Il était le seul Chinois à avoir jamais obtenu le prix Nobel de la paix. Mais l’ efficace censure du régime communiste rendait tabou vendredi jusqu’ au nom du dissident, inconnu de la grande majorité de ses compatriotes, particulièrement les plus jeunes.

Au pied de l’hôpital où l’opposant a succombé jeudi à un cancer après huit années de détention, seule une personne avait entendu parler de Liu Xiaobo sur la vingtaine interrogées par l’AFP.

«C’est qui? Une star d’internet?» demandait un commerçant , ignorant tout de la polémique mondiale entourant le sort du dissident, que Pékina jusqu’au bout refusé de libérer pour qu’il puisse suivre un traitement à l’étranger.

Les médias chinois ont gardé le silence sur son décès , à de très rares exceptions près, comme l’ agence Chine nouvelle , qui l’a brièvement annoncé sur son service en anglais mais pas en chinois, tout en évitant de rappeler qu’il avait obtenu le Nobel 2010.

Sur internet , la «grande muraille» de la censure bloquait les références à l’opposant. Le nom «Liu Xiaobo» ne donnait aucun résultat sur lemoteur de recherche Baidu. Le réseau Weibo, le «twitter chinois», bloquait son nom ainsi que ses initiales, «LXB».

Les initiales «RIP» («Qu’il repose en paix») étaient bloquées sur lesréseaux sociaux , ainsi que l’émoticon représentant une bougie .

De rares messages parvenaient toutefois à franchir la censure avant d’être promptement effacés.

– ‘L’Histoire retiendra son nom’ –

«Il était le courage incarné. L’Histoire retiendra son nom, mort ou vif », proclamait un éphémère message sur Weibo. «Toi qui venais d’être relâché avais changé le monde. Ceux qui sont toujours en prison te saluent», écrivait un autre utilisateur.

Signe de l’efficacité de la censure du régime communiste, les plus jeunesrencontrés à Shenyang, la grande ville du nord-est où Liu Xiaobo étaithospitalisé, semblaient tout ignorer de son rôle dans le mouvement de Tiananmen pour la démocratie en 1989.

«Je ne sais pas ce que c’est que cette révolution étudiante. Je ne connaisrien aux choses de cette époque», témoigne Li Pengfei, un doctorant eningénierie de l’Université du Dongbei, la plus proche de l’hôpital.

«Nous les étudiants , nous révisons nos cours, nous ne nous occupons pas de politique ni du système judiciaire», assure le jeune homme , qui estime que la liberté d’expression ne manque pas en Chine et ne ressent pas le besoin d’élections libres.

«L’économie se développe tranquillement et le pays tourne rond . C’est vraiment bien», tranche-t-il.

– ‘Ca doit aller pour lui’ –

Le dissident Ye Du, un proche de Liu Xiaobo, observe que «sa voix et son nom ont disparu» après la répression sanglante des manifestations de Tiananmen.

«Cela fait presque trente ans», souligne Ye Du. «Depuis qu’il a obtenu le prix Nobel en 2010, son nom même est devenu un sujet politiquesensible . Il est donc parfaitement normal que la plupart des gensignorent entièrement qui il est».

Exception : Zhang Xinyu, un quinquagénaire occupé à peindre dans lachaleur étouffante d’un parc de Shenyang avant l’annonce de la mort de Liu Xiaobo.

«Je le connais. Tous les gens de ma génération le connaissent, c’est sûr», affirme M. Zhang, qui ne peut cependant pas croire que l’opposant ait été encore en détention. «Il a forcément dû être libéré . Ca doit aller pour lui, après tout ce temps il ne doit plus y avoir de problème», suppose-t-il.

Liu Xiaobo avait été arrêté fin 2008 après avoir corédigé un texteappelant à la démocratisation du pays. Il avait été condamné un an plus tard à 11 ans de prison pour « subversion » puis placé en liberté conditionnelle après avoir été diagnostiqué en mai dernier d’un cancer du foie en phase terminale.