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18/07/17 | 14 h 07 min par Jean-François Bouthors,

 » L’empereur et la mort du lettré  » par Jean François Bouthors dans Ouest France

L'empereur et la mort du lettré, par Jean-François Bouthors.

 L’empereur n’a pas frémi. Xi Jinping qui règne en maître incontesté sur la Chine a même fait savoir que les réactions d’indignation à l’annonce de la mort du Prix Nobel de la paix, Liu Xiaobo, condamné à onze ans de prison fin décembre 2009 seraient considérées comme autant d’ingérence dans les affaires intérieures chinoises.

Pékin n’a cure de la réprobation internationale que suscite son comportement à l’égard d’un homme qui n’avait fait que demander, dans la Charte 08, rédigée à l’occasion de la tenue des Jeux olympiques dans la capitale chinoise, le respect des principes démocratiques et l’application des libertés publiques inscrits dans l aConstitution de son pays.

À l’instar de Václav Havel, initiateur de la charte 77, Liu Xiaobo, philosophe, écrivain et critique littéraire affûté, cherchait une voie pacifique vers la démocratie. Il l’avait démontré en juin 1989, en dissuadant les étudiants de la place Tian’anmen de prendre les armes pour résister à l’armée qui les avait cernés. C’était la veille du massacre du 4 juin. Liu Xiaobo était venu les rejoindre alors qu’il était professeur invité à l’université américaine de Columbia. Il avait même commencé, avec quelques autres intellectuels, une grève de la faim pour les soutenir. Cela lui avait valu une première arrestation et il n’avait retrouvé la liberté qu’en 1991. Il avait été de nouveau emprisonné de 1996 à 1999.

Une chaise vide avait marqué son absence à Oslo, lors de la remise de son prix Nobel de la paix. Liu Xia, son épouse, n’avait pas pu non plus faire le déplacement, et elle avait été placée en résidence surveillée sans faire l’objet de la moindre condamnation. Quand des proches avaient tenté de rompre cet étau, en 2011 la répression s’était abattue sur le frère de Liu Xia, jeté en prison sous le prétexte fallacieux d’une affaire de corruption. Quel sera demain le sort de cette femme ?

Pas d’avenir dans le mensonge

L’empereur n’a pas frémi. Comme il ne frémit pas lorsque les avocats qui défendent la cause des dissidents sont eux-mêmes emprisonnés, et les avocats des avocats. Comme il ne frémit pas lorsque des dirigeants d’entreprises ou des dissidents disparaissent sans qu’on sache ce qu’il advient d’eux… Mais Xi Jinping peut se targuer d’être à la tête d’une puissance politique, militaire et économique qui tient tête à l’Amérique, à la Russie, à l’Europe, et sans doute tire quelques ficelles en Corée du Nord. Il ne veut surtout pas qu’il arrive à Pékin ce qui est advenu à Moscou sous Gorbatchev, et justifie l’arbitraire par la menace d’un éclatement de la Chine sous les effets des tensions sociales, nationales (cf. les Tibétains, les Ouïghours), écologiques.

Liu Xiaobo, comme Havel, comme le Soviétique Andreï Sakharov (Prix Nobel de la paix en 1975) était persuadé qu’il n’y a pas d’avenir pour quelque pays que ce soit dans l’arbitraire et le mensonge. Il meurt au moment où plusieurs grands pays sont dirigés par des leaders qui font, au contraire, du travestissement de la vérité ou de sa négation, une méthode de gouvernement. Il meurt au moment où la plupart de ces leaders croient au primat de la force sur la négociation et le respect du droit. C’est pourquoi son sacrifice retentit bien au-delà de la Chine, comme une leçon parce qu’il y va de la dignité humaine de se battre pour sauvegarder la liberté et la vérité. Et comme un appel : plus que jamais la solidarité internationale est nécessaire contre la superbe des « empereurs », fussent-ils fascinants d’intelligence, comme certains le disent du numéro un chinois.

 Point de vue. Par Jean-François Bouthors, écrivain et éditeur.
L’empereur et la mort du lettré, par Jean-François Bouthors. | Philippe Chérel