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07/11/20 | 18 h 24 min par Paul Nantulya

«Le Parti commande le fusil mais le fusil ne doit jamais pouvoir commander le Parti » : La Chine promeut son modèle Parti-armée en Afrique…

Lors de sa visite officielle de 2015 en Afrique du Sud, le Président chinois Xi Jinping procède à l’inspection militaire de la garde d’honneur devant les Union Buildings à Pretoria. (Photo : GouvernementZA)

Le modèle chinois Parti-armée, selon lequel l’armée est subordonnée au parti unique au pouvoir, est contraire aux systèmes démocratiques multipartites adoptés par la plupart des pays africains où une armée apolitique est responsable face à des dirigeants élus.

Le principe du contrôle absolu de l’armée par le Parti constitue l’un des piliers du modèle de gouvernance chinois. Il respecte la règle centrale : « Le Parti commande le fusil mais le fusil ne doit jamais pouvoir commander le Parti », (Qiānggǎn zi lǐmiàn chū zhèngquán, 枪杆子里面出政权), énoncée par le fondateur du Parti Communiste Chinois (PCC), Mao Zedong. Ce dicton établit la relation entre le parti au pouvoir et l’Armée populaire de libération de la Chine (APL), ainsi que le strict contrôle du Parti du gouvernement chinois, souvent décrit comme un « État-parti » (dǎng guó, 黨國).

Alors même que la Chine renforce ses liens avec les armées africaines en offrant des formations et des programmes d’éducation, Beijing apporte sa propre vision des relations entre le Parti et l’armée. Les possibilités adoptées à cette fin n’ont cessé d’augmenter au cours de la dernière décennie. Par exemple, dans le cadre de son Plan d’action Chine-Afrique 2018-2021, la Chine accueille 60 000 étudiants africains par an – plus que les États-Unis et le Royaume-Uni. La Chine offre aussi 50 000 possibilités de formations professionnelles et 50 000 bourses gouvernementales pour les fonctionnaires africains. Quelques 5 000 places sont réservées aux militaires de carrière – une hausse par rapport aux 2 000 places prévues dans le plan de 2015 -2018.

«Le modèle chinois Parti-armée tend aussi à renforcer les réseaux d’élite et les hiérarchies qui occupent une place importante dans les relations politiques chinoises et se substituent souvent aux procédures institutionnelles et constitutionnelles».

Le concept de la suprématie du Parti sur les militaires est contraire au principe de forces armées apolitiques qui est central aux systèmes démocratiques multipartites adoptés par presque toutes les constitutions africaines depuis le début des années 1990. Le modèle chinois Parti-armée présente un attrait évident pour certains dirigeants africains de partis politiques au pouvoir et de forces armées qui apprécient la redéfinition du rôle des militaires, comme assurant la survie du parti au pouvoir. Il tend aussi à renforcer les réseaux d’élites et les hiérarchies (guānxi, 关系) qui occupent une place importante dans les relations politiques chinoises et se substituent souvent aux procédures institutionnelles et constitutionnelles.

Le modèle Parti-armée chinois

En octobre 2013, au début de la plus récente phase de restructuration de l’armée chinoise, le 18e Congrès national du PCC a ordonné à l’APL d’assurer « la ferme obéissance au commandement du Comité Central du PCC ».  Trois mécanismes permettent d’atteindre cet objectif.

Les dirigeants chinois à l’ouverture du 18e Congrès national du Parti communiste chinois. (Photo : Remko Tanis)

Premièrement, la Commission militaire centrale du Parti exerce un contrôle opérationnel sur les forces armées, sous le commandement du Politburo, organe suprême du Parti communiste chinois. Cette Commission se situe au-dessus du ministère de la Défense qui a un rôle consultatif. Deuxièmement, par un réseau de commissaires politiques (zhengwei, 政治委员, 政委) qui ont le même rang et la même autorité que les commandants militaires du niveau correspondant, le département du Travail politique gère l’éducation politique et idéologique dans l’ensemble des forces armées. À son tour, le département du Travail politique se place parallèlement à l’État-Major et aux autres départements travaillant dans les domaines de la logistique, la planification stratégique et la formation.

Troisièmement, au sein de l’appareil du PCC, les cadres supérieurs en uniforme siègent dans les organes fonctionnels et d’encadrement du parti au pouvoir. Ce qui ressort de ce modèle est ce que les dirigeants chinois appellent un Parti-armée dont la principale fonction est la survie du parti au pouvoir. Si la restructuration des forces armées chinoises a provoqué un certain débat interne entre les puristes idéologiques et ceux qui plaidaient pour que l’APL soit transformée en une armée nationale (jundui guojiahua, 军队国家化), le dernier argument a été réprimandé dans un article caustique publié dans Qiushi, la revue phare du Parti. L’article en question critiquait « certains » qui avaient « aveuglement admiré » les modèles occidentaux « où les forces armées servent les objectifs nationaux et non ceux des partis individuels ». Si ces idées prennent de l’importance, avertissait l’article, « l’APL perdra son âme et donc sa capacité à défendre le Parti ».

« Ce qui ressort de ce modèle est ce que les dirigeants chinois appellent un Parti-armée dont la principale fonction est la survie du parti au pouvoir ».

Le modèle Parti-armée chinois dans le contexte africain

Les étudiants africains sont exposés à ce modèle chinois des relations entre le Parti et l’armée à trois niveaux de carrière lors de leur participation dans des formations professionnelles militaires chinoises. Le premier se fait dans les académies régionales pour élèves-officiers et jeunes officiers, comme la Nanjing Military Academy, l’académie navale Dalian  et l’université PLA Air Force Aviation. Viennent ensuite les collèges d’État-major, tels les Collèges du Commandement de l’Armée de Nanjing et de Shijiazhuang et les Collèges de Commandement et d’État-Major des branches de services de l’APL, qui forment les officiers en milieu de carrière. La plupart des étudiants militaires africains sont formés à ces deux niveaux, un leg du rôle de la Chine dans la création de nouvelles forces armées en Afrique après l’indépendance. L’Université de la Défense nationale et l’Université nationale de technologie de défense de la Chine, les institutions supérieures formation professionnelle militaire chinoise, accueillent plus de 300 officiers étrangers par an, en majorité venus des pays en voie de développement, dont un peu moins de 60 % d’officiers africains.

Un bâtiment de l’Université de la défense nationale chinoise. (Photo : 云不会哭)

Les officiers africains fréquentent aussi les écoles politiques de l’APL, qui offrent des formations sur les mécanismes que le Parti au pouvoir utilise pour contrôler les forces armées, y compris le système de commissaires politiques. L’Angola, l’Algérie, le Cap-Vert, l’Éthiopie, l’Érythrée, la Guinée-Bissau, la Mauritanie, le Mozambique, le Rwanda, le Soudan du Sud, la Tanzanie et le Zimbabwe ont tous adopté différentes formes de ce modèle maoïste qui fusionne le parti au pouvoir et les forces armées. Les écoles politiques de l’APL donnent aussi aux officiers militaires et responsables civils de haut rang, l’occasion d’adapter à leurs propres établissements militaires, l’expérience chinoise dans le domaine de la formation politique et idéologique. Il s’agit de l’Académie nationale de formation de cadres de Kunming, l’Académie des cadres dirigeants de Pudong et le Collège politique de l’APL de Nanjing. De plus, des centaines de « militants », fidèles du Parti, mais sans aucun grade formel ont été formés au maniement des armes dans ces écoles. De nombreux partis politiques, comme le Conseil national pour la défense de la démocratie / Forces pour la défense de la démocratie au pouvoir au Burundi utilisent ces militants du Parti comme faisant partie de leur appareil répressif.

Des versions d’écoles politico-militaires chinoises ont été adoptées dans divers contextes africains, reflétant une tradition commune avec de nombreux mouvements de libération africains. Il y a, par exemple : l’Oliver Tambo Leadership Academy en Ouganda, une école politico-militaire érigée sur l’ancienne base militaire du Congrès national africain (South Africa’s African national Congress – ANC), en Afrique du Sud pendant l’apartheid ; l’École politique (Ethiopia’s Political School) en Éthiopie, à Tatek ; l’école de la SWAPO à Windhoek et l’École politique (Political School) prévue par l’ANC à Venterskroon.

En 2018, le Bureau de liaison internationale du Parti a fourni 45 millions de dollars pour la construction de l’Académie du leadership de Mwalimu Nyerere (Mwalimu Nyerere Leadership Academy) en Tanzanie, une école idéologique calquée sur l’Académie des cadres dirigeants de Pudong qui, une fois complétée formera les cadres civils et militaires de l’ancien mouvement de libération de l’Afrique australe (FLMSA). Le FLMSA, qui se réunit en sommet tous les trois ans, est composé des dirigeants des mouvements de libération de l’Angola, du Botswana, du Mozambique, de Namibie, d’Afrique du Sud, de Tanzanie, de Zambie et du Zimbabwe, qui ont tous été formés par l’APL pendant leurs luttes pour la libération. La plupart bénéficient d’accords de partenariat stratégique global de coopération avec la Chine, (Comprehensive Strategic Cooperative partnership Agreements) – le plus haut niveau de partenariat que la Chine offre aux pays étrangers.

« De nombreux hauts dirigeants militaires africains rejettent tout rôle politique pour les forces armées professionnelles africaines ».

Il faut préciser que de nombreux hauts dirigeants militaires africains rejettent tout rôle politique pour les forces armées professionnelles africaines. Le colonel (à la retraite) zambien, Naison Ngoma, soutient que la politisation est courante dans les pays où les structures militaires et étatiques sont de façon exceptionnelle, étroitement liées. Le colonel (à la retraite) burkinabè Émile Ouédraogo, avance un argument similaire et suggère « qu’ un authentique professionnalisme militaire  devrait être fondé sur la subordination des forces armées à l’autorité civile démocratique, à l’allégeance à l’État, à un engagement à la neutralité politique et à une culture institutionnelle éthique ». Le colonel (à la retraite)sud-africain Abel Esterhuyse identifie une surveillance civile robuste, l’instruction et la formation en matière des rôles et responsabilités constitutionnelles, comme composantes essentielles pour promouvoir le professionnalisme et s’assurer que les soldats ne deviennent pas une responsabilité politique.

Les ramifications en Afrique du modèle Parti-armée chinois

L’expérience montre que l’implantation de l’approche chinoise, qui intègre les forces armées dans la politique du Parti, est jalonnée de risques. C’est particulièrement le cas au Zimbabwe.

Le 16 novembre 2017, entouré des 60 plus hauts gradés militaires zimbabwéens, Constantine Chiwenga, le chef de la Défense de l’époque (actuel vice-président), avait mis en garde l’Union patriotique africaine-Front patriotique du Zimbabwe (ZANU-PF), le parti au pouvoir, contre les conflits internes. « Il est pertinent de répéter que les Forces de défense du Zimbabwe restent l’acteur capital quant aux gains de la lutte de libération et lorsque ces derniers sont menacés, nous sommes dans l’obligation de prendre des mesures correctives ! » Le lendemain, l’armée prenait le contrôle des principales institutions de l’État.

Mais Chiwenga était plus qu’un chef militaire. Il avait auparavant dirigé le Commissariat politique de la ZANU-PF. Tout comme d’autres officiers supérieurs zimbabwéens et ses homologues chinois, il était profondément embarqué dans les rouages du Parti. Cet arrangement institutionnel est connu dans la ZANU-PF comme « la politique dirigera toujours le fusil » – l’adaptation zimbabwéenne des principes idéologiques chinois.

Le véritable pouvoir de la ZANU-PF émane de son Commissariat Politique, traditionnellement occupé par des généraux. La faction de Mugabe au sein de la ZANU-PF avait accusé les militaires d’avoir violé ses principes fondateurs maoïstes pour obéir aux ordres du parti à tout moment. Alors que les conflits internes s’aggravaient, Robert Mugabe, alors président, semblait donner raison à la faction fidèle à son épouse, Grace, ce qu’ont rejeté de nombreux officiers militaires siégeant dans les organes directeurs du Parti. Finalement, ils l’ont destitué et ont installé leur successeur préféré, le président actuel Emmerson Mnangagwa.

Des généraux de l’armée du Soudan du Sud lors des cérémonies officielles d’indépendance. (Photo : Steve Evans)

Ces leçons sont également démontrées par la crise au sein du Mouvement de libération du peuple du Soudan (Sudan People’s Liberation Movement/Army SPLM/A), le parti au pouvoir au Soudan du Sud lequel avait adopté de nombreuses traditions maoïstes. L’éclatement de la guerre civile le 15 décembre 2013 a été provoqué  par une lutte pour le pouvoir entre le président Salva Kiir et le vice-président de l’époque, Riek Machar. Des mois de luttes internes avaient présagé  la réunion du 13 décembre du Politburo, le principal organe décisionnel de SPLM/A dont les deux tiers sont composés de soldats, et qui s’est avérée houleuse. La fine couche isolante entre le Parti et les forces armées a été mise à nu, entrainant un tel désaccord que, le 15 décembre, les forces armées se sont scindées en factions.

Sous différentes formes, le modèle maoïste des relations entre le Parti et les forces armées s’est développé et mis en œuvre à travers le continent. En Angola, par exemple, le Mouvement populaire pour la libération de l’Angola organise toujours une « éducation idéologique patriotique » à tous les niveaux des forces armées pour assurer la loyauté au parti. João Lourenço, le président angolais, est lui-même un ancien commissaire politique. C’est aussi le cas de Joaquim Chissano et Armando Guebuza, anciens présidents du Mozambique, et de l’ancien président de Tanzanie, Jakaya Kikwete. Au Mozambique, les hauts dirigeants, dont le ministre de la Défense, siègent au Comité central du Frelimo, le parti au pouvoir, et à son cercle restreint, à savoir sa Commission politique. Frelimo fait appel à des « brigades » composées de vétérans du parti et militaires chevronnés pour organiser une éducation politique de masse et assurer la loyauté au parti dans l’ensemble de l’État et du gouvernement. Une réplique du Département du travail politique de l’APL et du Commissariat politique en Ouganda, la Direction de l’orientation politique et morale du Soudan du Sud, avec à sa tête un chef d’État-major adjoint, inculque l’idéologie du SPLM au pouvoir par le biais des services en uniforme.

En Ouganda, un Commissaire politique en chef supervise les commissaires politiques pour les forces armées. Le commissaire actuel, le général de brigade Henry Matsiko, explique que la singularité des forces armées ougandaises réside dans la « clarté politique et une idéologie qui guide le travail de cette force puissante ». Les fondateurs du Mouvement/Armée de résistance nationale ougandais, dont un grand nombre a participé à la guerre d’indépendance au Mozambique, ont été encadrés et formés par Frelimo à l’aide de méthodes maoïstes. L’adoption par le gouvernement ougandais de ces modèles est reflétée dans plusieurs textes fondamentaux de la formation professionnelle militaire en Ouganda, dont le livre intitulé Mission to Freedom [Mission vers la liberté] et les chapitres intitulés Why We Fought a Protracted People’s War, [Pourquoi nous avons combattu dans une guerre populaire prolongée] et The NRA and the People [L’Armée de résistance nationale et le peuple] dans What Is Africa’s Problem? [Quel est le problème de l’Afrique ?] – tous écrits par le président ougandais, Yoweri Museveni, qui, lors d’une visite en juin 2019 de la ville natale de Mao Zedong à Hunan, a mentionné que : « Les révolutionnaires viennent à Hunan comme les catholiques vont à Rome ».

Les faiblesses du modèle chinois en Chine   

La Chine aussi a été confrontée aux pièges de son modèle. Le Petit groupe dirigeant du CPC, chargé de la défense nationale et de la réforme militaire (Zhōngyāng Jūnwěi Shēnhuà Guófáng hé Jūnduì Gǎigé Lǐngdǎo Xiǎozǔ, 中央军委深化国防和军队改革领导小组), qui a supervisé le processus de restructuration des forces armées chinoises, a établi une liste de facteurs qui ont sapé la cohésion et l’efficacité de l’ALP, notamment les factions, le patronage politique et la corruption. Ces problèmes ont été incorporés dans le PCC et se sont répandus dans l’armée, le résultat de la fusion étroite entre le Parti et les forces armées.

La politisation du secteur militaire a aussi permis à Xi Jinping, le secrétaire général du PCC, sous couvert d’initiatives de lutte contre la corruption d’affirmer sa domination personnelle sur l’ALP. La restructuration massive de l’ALP a démarré par une épuration de plus de 100 000 officiels du Parti et 120 officiers de haut rang. De plus, de nouvelles dispositions ont été adoptées pour interdire aux soldats de diriger des entreprises et donner le pouvoir d’administrer l’ALP aux idéologues du Parti plutôt qu’aux officiers.

Le président rwandais Kagame est reçu par le président chinois Xi Jinping. (Photo : KT Press)

En dépit de ces faiblesses, la séparation du Parti, des forces armées et de l’État est absolument hors de question. Réfléchissant sur le processus de restructuration, le général Fang Changlong, vice-président de la Commission militaire centrale chinoise (CPC), a déclaré que les soldats doivent « résolument réfuter et rejeter les points de vue politiques erronés dissociant les militaires du Parti, dépolitisant les forces armées en les plaçant sous [l’autorité de] l’État ». Le général Li Jinai, ancien directeur du Département politique de l’ALP critique de la même façon l’idée de dépolitisation de l’ALP, la qualifiant de « tentative de renversement du Parti par des forces internes et étrangères ».

Conclusion

Les efforts de Beijing pour façonner les normes du Parti-armée en Afrique ont été soutenus par les liens idéologiques étroits entre la Chine et certains pays africains qui remontent à l’époque de son soutien aux mouvements d’indépendance. Certains dirigeants africains prétendent que, puisque les modèles et la doctrine de la Chine ont été d’une importance cruciale pour gagner l’indépendance, ils sont pertinents pour répondre aux besoins futurs de l’Afrique. Cependant, le sens du droit au pouvoir de nombreux mouvements de libération en Afrique et leur désir de prolonger leur longévité au pouvoir, se placent au cœur d’un grand nombre de conflits, de crises politiques et de transitions démocratiques bloquées en Afrique.

Même la Chine a connu des problèmes résultant de la relation étroite entre le Parti et l’armée. De plus, dans leur majorité, les Constitutions et les défenseurs du professionnalisme militaire disent que des armées professionnelles en Afrique ne peuvent être mises en place que par des forces armées apolitiques engagées pour servir les besoins de la nation plutôt que d’un parti politique unique. En tout état de cause, les bases d’une avancée idéologique chinoise pour promouvoir son modèle Parti-armée ont été posées en Afrique.

Publié le 10 août 2020

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