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21/07/17 | 22 h 38 min par Michel Rohan

PEKIN / LE CAIRE : La Chine persécute les Ouïghours jusqu’en Egypte… la Chine a désormais les moyens d’étendre son bras armé très au-delà de ses frontières

Photo volée pendant une rafle.

PEKIN / LE CAIRE : La Chine persécute les Ouïghours jusqu’en Egypte… la Chine a désormais les moyens d’étendre son bras armé très au-delà de ses frontièresA la demande de Pékin, des dizaines d’étudiants ouïghours résidant en Egypte ont été arrêtés et sont en passe d’être expulsés vers la Chine. La collaboration active du régime de Sissi montre que la Chine a désormais les moyens d’étendre son bras armé très au-delà de ses frontières

Au fil des années, le quartier populaire de Hay El Sabia, dans la périphérie tentaculaire du Caire, était devenu une sorte de mini Chinatown. Plusieurs centaines de « Chinois » y avaient élu domicile, en réalité des Ouïgours musulmans et turcophones, originaires de la province du Xinjiang à l’extrême ouest de la Chine. La plupart étaient venus étudier l’arabe et leur religion, notamment dans la prestigieuse université al-Azhar située non loin de là.

Leur formation achevée, certains avaient ouvert des restaurants, devenus de véritables lieux de vie pour les étudiants. « Ils y passaient le plus clair de leur temps et même il leur arrivait d’y étudier », raconte Ahmed, patron d’une quincaillerie située à deux pas du restaurant Aslem, le plus connu du quartier. Spacieux, fréquenté à la fois par des expatriés et des jeunes barbus coiffés du traditionnel kufi musulman, cet établissement était réputé pour ses brochettes. Récemment rénové, il arborait fièrement son identité ouïghoure, en anglais et en arabe, sur une grande enseigne verte surmontant les larges baies vitrées de sa façade. A l’intérieur, des photos des plats traditionnels du Xinjiang étaient affichées, avec leur nom en chinois, face à la profession de foi musulmane.

Torture et prison

C’est sans doute dans ce restaurant que l’intervention policière a été la plus violente début juillet, lorsque des unités spéciales ont déboulé, armes à la main. « C’était brutal. Ils étaient cagoulés, habillés en noir. Ils ont bloqué les sorties et coffré tous les Ouïgours qui se trouvaient à l’intérieur », relate Ahmed, le voisin. Des scènes semblables ont eu lieu dans un autre bistro du voisinage, dans des logements et un supermarché. Environ 150 Ouïgours auraient été arrêtés lors de ces descentes. Un nombre qui vient s’ajouter aux dizaines de milliers de prisonniers politiques qui croupissent dans les geôles égyptiennes.

Au Xinjiang, pays d’origine de la plupart des Ouïghours de Hay El Sabia, le gouvernement multiplie depuis de nombreux mois les contrôles sécuritaires au nom d’une campagne radicale contre une rebellion présentée comme de « l’extrémisme islamiste ». La province est aujourd’hui le théâtre d’un déploiement policier sans précédent. Il semble que Pékin ait franchi un nouveau seuil en décidant d’aller traquer sa minorité turcophone très au-delà de ses frontières. De gré ou de force, tous les étudiants ouïgours résidant en Egypte, détenteurs ou non de visa en règle, soupçonnés ou non de radicalisation, sont ainsi sommés de rentrer au bercail.

Selon les ONG, ils y seront soumis au mieux à un contrôle strict et au pire à la torture et la prison. Pour qu’il n’y ait aucun doute sur la détermination des autorités chinoises, des familles restées au pays ont été arrêtées. Quant aux derniers récalcitrants, la collaboration sans fards de la police égyptienne se charge de leur montrer jusqu’où s’étend la capacité répressive de Pékin.

Une agence de voyage aide des Ouïghours à fuir

La Chine n’admet aucune responsabilité directe dans la rafle policière en cours en Egypte, mais son ministre des Affaires étrangères vient d’annoncer de prochaines visites consulaires, reconnaissant implicitement les faits. Le ministère de l’Intérieur égyptien, quant à lui, se refuse à tout commentaire. Les habitants de la banlieue surpeuplée de Hay El Sabia se montrent eux aussi très discrets sur cette affaire. « Ces gens ont un problème avec leur gouvernement », murmure-t-on dans les rues poussiéreuses du quartier, comme pour justifier les opérations musclées de la police. Même retenue chez un de leurs professeurs d’al-Azhar :

« Je ne suis pas du tout au courant. J’ai beaucoup d’étudiants étrangers, vous savez, y compris des Français. Comment voulez-vous que je sois informé de tout ce qui leur arrive ? »

De son côté, une agence de voyage, qui a aidé certains étudiants à fuir le pays via Alexandrie, évoque pudiquement un simple « déplacement touristique ».

Camp de rééducation

Les rares Ouïghours d’Egypte joignables par téléphone se trouvent désormais en Turquie. Par chance, ceux-là n’étaient pas dans les rades de Hay El Sabia le soir où tout a basculé. Dès qu’ils ont eu vent des arrestations, ils ont fui le pays. Ceux qui ont mis du temps à se décider ont été piégés par les contrôles aux aéroports instaurés les jours suivants.

Les téléphones portables étant systématiquement confisqués, les dernières traces que nous avons du sort de ces personnes sont des images diffusées par leurs amis et par les ONG – des photos de mains menottées, d’hommes cagoulés dans une salle à manger, d’étudiants assis par terre dans ce qui semble être un bâtiment officiel. Les chiffres de ces rafles restent toutefois difficiles à confirmer en l’absence de tout moyen de contacter les détenus. Ces étudiants sont aujourd’hui victimes de la dégradation des libertés que l’on observe depuis la prise du pouvoir par le président Abdelfattah el-Sissi.

 Image Photo volée pendant une rafle

Azhar’s uyghur students taking away with police vehicles
pic.twitter.com/4NemvlIw08

— Uyghur from E.T? (@Uyghurspeaker) 6 juillet 2017

Vidéo volée dans le fourgon de police qui emmène les étudiants menottés

Réfugié à Ankara, le militant ouïgour Abduweli Ayup estime que plus de 120 étudiants ont été mis sous les verrous, et qu’une partie d’entre eux auraient d’ores et déjà été déportés vers la Chine. Selon l’UNPO (Organisation des Nations Non Représentées), la plupart de ces derniers sont emmenés dès leur descente d’avion vers un camp de rééducation, sans même avoir pu rencontrer leur famille.

Nous avons pu joindre par téléphone deux Ouïghours qui se trouvaient encore en Egypte début juillet et qui ont accepté de répondre à nos questions. Tous deux se cachaient, en attendant de trouver le moyen de quitter le pays. Mais le premier a finalement annulé le rendez-vous fixé, alors que le second ne répond plus au téléphone. Nous n’avons aucune information sur leur sort.

Le restaurant Aslem, quant à lui, est désormais fermé. Tout le personnel ouïghour, des chefs aux serveurs, est sous les verrous. Le propriétaire, Osman, a eu plus de chance : il a pu envoyer sa femme et ses trois enfants en Turquie, même si lui-même n’a pas réussi à quitter le pays. Il se terre, attendant anxieusement d’être fixé sur son sort. Il a refusé de nous accorder un entretien mais un de ses proches, un étudiant ouzbek nommé Pehirdin, confie sa tristesse de le voir partir : « Osman est venu au Caire pour étudier à al-Azhar, puis il est resté. Ce restaurant était son grand projet. Il avait sa vie ici. »

Les  appartements ont été fouillés.

La soudaine répression qui s’abat sur les Ouïghours doit être lue au regard des nouvelles relations diplomatiques entre l’Egypte et la Chine. Avec son économie poussive et sa pénurie d’investissements, Le Caire cherche à séduire le géant asiatique auquel il n’a, semble-t-il, plus rien à refuser. Pourtant, le discours de l’Etat chinois, qui justifie la sévérité de sa répression au Xinjiang par l’existence d’une menace extrémiste importée de l’étranger, contredit formellement la position officielle du Caire selon laquelle il n’existe aucune faction extrémiste à al-Azhar.

Une contradiction dont on ne voit pas comment le régime de Sissi pourra se dépêtrer. Sauf à profiter de l’occasion créée par une vingtaine d’étudiants ouïghours, qui ont récemment demandé le statut de réfugié auprès du Haut-commissariat des Nations unies pour les réfugiés. Si ce statut leur est octroyé, l’Egypte pourra difficilement procéder à leur expulsion. De plus, à en croire les médias locaux, le Cheikh d’al-Azhar s’intéresse à la question…

De quoi encourager peut-être Le Caire à suspendre son embarrassante compromission avec la Chine.