Il avait été l’une des chevilles ouvrières du mouvement de Tiananmen il y a trente ans. Le dissident chinois Zhang Jian est mort le 17 avril, dans un hôpital de Munich. L’avion dans lequel il se trouvait a dû atterrir d’urgence après qu’il a perdu conscience. Parti de Bangkok en Thaïlande où il avait participé à une rencontre avec d’autres dissidents chinois, il rentrait à Paris. Selon le site Radio Free Asia, le certificat de décès a été envoyé à l’ambassade de France à Berlin quelques jours plus tard et c’est pourquoi l’annonce de sa mort n’a été connue que tardivement.

Ancien responsable de la sécurité du mouvement des étudiants de Tiananmen, il s’était exilé en France en 2001. Il militait activement afin que son histoire, ainsi que celle de milliers d’autres manifestants, ne tombe pas dans l’oubli. Zhang Jian s’occupait de la revue dissidente Regards sur la Chine, l’une des rares en langue chinoise qui ne soit pas inféodée à l’ambassade de Chine en France. Il avait également témoigné dans le documentaire Il n’y a pas eu de mort sur la place Tiananmen, du Comité des cinéastes invisibles.

Carrure et loyauté

Le 15 avril 1989, des étudiants se rassemblent sur la place Tiananmen à Pékin. Ils protestent contre le régime autoritaire Parti communiste chinois (PCC) et exigent des réformes politiques. Alors jeune étudiant à l’Académie d’éducation physique de Pékin, Zhang Jian rêvait de devenir journaliste sportif. Tiananmen a changé sa vie. Dans un entretien à France Culture en 2011, il expliquait avoir manifesté car beaucoup de ses amies filles participaient au printemps chinois. Malgré son jeune âge (19 ans), sa carrure et sa loyauté pour le mouvement font de lui un responsable désigné pour prendre en charge la sécurité des étudiants.

Le 1er juin 1989, les étudiants sont prévenus que les manifestations vont devenir plus dangereuses et plus violentes. Beaucoup se préparent à mourir, ils écrivent leurs derniers mots dans leurs livres de cours. Zhang Jian est l’un d’entre eux. Il a écrit un poème : «Si tu es insatisfait, tu n’as qu’une vie à donner à ton pays. » Sa mère et ses deux frères lui disent au revoir. Les manifestants craignent une réaction du régime, sans penser que l’armée allait tuer.

Dans la nuit du 3 au 4 juin, l’Armée de libération du peuple fait évacuer la place. Le brassard rouge de la sécurité serré autour du bras, il était aux premières lignes. A France Culture en 2011, il racontait comment ses camarades étaient tombés sous les chars et les rafales. Il est blessé par balles dans la jambe.

Après quarante jours d’hospitalisation, Zhang Jian fuit vers le nord-est du pays grâce à l’aide d’un proche. Il y restera un an avant de rentrer à Pékin sous une nouvelle identité. Il a gravi les échelons et est devenu manager de l’un des plus grandes boîtes de nuit VIP de la capitale.

Vraie identité

A la fin des années 90, son frère est victime des abus de pouvoir du régime en place : décisions arbitraires, corruption, injustices. Zhang Jian souhaite prendre la défense de son frère devant les tribunaux. Sa véritable identité est découverte et plusieurs de ses amis lui conseillent alors de quitter le pays. Muni d’un faux passeport et avec un visa d’affaire, il s’envole pour Francfort en 2000, avant de rejoindre d’autres exilés de Tiananmen, à Paris.

Certains de ses compatriotes lui demandent pourquoi il a quitté la Chine alors qu’elle prospère, il rétorque que les droits de l’homme n’y existent pas. Il retrouve d’anciens camarades. Ensemble, ils décident de commémorer les événements du 4 juin, devant l’ambassade de Chine. A Paris, il avait occupé plusieurs petits boulots (cuisinier, pasteur), tout en continuant ses activités de dissident.

Carole Kupper