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15/05/18 | 20 h 19 min par Béatrice DESGRANGES

« Monsieur Xi Jinping, rendez sa liberté à Liu Xia ! » : Une tribune dans le Monde, signée par une quarantaine d’intellectuelles françaises comme Elisabeth Badinter, Catherine Blanjean, Marie Holzman et tant d’ autres ..

In this July 15, 2017, file photo provided by the Shenyang Municipal Information Office, Liu Xia, center, wife of jailed Nobel Peace Prize winner and Chinese dissident Liu Xiaobo, holds a portrait of him during his funeral at a funeral parlor in Shenyang in northeastern China’s Liaoning Province. A close friend of the late Chinese Nobel Peace laureate Liu Xiaobo has released a recording of an emotional phone call with his widow. Liu Xia has never been charged with a crime, but has been kept guarded and largely isolated since her late husband was awarded the Nobel Peace Prize for his human rights activism in 2010. He was still serving a prison sentence for “subversion” when he died last summer. (Shenyang Municipal Information Office via AP, File)

 15 MAI 2018 — Une quarantaine d’intellectuelles françaises viennent de signer une tribune réclamant la libération de Liu Xia dans « Le Monde ». Certaines sont sinologues, comme Marie Holzman, ou déjà impliquées dans le combat pour Liu Xia, comme Catherine Blanjean, auteur de « Liu Xia, Lettre à une femme interdite », d’autres sont philosophes, comme Elisabeth Badinter, académiciennes, comme Barbara Cassin ou Florence Delay, responsables de médias culturels, comme Anne-Lorraine Bujon, rédactrice en chef de la revue Esprit…. Elles sont aussi romancières, poètes, essayistes, sociologues, anthropologues, historiennes, comédiennes, enseignantes, musiciennes ou artistes plasticiennes. Elles me pardonneront de ne pas toutes les nommer… Rares sont celles qui appartiennent à la sphère juridique ou au monde politique, comme Esther Benbassa, sénatrice EELV de Paris et Aurélie Filipetti, qui fut ministre de la culture de François Hollande. Et si François Croquette, « ambassadeur pour les droits de l’homme, a souhaité s’associer à cet appel », aucune autre signature masculine ne figure au bas de cette lettre ouverte à Xi Jinping.

En se revendiquant « sœurs de Liu Xia, peintre, poète, photographe », les pétitionnaires entendent balayer le sempiternel argument de l’insupportable immixtion de l’Occident dans « les affaires intérieures » de la Chine et déjouer les pièges de la propagande communiste : « Les médias occidentaux sont en train de chercher à faire de Liu Xia, la veuve de Liu Xiaobo, une héroïne, une militante, écrivait le rédacteur en chef du Global Times dès le 25 juillet. Mais pour les Chinois ordinaires comme pour les chercheurs, cela n’est pas juste pour elle. Si Liu Xia voulait être une héroïne, comme son dernier mari, il n’y aurait pas de problème mais nous doutons vraiment que ce soit sa volonté réelle ».

Soulignant au passage que « la mort du Prix Nobel de la Paix derrière les barreaux » suffit à elle seule à nous renseigner sur « l’état des libertés en Chine », les signataires affirment ne vouloir en aucune manière faire de Liu Xia « un emblème militant » et prétendent se placer exclusivement sur le terrain humanitaire et culturel :

« Liu Xia est une artiste que le chagrin et la solitude absolue ont enfermée dans une profonde dépression et conduite au bord du suicide. […] Liu Xia a besoin du réconfort de ceux qui l’aiment pour retrouver la joie de vivre qui éclatait, autrefois, dans son rire. C’est cette joie de vivre que nous voulons lui redonner en partageant avec elle les bonheurs de la création littéraire et artistique. »

Mais, contrairement à ce qu’on pourrait croire, cette lettre ouverte au féminin n’entérine pas les stéréotypes de genre : aux hommes, le combat rationnel et la sphère publique ; aux femmes, la sphère privée des sentiments. Une analyse politique sous-tend en réalité bel et bien la solidarité intellectuelle et affective revendiquée : en privant Liu Xia « de tous ses droits personnels au seul motif qu’elle est l’épouse et la veuve de Liu Xiaobo », la Chine communiste perpétue tout à la fois une tradition « féodale » et les monstruosités du maoïsme. Sous l’Empire, la répression du réprouvé englobait toute sa parentèle et Mao exigeait des conjoints de ses victimes qu’ils « tirent un trait » sur leur union en signe d’allégeance au régime. Xi Jinping, qui pose au chef d’Etat « moderne » fait donc de l’amour « un crime », comme les pires autocrates du passé !

Gageons qu’il comprendra parfaitement le sens de cette lettre ouverte qui se clôt sur ces vers poignants de Liu Xia :

这个曾经遍地颂歌

Autrefois, les chants à sa gloire se répandaient sur la terre entière

满天诗行

Et les poèmes qui lui étaient dédiés emplissaient le ciel,

名叫「爱情」的古老国家

L’ancien royaume qu’on appelait « Amour 

再也寻找不到国王

Ne trouve plus de prince

                                                                                                                                            这里高楼耸立

A sa place, s’élèvent des gratte-ciel

楼房里却空空荡荡

Mais, à l’intérieur, c’est le vide complet….

Béatrice DESGRANGES
Une tribune dans le Monde : « Monsieur Xi Jinping, rendez sa liberté à Liu Xia ! »