservé à nos abonnés Lire aussi  « China Cables » : révélations sur le fonctionnement des camps d’internement des Ouïgours

Construits depuis 2017 dans la province du Xinjiang, dans le nord-ouest de la Chine, ces lieux, entre camps militaires et prisons secrètes, sont au cœur d’une politique ­d’internement massif de populations minoritaires. D’abord niée, leur existence est aujourd’hui justifiée par la lutte contre des attentats terroristes ayant visé au Xinjiang des Chinois han, l’ethnie majoritaire en Chine. Pékin continue de démentir qu’il pratique des détentions tout en défendant son droit d’identifier les individus qui ­présenteraient des signes de radicalisation islamique et de les soumettre à une « transformation par l’éducation ».

Trier, mater, intimider

Cette politique d’internement de masse constitue une atteinte dramatique aux droits de l’homme. Des milliers de Ouïgours à travers le monde signalent depuis 2017 la disparition de proches. La population visée va bien au-delà des « suspects » habituels, comme en attestent les critères extrêmement vagues retenus par la plate-forme de big data qui indique aux autorités les individus à cibler. Le mode d’emploi de ce vaste fichier que fournit le document révélé par l’ICIJ montre qu’il est conçu pour trier – vers la prison ou le travail obligatoire –, pour mater et intimider la population internée. Enfin, de nombreux témoignages signalent des atrocités – viol, torture –, bien loin du règlement officiel.

Article réservé à nos abonnés Lire aussi  « China Cables » : au Xinjiang, le big data au service d’une surveillance totale des Ouïgours

Il peut difficilement en être autrement dans le climat ultranationaliste et quasi ­totalitaire instauré par le président Xi Jinping : les critiques internes conduisent à des arrestations. Cette politique et celles qui l’accompagnent, comme l’envoi d’un million de cadres chinois han pour parrainer les familles ouïgoures, servent des objectifs à peine cachés d’assimilation forcée et de sinisation d’une minorité dont l’identité, mais aussi les droits à l’autonomie prévus par la Constitution chinoise, sont bafoués.

Ce nouvel accès de répression orwellienne par la Chine doit être dénoncé avec vigueur. La mobilisation de familles de détenus installées à l’étranger a conduit à quelques libérations. Mais le gouvernement chinois est surtout passé à l’offensive, en invitant des délégations étrangères à visiter des centres « modèles » préparés pour l’occasion. Face aux mensonges, il faut soutenir les efforts du Conseil des droits de l’homme de l’ONU, qui demande une enquête indépendante et un accès au Xinjiang. Forte de ses succès économiques, la Chine aspire au statut de grande puissance mondiale respectée. Y accéder suppose le renoncement aux politiques répressives de triste mémoire et le respect des droits des minorités.

Nos articles sur l’enquête « China Cables »

En partenariat avec le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ), Le Monde et 16 médias internationaux dévoilent en détail le fonctionnement de la répression des Ouïgours par le régime chinois. Ces informations ont été obtenues par la fuite de documents secrets de Pékin.