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18/11/19 | 20 h 19 min par Laurence Defranoux

Ouïghours : «Tout un peuple est cadenassé derrière des barrières invisibles»

Chercheuse à l’ONG Human Rights Watch, Maya Wang détaille la surveillance de masse qu’exercent les autorités chinoises sur les Ouïghours.

Maya Wang, chercheuse sur la Chine pour l’ONG Human Rights Watch, réagit aux fuites de documents confidentiels concernant la répression dans la région chinoise du Xinjiang, révélés par le New York Times.

Nous savons désormais de quelle manière le président Xi Jinping a ordonné lui-même la répression au Xinjiang. Ces documents vont aussi à l’encontre de la propagande du gouvernement chinois selon laquelle les camps de rééducation politique ne seraient que des «écoles de formation professionnelle facultatives». Ils révèlent comment un pouvoir de plus en plus centralisé impose ses diktats sans prendre en compte l’expertise des dirigeants locaux, ce qui entraîne des souffrances humaines immenses et des choix politiques contre-productifs.

Ouïghours opprimés dans le Xinjiang : «Soyez sans pitié», a dit Xi Jinping

Si vous êtes ouïghour, votre niveau de «menace» est déterminé par la «plateforme intégrée d’opérations conjointes» (Ijop), une base de données de la police qui collecte vos données personnelles. Suivant le degré de dangerosité qui vous est attribué, vous êtes assigné à résidence dans votre préfecture, votre ville de naissance ou votre maison, envoyé en camp de rééducation politique, placé en centre de détention ou condamné à la prison. L’application Ijop est reliée en temps réel aux caméras de surveillance, aux check-points et aux smartphones des policiers. Par exemple, si vous prenez de l’essence, la reconnaissance faciale compare votre visage à votre immatriculation, et si la voiture n’est pas la vôtre, le système alerte la police. De même si votre compteur enregistre une consommation inhabituelle d’électricité, si vous avez téléchargé Whatsapp, si vous utilisez un VPN [qui contourne la censure d’Internet, ndlr] ou tout autre critère arbitraire. A partir de là, vous subirez des interrogatoires, ce qui augmente votre risque d’être envoyé en camp. Le Xinjiang entier est une prison. Tout un peuple y est cadenassé derrière une succession de barrières invisibles.

Les catégories sont à la fois très vagues et très vastes. Par exemple, avoir visionné une «vidéo terroriste» peut vous envoyer en détention. Mais dans la loi chinoise, tout ce qui a un lien avec le fait de réclamer des réformes politiques peut être qualifié de «terrorisme». Par ailleurs, je connais des membres d’une famille emprisonnés car ils s’étaient envoyés par messagerie des textes de prières musulmanes, ou un homme condamné à 15 ans de réclusion pour avoir assisté à une cérémonie religieuse. Face à cette persécution officielle, les Ouïghours n’ont aucun moyen de défense. Plus ils posent de questions, plus longtemps ils seront détenus et plus grand sera le risque de mauvais traitement. Demander l’aide d’un avocat est impensable : ce serait la preuve même du crime.

Au Xinjiang, le système d’intelligence artificielle est conçu pour persécuter un groupe ethnique. Ailleurs, il n’est pas encore aussi intrusif et visible. Les usagers de drogue, les malades mentaux, les signataires de pétitions sont déjà ciblés. Mais la Chine est très grande, la surveillance coûte très cher, utilise beaucoup de force de travail, et même si la technologie est très puissante, personne ne sait vraiment l’utiliser. De plus, on commence à voir apparaître des résistances.

Lorsqu’Emmanuel Macron est venu en Chine début novembre, il n’a rien dit sur les droits de l’homme. Or, quiconque se sent concerné par la défense de nos valeurs devrait être inquiet face à ce qui se passe au Xinjiang. Les données voyagent, et le système technologique global est de plus en plus capté par des entreprises chinoises. Xi Jinping s’est fait élire président à vie. Il a 66 ans et peut encore gouverner vingt  ans. Or, son ambition de domination passe par le contrôle de l’information et de la technologie. Une chercheuse australienne a découvert qu’un logiciel de traduction intégré à des smartphones chinois collectait clandestinement cinq milliards de mots par jour en 65 langues et dans 200 pays. Bien sûr, toutes les entreprises chinoises ne sont pas problématiques. Mais même celles qui fonctionnent comme des entreprises privées ne peuvent refuser de transmettre des données réclamées par l’Etat. Les gouvernements européens devraient renforcer la protection des données biométriques, réfléchir aux implications de cette collecte. Il faut arrêter de penser qu’on peut travailler avec un gouvernement qui retire ses droits à un peuple entier.

Comment les Ouïghours se servent de TikTok pour dénoncer la disparition de leurs proches

RESEAUX SOCIAUX Depuis quelques mois, de nombreux internautes de la minorité musulmane ouïghoure publient sur TikTok des vidéos dans lesquelles ils se mettent en scène avec des photos de leurs proches disparus

Hakima Bounemoura

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Capture d'écran de vidéos postées sur la version de TikTok et partagées sur Twitter par le compte @arslan_hidayat.
Capture d’écran de vidéos postées sur la version de TikTok et partagées sur Twitter par le compte @arslan_hidayat. — Capture d’écran Twitter
  • De nombreux internautes de la minorité musulmane ouïghoure publient sur TikTok des vidéos dans lesquelles ils se mettent en scène avec des photos de leurs proches disparus.
  • Publiées d’abord sur le réseau social chinois TikTok, les vidéos sont ensuite partagées plusieurs milliers de fois sur Twitter et Facebook par la diaspora ouïghoure.
  • Arslan Hidayat, musulman ouïghour et militant des droits de l’homme en Australie, explique à « 20 Minutes » l’importance des réseaux sociaux pour faire connaître la réalité des conditions de vie des Ouïghours dans le Xinjiang (Chine).

Les vidéos durent une vingtaine de secondes. Pas un mot, pas une parole n’est prononcée, juste une musique de fond, celle de la bande originale d’une série télévisée turque très populaire dont le titre « Dönmek » signifie « retour » en turc. Depuis quelques mois, de nombreux internautes de la minorité musulmane ouïghoure postent des vidéos sur le réseau social Douyin [la version de TikTok réservée aux utilisateurs chinois], dans lesquelles ils se mettent en scène avec des photos de leurs proches disparus.

Ces vidéos sont ensuite partagées sur Facebook et Twitter par des membres de la diaspora ouïghoure, qui les présentent comme des « témoignages » venus de la région du Xinjiang, dans le nord-ouest de la Chine, où vivent plus de dix millions de Ouïghours persécutés par le pouvoir chinois. « Il y a énormément de vidéos postées chaque jour. C’est aujourd’hui leur seul moyen de communiquer avec le monde extérieur », explique à 20 Minutes le militant australien des droits de l’homme et musulman ouïghour Arslan Hidayat, qui partage régulièrement ces vidéos sur son compte Twitter.

Arslan Hidayat@arslan_hidayat

This brave girl, still resides in aka is indicating that four of her relatives are in ‘s . She obviously wants the world to know regardless of what might happen to her, PLEASE SHARE for her sake.

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Arslan Hidayat@arslan_hidayat

Clip 2: There are more « witness testimonials » coming right out of aka . They don’t saying anything but it’s written all over their faces, clearly sending a message to the outside world that all is not good.

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« Ils envoient clairement un message au monde extérieur »

C’est donc sur TikTok, réseau social chinois connu pour ses contenus musicaux courts, humoristiques et apolitiques, que la minorité ouïghoure tente aujourd’hui de communiquer. « Il y a de plus en plus de témoignages venant tout droit du Xinjiang. Sur les vidéos, les gens ne disent rien, mais il suffit de lire sur leurs visages. On y voit la détresse, le chagrin, et la douleur de familles entières qui ont perdu toute trace de vie de leurs proches. Certains font même le chiffre 4 de la main [«quatre » se prononce de la même manière que « mort » en Chine]. Ils envoient clairement un message au monde extérieur », explique Arslan Hidayat.

Le jeune homme, qui réside en Australie, a décidé avec d’autres militants de la cause ouïghoure de médiatiser ces témoignages. « Je les partage sur Twitter pour montrer au monde entier la manière dont sont traités les Ouïghours dans le Xinjiang. Beaucoup de gens ne verraient dans ces vidéos muettes que des personnes ordinaires de la vie quotidienne. Mais nous, nous leur donnons tout leur sens en décryptant le contexte dans lequel elles ont été publiées », ajoute Arslan Hidayat.

Arslan Hidayat@arslan_hidayat

Clip 7: I wonder if they’re twins. Mostly males are taken to the for obvious reasons while the women are left to fend for themselves and in a lot cases forced to marry Han-Chinese atheist men in ’s attempt to exterminate the .

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Arslan Hidayat@arslan_hidayat

Clip 8: This kid just wants to be in daddy’s arms again. Millions of children have been separated from their parents and taken to “brain-washing boarding schools” or adopted to Han-Chinese families.

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108 personnes parlent à ce sujet

« Ce garçon veut juste être à nouveau dans les bras de papa. Comme lui, des millions d’enfants ouïghours ont été séparés de leurs parents et emmenés dans des camps d’internements », explique ainsi Arslan Hidayat en légende d’une vidéo initialement postée sur Douyin.

« Tout les mots-clés liés au Xinjiang sont censurés »

Dénicher ces vidéos sur le réseau social chinois demande beaucoup de patience. La Chine contrôle tous les réseaux pour éviter que la population nationale n’accède aux contenus produits en dehors du pays, mais elle empêche aussi les étrangers de consulter les sites chinois. « Le gouvernement a nettoyé tous les résultats basés sur la localisation. Tout les mots-clés liés au Xinjiang sont censurés », explique Alip Erkinun réfugié ouïghour qui s’est enfui de Chine en 2012.

Pour pouvoir accéder aux vidéos postées sur Douyin, il faut se doter « d’une carte SIM et d’un téléphone chinois. Et ensuite, tâche plus compliquée, comprendre comment fonctionne l’algorithme de l’application », ajoute Arslan Hidayat. Dès qu’il trouve une vidéo, il la télécharge immédiatement et l’archive. « De très nombreuses vidéos sont postées chaque jour, mais elles ne restent malheureusement que quelques minutes en ligne, car elles font rapidement l’objet de censure ». Selon l’historien américain Rian Thum, cité par Foreign Policy, ce serait « la première fois qu’une protestation atteint le monde extérieur depuis le durcissement dans l’administration du Xinjiang ».

Près d’un million de musulmans détenus dans des camps de rééducation politique

Pour la diaspora ouïghoure, les mobilisations sur les réseaux sociaux permettent de faire connaître la réalité des internements dans les camps chinois, dont très peu de détails filtrent. Depuis des émeutes meurtrières dans la région en 2009 et des attentats attribués aux Ouïghours, le Xinjiang fait en effet l’objet d’une haute surveillance policière.

En 2017, le gouvernement chinois a entamé l’installation de « camps de rééducation » pour « dissoudre » cette minorité. Selon des organisations de défense des droits humains, un million de musulmans sont ou ont été détenus dans des camps de rééducation politique au Xinjiang. Pékin conteste ce chiffre et parle de « centres de formation professionnelle » destinés à éloigner la population locale de la tentation de l’extrémisme.