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15/07/17 | 0 h 16 min par Pierre Haski

Mort de Liu Xiaobo, l’homme qui n’avait « pas d’ennemis, pas de haine » … Pierre Haski

Mort de Liu Xiaobo, l’homme qui n’avait « pas d’ennemis, pas de haine »

Mort de Liu Xiaobo, l'homme qui n'avait "pas d’ennemis, pas de haine"

Le philosophe dissident, prix Nobel de la paix 2010, a payé au prix le plus fort une vie d’engagement en faveur de la démocratie en Chine.

La chaise restera à tout jamais vide. Liu Xiaobo, qui n’avait pas pu assister à la cérémonie de remise du prix Nobel de la paix à Oslo en 2010, et avait été symboliquement remplacé par une chaise vide, est mort le jeudi 13 juillet d’un cancer du foie diagnostiqué alors qu’il purgeait une peine de onze années de prison.

Cet homme de 61 ans a payé au prix le plus fort une vie d’engagement en faveur de la démocratie en Chine, multipliant les séjours en prison sans jamais parvenir à ébranler un régime communiste intraitable jusqu’au bout, refusant de le laisser quitter le pays pour tenter de soigner une maladie déjà bien avancée.

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Sans doute y avait-il une part sacrificielle chez cet intellectuel brillant, diplômé de la prestigieuse université de Pékin puis professeur de littérature chinoise à l’Ecole normale supérieure de la capitale, et qui n’a jamais accepté de renoncer à son idéal démocratique ; ni en « rentrant dans le rang » comme un certain nombre d’activistes aujourd’hui enrichis, ni dans un exil pas toujours choisi mais toujours sans retour, comme plusieurs grandes figures de la dissidence chinoise des trois dernières décennies.

Liu Xiaobo avait toutefois un profil atypique pour être l' »ennemi public numéro un » aux yeux du pouvoir communiste : intellectuel jusqu’au bout des ongles, il n’a jamais envisagé la violence comme une solution, et l’a même prouvé à un moment décisif de l’histoire récente de la Chine.

Le massacre de Tiananmen

Le véritable tournant de la vie de Liu Xiaobo survient en 1989, lors du « Printemps de Pékin », lorsque les étudiants occupent la place Tiananmen, au centre de la capitale, à deux pas du siège du pouvoir chinois, pour réclamer la fin de la corruption, et des réformes profondes. La copie de la statue de la Liberté en carton-pâte accompagne, au cœur de la place occupée, l’idéalisme de la jeunesse chinoise de l’ère post-maoïste.

Liu Xiaobo est alors professeur invité à l’université américaine de Columbia, après avoir enseigné dans plusieurs facultés d’Europe, et a déjà une solide réputation de critique littéraire sans tabous. Ce sont des années charnières pour ce jeune intellectuel de la première génération à reprendre des études après la catastrophe de la Révolution culturelle, dont sa famille de lettrés avait souffert.

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Lorsqu’il entend parler du mouvement étudiant de Pékin, il rentre précipitamment dans son pays, et rejoint la place Tiananmen, au côté de ses cadets en révolte.

Liu Xiaobo, dans une vidéo tournée en décembre 2008, chez lui à Pékin.
(EyePress News/EyePress)

Wang Dan, l’un des principaux dirigeants étudiants du « Printemps de Pékin », aujourd’hui exilé à Taiwan, l’a connu en mai 1989, et l’a vu tous les jours jusqu’à la répression sanglante du 4 juin. Il a raconté à Ursula Gauthier de « l’Obs », lors d’un récent passage à Paris, le rôle capital qu’a joué Liu Xiaobo.

« Il était professeur à l’époque, et il avait de l’influence sur les étudiants. Le dernier jour avant l’intervention militaire, le 3 juin, les étudiants étaient bouleversés, prêts à combattre, prêts à mourir. Liu Xiaobo a réussi à les calmer, à les dissuader de prendre les armes, et c’est à mes yeux une décision capitale. Si les étudiants avaient décidé de se battre, il y aurait certainement eu beaucoup plus de morts. »

Les deux hommes sont arrêtés et incarcérés dans la même prison. Un jour, ils se croisent par hasard dans un couloir. « Nous sommes tombés dans les bras l’un de l’autre, et sommes restés embrassés jusqu’à ce que les policiers réussissent à nous séparer », raconte Wang Dan…

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Liu Xiaobo sera libéré l’année suivante. Mais ses périodes de liberté ne seront que des intermèdes entre deux séjours en prison ou en camp de « rééducation par le travail », une spécialité chinoise sur simple décision administrative.

« Il n’y a pas de quoi se vanter »

Tout comme Nelson Mandela et ses camarades sud-africains considéraient le pénitencier de l’île de Robben Island comme une « université outre-mer », Liu Xiaobo parle de la prison comme d’une expérience initiatique.

Dans un texte adressé au poète Liao Yiwu, aujourd’hui à son tour exilé en Allemagne après un long et cruel séjour en prison pour un poème consacré au massacre de Tiananmen, Liu Xiaobo évoque ses propres années de prison, bien moins sévères que celles décrites par son ami dans un récit autobiographique (en français « Dans l’empire des ténèbres », éd. François Bourrin, 2013), et commente :

« En vérité, dans ce lieu dépouillé d’humanité, la seule façon de préserver sa dignité est la résistance, l’emprisonnement n’est donc qu’une partie indispensable de la dignité humaine, il n’y a pas de quoi se vanter.

Ce qui est à redouter, ce n’est pas l’emprisonnement, c’est après, une fois que l’on est libéré et que l’on estime qu’il faut faire payer à la société sa dette de sang et quand on veut régenter le monde. »

C’est sans doute en pensant à cette possible soif de vengeance qu’il termina sa déclaration à ses juges, en 2009, par ces mots puissants :

« Je n’ai pas d’ennemis, je n’ai pas de haine. »

Dans ses moments de liberté, Liu Xiaobo a beaucoup écrit, beaucoup pensé, et parfois erré… Il a ainsi fait partie de ce petit groupe d’intellectuels chinois qui, en 2003, ont soutenu l’invasion de l’Irak décidée par George W. Bush au nom de la démocratie.

La pensée Liu Xiaobo, prix Nobel de la paix 2010

Son ami Yu Jie, autre dissident célèbre désormais en exil aux Etats-Unis, auteur d’une biographie de Liu Xiaobo interdite en Chine, explique qu’il faut « comprendre pourquoi il a pris cette position. Vous ne pouvez pas le mettre dans un contexte européen et dire que toute personne qui a soutenu la guerre est mauvaise »… Yu Jie a expliqué en 2012 à la « New York Review of Books » que c’était pour Liu la suite logique de son opposition à la dictature.

On lui a également beaucoup reproché, en Chine, une déclaration dans laquelle, parlant de la société avancée de Hongkong, alors toujours britannique, il évoqua la nécessité de trois siècles de colonisation pour que la Chine atteigne un niveau satisfaisant…

La « Charte 08 », texte fatal

Liu Xiaobo a toujours voué une grande admiration au système de valeurs libérales occidentales, qu’il souhaitait voir appliquer à la Chine. Cela lui fut reproché par un Parti communiste aux accents de plus en plus nationalistes, qui le considérait comme un « laquais de l’Occident »…

C’est pourtant dans cet esprit qu’il a contribué à la rédaction de la « Charte 08 », publiée en 2008, année charnière pour la Chine, avec les jeux Olympiques de Pékin, couronnement du règne du Parti communiste, et la crise financière affectant principalement les économies occidentales. Cette « Charte », qui résume sa vision de la Chine et du monde, lui sera fatale, puisqu’elle le conduira en prison une dernière fois, pour n’en sortir que mort.

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Le texte présentait dix-neuf propositions pour « libérer [la Chine] du concept autoritaire de la dépendance vis-à-vis d’un ‘seigneur éclairé’ ou d’un ‘officiel honnête’, et de nous tourner vers un système de liberté, de démocratie, d’état de droit, et vers l’émergence d’une conscience de citoyens modernes pour qui les droits sont fondamentaux, et la participation un devoir ».

L’inspiration est évidente : c’est Vaclav Havel, le dissident et dramaturge tchèque, et sa « Charte 77 », publiée dans une Tchécoslovaquie soviétisée et sans la moindre perspective de démocratisation. Havel, devenu président de son pays après la « révolution de velours » de 1989, était un modèle pour de nombreux dissidents chinois.

En mars 2011, quelques mois avant sa mort, Vaclav Havel a écrit la préface au livre de Liu Xiaobo « la Philosophie du porc » (Bleu de Chine, Gallimard), une collection d’essais du dissident chinois déjà en prison depuis trois ans, réunis par le sinologue français Jean-Philippe Béja, qui le connaissait bien. « Ne vous inquiétez pas de l’issue incertaine de votre combat pour les droits de l’homme, de ne pas savoir si et quand il portera des fruits concrets », écrivait Havel.

« Je parle d’expérience : pour notre part, nous nous sommes efforcés de faire de bonnes choses parce qu’elles étaient bonnes, sans calculer l’échéance ou l’importance du profit. C’est une attitude qui présente plus d’un avantage, prévenant toute possibilité de déception tout en garantissant la bonne foi des efforts consentis. […] A la lecture de votre ‘Charte 08’, je suis persuadé que vous vous rendez compte de tout cela. »

Liu Xia, l’autre inspiration

L’autre inspiration de Liu Xiaobo, c’est sa seconde épouse, Liu Xia. Ce couple fusionnel pendant leurs dix années de vie commune libre, a connu ensuite le cauchemar : l’assignation à résidence et l’isolement complet pour Liu Xia dès l’annonce du prix Nobel à son mari en 2010, sans qu’elle soit jugée pour quoi que ce soit, une visite mensuelle dans sa prison du nord de la Chine, de brefs dialogues surveillés séparés par une vitre, puis l’annonce de ce cancer et le transfert du patient en phase terminale dans un hôpital sous haute surveillance.

Liu Xia, poétesse au crâne rasé, peintre, photographe (ses photos ont été exposées en France grâce à l’essayiste Guy Sorman), a énormément souffert de ces dernières années d’isolement complet. Sa santé s’est dégradée au point qu’un appel en sa faveur a été lancé en 2014 par plusieurs personnalités dont le prix Nobel de la paix sud-africain, Mgr Desmond Tutu.

Liu Xia, en février 2009 dans sa maison de Pékin. (EyePress News/EyePress)

Il n’y a pas eu, pour Liu Xiaobo, le « miracle » qui a permis à Vaclav Havel de voir le triomphe de ses idéaux. Au contraire de l’URSS, la montée en puissance de l’économie chinoise a réduit d’autant les pressions internationales en faveur des droits de l’homme, et les dirigeants communistes chinois, tirant les leçons de l’effondrement soviétique, sont bien décidés à ne pas céder d’un pouce aux clameurs en faveur de la libéralisation de leur régime.

Xi Jinping, l’empereur aux deux visages

Le durcissement auquel on assiste depuis l’accession au pouvoir de l’actuel numéro un, Xi Jinping, en 2012, ne laissait pas beaucoup d’espoir de clémence pour cet intellectuel trop obstiné, trop inflexible, trop déterminé. Et la Chine en passe de devenir la première puissance mondiale se sent assez forte pour balayer d’un revers de la main les échos lointains de l’histoire : le seul autre prix Nobel de la paix à être mort prisonnier est Carl Von Ossietzky, un intellectuel pacifiste allemand récompensé par le comité Nobel en 1936, et mort à Berlin en 1938…

Pierre Haski

image : Une femme tient une bougie lors d’une veillée pour Liu Xiaobo, le 29 juin 2017 à Hongkong. (Anthony WALLACE/AFP)