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13/05/19 | 16 h 44 min par Nebia Bendjebbour

«Ouïghours, à la force des camps», silence, on rééduque…

Au Xinjiang, plus d’un million de Ouïghours seraient détenus dans des camps d’internement. Les autorités chinoises, elles, parlent de centres de formation professionnelle… France 24 consacre un reportage à cette minorité persécutée.

On entend régulièrement parler des Ouïghours mais que sait-on de cette communauté chinoise que l’Etat persécute ? Des témoignages émanant de nombreux pays, mais aussi de l’ONU et des organisations des droits de l’homme partout dans le monde révèlent l’ampleur de la répression et condamnent les traitements infligés à cette communauté par les autorités chinoises.

Minorité turcophone et musulmane, les Ouïghours vivent depuis des siècles dans la région autonome du Xinjiang au Nord Ouest de la Chine. Plus d’un million d’entre eux, seraient détenus dans des « camps d’internements », qui seraient « des camps de rééducation politique », comme les minorités Tatards, Kazakhs, Kirghiz… Evidemment Pékin dément et parle de « centres de formation professionnelle ». Dans l’Ouest de la chine, il existerait une centaine de ces camps, des complexes immenses selon plusieurs ONG.

Sous couvert de lutter contre l’extrémisme religieux en réponse à plusieurs attentats perpétrés par les Ouïgours – la province a connu plusieurs soulèvements violemment réprimés -, Pékin a pris des mesures drastiques en arrêtant les membres de la communauté.

Pour 13 millions de Ouighours, la province est devenue une prison à ciel ouvert, sous surveillance permanente. Un véritable état policier. Pékin ne lésine pas sur les moyens : des checkpoints quadrillent tout le territoire. Les habitants sont sans cesse fouillés, arrêtés, leurs téléphones portables sont contrôlés, leurs boutiques fermées. Des caméras de surveillance -la Chine est à la pointe en matière de reconnaissance faciale – les traquent partout, dans les taxis, les rues ou les toilettes publiques…

https://www.france24.com/fr/20190510-reporters-le-doc-ouighours-force-camps-internement-reeducation-prison-endoctrinement

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Détentions arbitraires

De la Chine au Canada, en passant par la Turquie, la Finlande et la France, les reporters de France 24, se sont rendus à plusieurs reprises dans le Xinjiang – ils ont été suivis, arrêtés, interrogés, on les a empêchés de filmer – mais ils ont pu recueillir des témoignages de citoyens qui ont connu les camps. Ces derniers racontent leurs arrestations arbitraires, le seul fait d’appartenir à une religion et une culture différentes suffit. Et dénoncent tous des conditions de détentions inhumaines et un endoctrinement forcé.

Gulbahar Jelilova, citoyenne kazakhe d’origine Ouïghoure, directrice d’une société d’import-export qui fait des affaires avec la Chine depuis 20 ans, – a été détenue dans un camp pendant un an, trois mois et 10 jours. Elle raconte son calvaire depuis Istanbul où elle s’est installée. Elle a pu être libérée grâce à sa nationalité Kazakh. Elle a été arrêtée en mai 2017 dans sa chambre d’hôtel. Enfermée dans une pièce sans fenêtre de 20 m2 où se trouvait une quarantaine de femmes enchaînées, allongées ou debout, faute de place. Les raisons de leurs arrestations sont diverses : l’une a voyagé en Turquie, une autre était traductrice d’Anglais, une autre portait le foulard…

Soumises à des « lavages de cerveau », elles doivent prêter allégeance au Parti Communiste Chinois : « Une fois par semaine, ils me montrent des vidéos de Xi Jinping, le Président de la République. On devait écrire notre autocritique afin de s’assurer que nos idées changeaient… ». Et « Tous les lundis à 9h55, nous devions nous mettre debout et chanter l’hymne chinois. Le reste de la semaine, entonner cinq chansons dont « Sans le PC, pas de nouvelle Chine », on était puni – pas d’eau ni nourriture – si on ne chantait pas », ajoute-t-elle.

Elle parle de torture – et ce n’est pas la seule : « Une fois par semaine, on nous infligeait des séances de piqûres, après, on ne pensait plus à rien, on ne sentait plus rien, on était comme des morceaux de viande posés là ».

« Camps d’apprentissage »

Pékin a fini par admettre qu’il existait des « camps d’apprentissage ». Dans un reportage télé de pure propagande, on voit des citoyens heureux d’apprendre le mandarin, un métier – couture, menuiserie – logés dans des bâtiments propres et confortables, ce qui est démenti par un journaliste chinois qui a pu filmer en caméra cachée un des camps.

Une femme d’ethnie Kazakh, arrêtée en novembre 2017 afin qu’elle donne des cours de mandarin aux détenus pendant quatre mois, témoigne. Elle décrit la violence sur les détenus, la torture et confirme les injections pour rendre les détenus dociles

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Pékin ne se contente pas de traquer les Ouighours sur son territoire : en France, les ressortissants se voient refuser les papiers nécessaires pour renouveler un passeport par l’ambassade de Chine à Paris. Elle leur demande de retourner au Xinjiang, ce qu’ils refusent. Gulbahar Haitiwaji, une ingénieure, installée avec sa famille en région parisienne depuis plus de dix ans a été piégée par son ancien patron qui lui demandait de rentrer dans le Xinjiang afin de signer des papiers pour sa retraite. Arrivée en Chine, elle n’est plus réapparue. Elle est détenue dans un camp depuis mai 2017. Le Quai d’Orsay ne peut intervenir car elle est la seule de la famille à ne pas avoir la nationalité française.

Quant à la diaspora – 1 million de Ouïghours vivent en dehors de Chine – elle essaie de s’organiser, de manifester régulièrement partout en Europe. Un Ouïghour de 35 ans, vivant en Finlande a créé une association pour recenser les victimes des camps et est devenu le porte-parole de la communauté. Tous promettent de ne jamais abandonner leurs compatriotes enfermés dans les camps chinois.

Samedi 11 mai à 18h35 sur Arte et à 22h15 sur France 24. Documentaire de Angélique Forget et Antoine Védeilhé (2019) 32 min.

Nebia Bendjebbour