Le premier site d'actualité sur le Tibet

www.tibet.fr

08/12/19 | 16 h 31 min par Par Harold Thibault et Brice Pedroletti

PEKIN / RAFFARIN : « Pas complice », plutôt « soumis »… non ?

Au générique de l’émission « Grand angle sur la Chine », sur CGTN, la chaîne de propagande chinoise, un visage familier des Français apparaît : l’ancien premier ministre Jean-Pierre Raffarin, le livre du président chinois Xi Jinping entre les mains.

Cadré serré, l’ex-chef de gouvernement clame son admiration pour M. Xi, « un leadership puissant, dans un grand pays où il faut naturellement de l’autorité pour gouverner plus de 1,4 milliard d’habitants ». A l’entendre, la « grande vision » du Parti communiste chinois (PCC), serait « la communauté de destin de l’humanité ». Et de lister : « la protection de notre planète », « la coopération internationale qui est la réponse aux tensions du monde ». M. Raffarin salue, avec de grands gestes des mains, le « socialisme à caractéristiques chinoises », le « leadership du Parti, qui définit les règles de l’avenir ».

Dans ses bureaux parisiens, M. Raffarin assume sa participation à ce programme. Un peu comme s’il ne s’agissait que d’une politesse, d’un passage obligé pour justifier son statut d’« ami de la Chine », couronné par la Médaille de l’amitié 2019 remise par M. Xi en personne.

French politician Jean-Pierre Raffarin (L) walks out of the Daminggong Palace in Xian, Shaanxi province, China, January 8, 2018. REUTERS/Ludovic Marin/Pool – RC1A6D8E3820

D’après lui, ces déclarations sur CGTN ne seraient « pas grand-chose » et il veillerait à ne « jamais être complice ». Sa seule faiblesse ? Aimer ce peuple, son « côté latin », ce « langage corporel » si parlant qu’il pense souvent savoir où vont les conversations sans pratiquer la langue. Dans son récent livre Chine, le grand paradoxe (Michel Lafon, 328 pages, 20,95 euros), il insiste sur sa volonté d’inciter l’Europe à prendre la mesure des ambitions chinoises tout en se défendant d’être un « panda kisser », celui qui embrasse le régime.

Sa rencontre avec ce pays date d’un demi-siècle. En 1970, lors d’un premier voyage à Hongkong, encore colonie britannique, le Poitevin de 23 ans, alors étudiant en école de commerce (ESCP), découvre les gratte-ciel. Surtout, il entrevoit « derrière un grand rideau de fumée, un monde qui vous est caché » : la Chine communiste.

Cette « ombre magique et émouvante » le captive. Mais il lui faut attendre l’été 1976 pour mettre pied sur cette terre interdite. Avec six autres jeunes giscardiens, ils descendent en train de l’ex-Mandchourie jusqu’à Pékin puis Shanghaï. Le fondateur de l’Armée populaire de libération, Zhu De, vient de mourir. Dans la capitale, ils vont saluer sa dépouille place Tiananmen. Mao Zedong décédera un mois plus tard.

Jean-Pierre Raffarin est frappé par la tristesse de ce pays où tout le monde s’habille à l’identique, où tout paraît gris et sale. Aujourd’hui encore, il se souvient des cochons dans les rues, des familles entières entassées dans une seule pièce. Le chemin parcouru depuis par ce peuple le rend admiratif. Il y songe en se promenant entre les tours de Pudong, le quartier des affaires de Shanghaï. Il reconnaît volontiers que cela forge une matrice : « Je me dis : “En quarante ans, qu’est-ce qu’ils ont fait !” »

Reconnaissance chinoise

L’autre épisode fondateur de son histoire d’amitié avec la Chine date d’avril 2003, alors qu’il est à la tête du gouvernement. L’épidémie de syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS) frappe la République populaire et la plupart des responsables étrangers annulent leurs déplacements sur place. Et pour cause : les Chinois, et le monde entier avec eux, découvrent que Pékin a dissimulé la vérité sur le virus. M. Raffarin, lui, maintient son voyage.

Sa venue est du pain bénit pour le pouvoir, sous le feu des critiques. Le président Jacques Chirac s’amusera longtemps ensuite d’avoir entendu M. Raffarin s’inquiéter pour sa santé, et de lui avoir rétorqué qu’il serait bien plus aisé de trouver un remplaçant à Matignon qu’un Français capable de se faire apprécier de Pékin.

Dès lors, la reconnaissance chinoise envers « Lafalan », comme ils l’appellent, ne faiblira pas. A chaque visite, ses hôtes lui rappellent l’épisode. Récemment encore, alors qu’il était en vacances en famille à Xi’an, le portier de l’hôtel l’a de nouveau évoqué. Cette gratitude, ces honneurs, ne brouillent-ils pas sa vision des réalités chinoises ? Lui, en tout cas, a le sentiment de comprendre un pays que les récents chefs d’Etat français ont trop peu pratiqué à ses yeux.

Après 2003, M. Raffarin va jouer les pompiers de la relation entre les deux pays. Au printemps 2008, Nicolas Sarkozy le charge d’accompagner à Pékin le président du Sénat, Christian Poncelet, en plein boycott des magasins Carrefour par les Chinois après le relais mouvementé de la flamme olympique à Paris.

Par la suite, il sera de tous les voyages, y compris sous Hollande et Macron. Et tant pis si, en coulisse, certains diplomates pointent l’ambiguïté de son positionnement. L’un d’eux constate que les Chinois l’apprécient parce qu’ils aiment les relations de temps long, mais surtout pour son art d’éviter les sujets qui fâchent : « Ce n’est pas lui qui va porter les grands sujets de droits de l’homme, mais il est utile de l’envoyer s’il y a un cas précis de Français qui est arrêté, ou pour reprendre le contact s’il y a un froid diplomatique. » Ainsi accompagne-t-il beaucoup de délégations d’hommes d’affaires qui, sans lui, ne seraient pas reçues par les officiels locaux.

Un autre diplomate lui reproche de croire qu’il faut systématiquement se montrer gentil pour obtenir des choses de la Chine, quand elle réagit davantage à la pression.

Pour le sinologue Jean-Pierre Cabestan, M. Raffarin essaye de comprendre ce pays à travers le prisme que lui offre le PCC et en s’appuyant sur des penseurs français culturalistes. « Or ce prisme est trompeur, car dissimulateur : il cache le fait que la Chine est en guerre idéologique contre la démocratie, non pas occidentale, mais comme concept universel. Il minimise nos différences comme si la Chine pratiquait une autre forme de démocratie. »

M. Raffarin affirme encore que les Chinois ne « rejugent pas l’histoire », sans se demander si ce n’est pas la dictature du parti davantage qu’un trait culturel qui a clos le débat. « Les dictateurs chinois veulent provoquer l’amnésie générale en Chine, réagit la sinologue Marie Holzman. Les soutenir, c’est aller contre le sens profond, quasi-religieux, qu’ont les Chinois de l’histoire et qui est très étroitement associé au sens de la justice. »

Le fascinant monsieur Xi

L’intéressé, qui n’est plus sénateur depuis octobre 2017, s’insurge contre tout procès en compromission. A l’entendre, il appuie la position de la diplomatie française et ne voit jamais un ministre de Pékin sans l’ambassadeur de France.

Sa mission ? Construire sa notoriété dans ce pays pour la mettre au service des entreprises. La seule évocation d’éventuels intérêts financiers l’agace. Bien sûr, il se rend sur place trois ou quatre fois par an sur invitation, notamment au forum de Boao, mini Davos local, dont il est membre du comité de conseil mais qui ne le rémunère pas.

Ce forum est l’un des deux ou trois événements annuels en marge desquels il peut s’entretenir avec Xi Jinping. Ce leader, à l’évidence, le fascine. Il faut l’entendre le dépeindre comme un mélange de « sénateur à la française et de rugbyman », confronté à « une forte opposition » pour accomplir sa vision, alors qu’il a procédé à un resserrement d’une brutalité inédite depuis la répression du mouvement de Tiananmen, en 1989. M. Raffarin a entendu parler de disparitions dans les rets de l’appareil sécuritaire, et a pu s’entretenir avec une écrivaine placée en résidence surveillée. Il dit avoir conscience du durcissement. Mais sans juger pour autant nécessaire de se tenir à l’écart des mises en scène de la propagande.

Ses activités « chinoises » ne s’arrêtent pas là. Il accompagne aussi dans ce pays le Comité France-Chine, chargé de défendre les intérêts des grands groupes français et d’organiser des forums. Il donne aussi des cours de leadership – une quinzaine d’heures par an – à l’école de management CEIBS à Shanghaï. Sans oublier sa présence, elle aussi rémunérée, au conseil d’administration de la branche « Chine » du groupe français Plastic Omnium.

Sans doute est-ce moins l’argent qui le motive que la reconnaissance dont ce pays le gratifie. Comme d’autres « amis » de la Chine, il fait donc un relais parfait pour ce qu’il est convenu d’appeler le « Front uni », la stratégie douce du Parti consistant à coopter des alliés pour diffuser sa vision du monde et servir ses intérêts.

Ces activités de lobbying émanent d’un département très mal connu et très opaque du PCC. « Le Front uni, c’est “se faire des amis”. Donc faire du lobbying à tout va, de l’influence. Occuper l’espace public et institutionnel  », résume le sinologue Emmanuel Jourda. Toute entité qui promeut les échanges et le dialogue avec la Chine en devient la cible, les Chinois qui y participent ayant la mission de dérouler le « récit » officiel.

Optimisme

Dans ces conditions, on comprend mieux la volonté des institutions locales d’organiser des événements avec Prospective et innovation, la fondation que M. Raffarin préside, créée en 1989 par René Monory et François Dalle, ancien président de L’Oréal.

Sous son impulsion, celle-ci est devenue un organisateur régulier de conférences sur la Chine – des événements au ton généralement optimiste, notamment sur les perspectives qu’offrent les « nouvelles routes de la soie », le projet phare de Xi Jinping. Rien qu’en 2019, la fondation a organisé un gala sur les 55 ans des relations diplomatiques franco-chinoises, une conférence au Futuroscope de Poitiers sur le multilatéralisme avec la Chine, un forum à Lyon « Santé et alimentation, vers une route de la soie sanitaire », un autre à Nice sur les échanges culturels préparé avec le soutien affiché et le logo de l’Association des anciens étudiants chinois à l’étranger (WRSA), une émanation directe du Front uni…

En parallèle, M. Raffarin a lancé une autre fondation, Leaders pour la paix. L’entreprise chinoise Weidong Cloud, spécialisée dans l’enseignement privé, y finance un prix pour « l’esprit de paix dans la petite enfance ». En France, cette société a racheté l’école de commerce de Brest. Son patron, Wang Duanrui, est listé parmi les membres de l’Association de l’amitié chinoise à l’étranger, autre branche du Front uni. Leaders pour la paix n’a toutefois aucune activité en Chine à ce stade.

M. Raffarin n’est pas le seul ex-premier ministre à s’intéresser à ce pays : Dominique de Villepin a conseillé l’agence de notation Dagong lorsque celle-ci a tenté de briser l’oligopole des agences occidentales après la crise financière de 2008. Il fait aujourd’hui partie du comité de conseil du fonds SinoCEEF, créé à l’automne 2016 pour des investissements liés aux Nouvelles routes de la soie.

Quant au Britannique David Cameron, il officie dans un fonds d’investissement sino-britannique. « Pendant que tout le monde se focalise sur Raffarin, d’autres sont instrumentalisés au service de la Chine », relève Emmanuel Dubois de Prisque, chercheur à l’Institut Thomas-More.

Lors de la promotion de son ouvrage en France, M. Raffarin s’est montré fort peu critique sur le système chinois. Au contraire, il semble vouloir le légitimer dès que possible, comme quand il affirme que le système de censure de l’Internet a le mérite d’avoir fait remonter aux dirigeants la colère du peuple au sujet de la pollution. Et de conclure, avec une candeur désarmante, en résumant ainsi sa relation avec Pékin : « Ils me laissent faire, je ne dis pas de bêtises, mais je suis libre. »