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29/10/15 | 9 h 00 min par Fabrice Aubert

Népal : six mois après le séisme, pourquoi la reconstruction est difficile

Kth

  ASIEINTERVIEW – Le 25 avril, le petit pays himalayen était frappé par un terrible tremblement de terre. 

Interrogé parJérôme Edou, Français installé au Népal depuis plus de vingt ans, dirige l’agence de randonnée Base Camp Trek. Il vient de publier le livre Chroniques de Katmandou (Edition des Trois Platanes).

MYTF1News : Six mois après la catastrophe du 25 avril, quelle est la situation globale au Népal ?
Jérôme Edou : Les jours qui suivent un tel séisme, il y a généralement une période d’exaltation. Les gens se félicitent d’être vivants, des survivants sont découverts, la solidarité s’installe. Et puis ça retombe. C’est ce qu’il s’est passé Népal, d’autant plus que la mousson est arrivée quelques jours après le tremblement de terre, pour trois mois. Certes, à Katmandou,  tous les débris ont été enlevés et déblayés. Il n’y a plus vraiment de traces des destructions en elles-mêmes. Mais la reconstruction se fait attendre.

MYTF1News : Pourquoi ?

J.E. : Tous les projets à but collectif (écoles, dispensaires…) doivent obtenir l’aval d’une entité gouvernementale dédiée. Or, en raison de la  mise en place de la nouvelle Constitution (ndlr : entrée en vigueur cet été) et de la lenteur administrative, celle-ci n’a pas encore été créée. En attendant son feu vert, il est interdit de lancer ce type de projets. C’est par exemple arrivé à des amis d’une association franco-népalaise.  C’est également via cette entité que doivent transiter les 4,5 milliards d’euros promis par les donateurs internationaux. Des fonds qui n’ont donc pas encore pu être versés aux destinataires.

« Dans le Langtang, certains villages sont abandonnés »

MYTF1News : Et concernant la reconstruction des maisons particulières ?

J.E. :Sur ce point, le problème provient de l’argent : les gens n’en ont pas pour acheter les matériaux nécessaires (briques, ciment…). Dans un premier temps, ils ont simplement reçu 150 euros en urgence. Un argent parfois difficile à récupérer dans les zones rurales puisqu’il fallait se rendre dans le chef-lieu de district. A terme, lorsque l’entité chargée de la reconstruction fonctionnera, ils recevront 1800 euros supplémentaires.
En attendant, à Katmandou, les sinistrés rafistolent leur maison de bric et de broc comme ils peuvent, sans norme anti-sismique. Elles peuvent s’effondrer d’un moment à l’autre. Pour ne rien arranger, une pénurie de fuel en raison du blocage de la frontière avec l’Inde par les Madhesis, une ethnie mécontente de la nouvelle Constitution, entraîne une flambée générale des prix.
Ajoutez à cela le fait qu’il est difficile de construire quelque chose pendant la mousson, qui s’est terminée fin août, et l’hiver, qui débutera début décembre, et vous comprendrez facilement que beaucoup d’habitants de la capitale continuent à vivre sous des tentes ou sous des abris en tôle ondulée. Cela devait être provisoire. Mais cette situation a tendance à perdurer.

MYTF1News : Quelles nouvelles proviennent des villages reculés les plus proches de l’épicentre ?

J.E. : Tout d’abord, une bonne nouvelle. Ils ont tous été atteints et approvisionnés (eau, nourriture, médicaments…) grâce à une structure mise en place par le Programme alimentaire mondial et la Croix-Rouge.  Mais comme à Katmandou, du point de vue reconstruction, tout est à plat avec des réparations plus ou moins précaires. Et dans les communes qui dépendaient du tourisme, comme dans le Langtang, il ne se passe plus grand-chose. Les villageois qui profitaient le plus financièrement des treks et qui avaient donc de l’argent en réserve ont préféré venir sur Katmandou.

70% de baisse pour les agences de randonnée »

MYTF1News : Justement, question tourisme, quelle est la situation, notamment pour les agences de randonnée comme la vôtre ? Nous sommes normalement en pleine saison des treks.

J.E. : Nous enregistrons une baisse de 70% de nos réservations. Je pense que c’est à peu près le même ratio pour nos confrères. Thamel, le quartier touristique de Katmandou, est vide. Il y a simplement deux ou trois étrangers dans les restaurants. C’est évidemment dramatique pour les gens qui vivent du tourisme au jour le jour et pour les guides indépendants.  C’est aussi très compliqué dans les campagnes situées sur les chemins des treks, où les revenus du tourisme dépassent parfois les 50%.

MYTF1News : Pourtant, en dehors du Langtang et d’une partie du tour du Manaslu, les grands itinéraires de trek comme les Annapurnas et l’Everest sont praticables.

J.E. : Tout à  fait. D’ailleurs, dans un premier temps, nous avons eu beaucoup de réservations de gens qui connaissaient déjà le Népal. Dans un élan de solidarité, ils sont revenus pour, par exemple, aller faire une randonnée dans la région de leur guide précédent. Rappelons que le Népal est l’un des pays où les touristes reviennent le plus une seconde fois. Cependant, il faut savoir que le tourisme culturel, géré par les grands tour-opérateurs, représente environ la moitié du secteur. Là, tout est annulé, ou presque.

« L’image du Népal n’est pas touchée, les voyages sont simplement reportés »

MYTF1News : A votre avis, cette baisse de fréquentation provient-elle de la peur d’un nouveau séisme ?

J.E. : Non. L’image du Népal en elle-même n’a pas été touchée. Je n’ai quasiment pas reçu de messages de personnes me demandant s’il était sûr de venir.  Les gens qui avaient l’intention de venir ont simplement reporté leur projet. S’ils hésitaient par exemple entre Bali et le Népal, il ont choisi Bali en se disant « on ira au Népal plus tard ».
Quoi qu’il en soit, tout ceci a une autre conséquence indirecte : alors qu’on espérait que la reconstruction pourrait faire revenir les Népalais qui travaillent en étant exploités sur les chantiers du Qatar, c’est le contraire qui se produit : les jeunes qui n’ont plus de travail ont tendance à prendre le chemin de Doha.

MYTF1News : Pour en revenir au tourisme culturel, quelle est la situation sur les sites historiques détruits, comme le Durbar Square de Katmandou ?

J.E. : Cette partie est gérée par l’Unesco. Les spécialistes sont déjà sur place. La reconstruction ne devrait pas poser de problèmes particuliers. Mais pour les Népalais, plus que les temples proprement dits -ils avaient déjà été détruits et reconstruits plusieurs fois par le passé-, ce qui compte, c’est le lieu où ils se dressent. Les Durbar Squares de Katmandou ou Patan représentent la vie, l’offrande aux divinités. 

« Les Népalais gardent leur humour »

 MYTF1News : Plus globalement, comment se comportent les Népalais, que l’on dit très résilients ?
J.E. :
Comme d’habitude, ils ont une attitude extraordinaire. Il y a quelques jours, je suis allé dans l’un des régions rurales les plus touchées. Franchement, en dehors du fait que des abris de tôle ont remplacé les maisons de brique, il est impossible de savoir qu’il y a eu un séisme il y a six mois. Les gens vivent normalement –ou du moins essayent de le faire-, sans se plaindre, sont vaillants et continuent à avoir leur sens de l’humour si spécial et si agréable. C’est vraiment hallucinant.

Lire aussi dans le JDD:

« Six mois après le séisme, le Népal qu’on n’attendait pas »

J’EN REVIENS – A chaque retour de reportage, les grands reporters du service étranger duJournal du Dimanche vous livrent leur carnet de bord personnel et les coulisses de ce qu’ils ont vu et entendu sur le terrain. Cette semaine, Camille Neveux revient du Népal, six mois après le séisme aux 9.000 morts.

Ecole au NépalA Dolaka, 363 écoles ont été touchées et plus de 1.600 classes détruites, comme celle-ci. (Plan International/Owen Raggett)

La question était simple, mais je n’y ai pas répondu sur le coup. « Que vous attendiez-vous à trouver six mois après le séisme? », me demande l’équipe de l’ONG Plan International, que le JDD a suivi une semaine au Népal. Voici, après coup, la réponse de ce à quoi… je ne m’attendais pas.

Je ne m’attendais pas à trouver dans ce pays « land-locked« , un des plus pauvres d’Asie, sans accès à la mer, coincé entre ses deux puissants voisins indiens et chinois, un besoin si vital d’être connecté. Nous avons essuyé pendant ce reportage des pluies diluviennes, d’ordinaire inexistantes à cette période de l’année. Des trombes d’eau assommaient régulièrement les toits en tôle des baraquements. Les abris de fortune ne comprenaient ni eau ni électricité, une seule ampoule assurant l’éclairage via un générateur de fortune. Les villageois déplacés, eux, avaient les yeux rivés sur leur téléphone portable… Leur première préoccupation, avant même de pouvoir rétablir une électricité digne de ce nom dans leur maison.

Lire aussi : Six mois après le séisme, le Népal abandonné

 

« How R U sister? »

Certains prenaient des photos, d’autres surfaient sur Internet ou chattaient sur les réseaux sociaux. Dans chaque abri de fortune ou presque, trônait un smartphone sur un bout de bois, attendant d’être chargé entre une boite de thé et un ours en peluche… De Katmandou à Dolakha, rester connecté n’est pourtant pas simple : la connexion 3G saute régulièrement, le wifi est quasi inexistant. Recharger sa batterie demande une grande patience. Debaki Phuyal, 23 ans, suivait avant le séisme des cours en sciences de l’éducation par correspondance. Son ordinateur a été écrasé dans l’effondrement de sa maison. Son plus grand souhait? Pouvoir le réparer – le coût est de 10.000 roupies, soit 100 dollars – afin de se reconnecter à Internet et de reprendre ses études en ligne… Une semaine après notre retour, Debaki réussit à engager la conversation sur le chat Facebook de son téléphone, dans un langage universel. « How R U sister? »

Au milieu des décombres encore visibles, je ne m’attendais pas à être autant surprise par les réactions post-catastrophe des Népalais. Des réactions si proches de celles que l’on peut trouver en France ou dans d’autres pays occidentaux. Dans le camp de déplacés de Dolakha, aux confins du pays, où vit la communauté indigène Thami adepte du chamanisme, la souffrance et le tabou face au deuil restent les mêmes. On retrouve chez Ram Kaji Thami le regard vitreux et déchirant d’un père qui a perdu la chair de sa chair, luttant pour tomber du bon côté du fil.

Chez les villageois, la même gêne mâtinée d’une maladresse bienveillante lorsque celui-ci évoque le terrible jour où sa vie a basculé. Chez Jiten Bahadun Thami, la sublimation de la colère, transformant un jeune garçon de 25 ans en futur leader politique remonté contre l’inaction du gouvernement népalais après le séisme…

Je ne m’attendais pas à rencontrer des militantes féministes, menant une bataille de velours dans une société immensément machiste, où les mariages forcés sont encore légion. Assises pieds nus dans la terre autour d’un feu, les femmes de Dolakha défient les tabous en évoquant la vasectomie, la pilule, le planning familial. Les distributions de kits d’hygiènes féminines réalisées par l’ONG Plan International, comprenant des serviettes périodiques, ont été l’occasion d’aller un peu plus loin dans les débats. La jeune Debaki Phuyal a pris la tête d’un groupe de 25 personnes (hommes et femmes) chargé de reconstruire son village. Brinda KC, directrice d’une école primaire dans le district, se bat dur comme fer pour la reconstruction de son établissement tout en élevant seule ses deux filles, brillantes étudiantes à l’université…

Je ne m’attendais pas à finir chaque interview sur la même phrase : « Le plus important, c’est que mon enfant ait une éducation. » Toutes les personnes interrogées, hommes et femmes confondus, toutes ont placé l’éducation de leurs enfants comme priorité absolue, celles pour laquelle ils sont prêts à se saigner, alors que le chômage explose et que des milliers d’écoles se sont effondrées dans le séisme. « Une nouvelle génération est en train d’éclore, assure l’ONG, qui va changer les choses. Revenez voir… »

« Le plus important, c’est l’éducation »

http://www.lejdd.fr/International/Asie/Six-mois-apres-le-seisme-le-Nepal-qu-on-n-attendait-pas-757183