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26/03/15 | 21 h 04 min

Portrait de Nyima Dorjee, réfugié tibétain à Mulhouse

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Parcours Nyima Dorjee, du Tibet à Mulhouse

par Édouard Cousin
La ville de Mulhouse compte, dit-on, des représentants de 136 nationalités différentes. Parmi eux, il y a Nyima Dorjee, le seul et unique Tibétain de la Cité du Bollwerk. Réfugié politique, le jeune homme de 25 ans a quitté son pays natal à l’âge de 15 ans pour échapper à la répression chinoise et finir par arriver en Alsace par le plus grand des hasards.

Comment ce jeune Tibétain de 15 ans qui s’était réfugié dans la montagne himalayenne, au-dessus de son village de Zerkar, dans la province de Kham, pour échapper à la police chinoise aurait-il pu imaginer qu’il allait se retrouver, dix ans plus tard, en France, en Alsace, à Mulhouse, pour poser les jalons d’une nouvelle vie ?

La nécessité de fuir, le hasard des rencontres, et les mystères de l’administration française ont décidé, en partie, du tournant que la vie de Nyima Dorjee allait prendre. Avant de découvrir les fleischschnackas en ferme-auberge dans les Vosges, les soirées de concerts à la Filature et au Noumatrouff et les villas du Rebberg, le jeune homme a connu le beurre de yack, les hauts plateaux enneigés et les infortunes de l’occupation chinoise.

Du haut de ses 15 ans, l’adolescent d’alors n’est pas un révolutionnaire, mais il est baigné dans la culture tibétaine qui ne peut se résoudre à accepter l’occupation du puissant voisin. « Les Chinois ont détruit notre culture, notre langue, notre jeunesse, estime-il. Il est encore possible de parler le tibétain dans la rue, mais on ne peut pas l’étudier. À l’école, l’enseignement, les textes, les livres : tout est en chinois. Si l’on possède une photo du dalaï-lama ou si l’on parle de politique, on est considéré comme un criminel. »

Quel acte héroïque a donc forcé Nyima Dorjee à quitter sa terre natale ? Le jeune homme raconte : « Une fête avait été organisée dans mon village pour fêter les 50 ans de l’occupation chinoise – ou de la “libération du pays”, selon les termes employés par notre envahisseur –. Une grande cérémonie devait glorifier la Chine, ses investissements au Tibet, les améliorations apportées à mon pays. Le moment fort de la fête devait être la remise, par les autorités chinoises, de camions à mon village et aux villages voisins. »

Le soir précédant la célébration, le gamin et deux de ses copains s’arment de feuilles de papier et de feutres. Ils écrivent des messages politiques demandant que le Tibet retrouve sa liberté. « Dans la nuit, nous sommes allés coller ces affiches sur les camions, cadeaux de la Chine », relate-t-il.

Au petit matin, évidemment, c’est la catastrophe. On parle d’outrage. L’incident est sur toutes les lèvres. La police lance ses recherches et promet de frapper fort. « Mais, chez nous, la prison, c’est affreux. Les Tibétains sont torturés puis laissés pour mort. » Par crainte de connaître ce triste sort, Nyima Dorjee part, seul, dans la montagne. « J’y suis resté caché pendant trois jours. Puis je suis retourné voir mes parents. Ils m’ont dit que la police me cherchait. Mon père et ma mère m’ont donné de l’argent et m’ont conseillé de partir. Il n’y avait pas de temps à perdre, j’ai dû prendre ma décision très vite. » C’est ainsi que le garçon quitte ses parents. Pour très longtemps peut-être.

Il emporte deux sacs de tsampa, de la farine d’orge grillé, qui constitue l’aliment traditionnel de base au Tibet, et qui sera sa seule source d’alimentation, avec de la neige fondue, pendant plusieurs semaines. Son but : l’Inde.

Il gagne d’abord Lhassa, à pied le plus souvent, et parfois en grimpant dans des camions. Nyima sait que les passeurs qui peuvent le faire sortir du pays se trouvent dans la capitale. Il confie l’argent que ses parents lui avaient donné à un homme qui lui donne rendez-vous, de nuit, dans un cimetière ! Il se retrouve parmi un groupe qui a le même projet que lui et, le soir même, sur le coup des 2 h du matin, la troupe prend la route.

En bus d’abord jusqu’à la ville de Shigatsé. Puis c’est à pied que le périple continue. « Pendant environ vingt-cinq jours, nous avons marché. Presque tout le temps dans la neige. De nuit uniquement. Pendant les journées nous étions cachés et nous nous reposions. Sur le chemin, nous avons vu des corps sans vie. Des personnes qui tentaient de fuir et qui, malades, blessées ou à bout de forces, avaient été abandonnées là. »

Le groupe qui évolue à haute altitude passe au Népal sans même s’en rendre compte. Il reste encore quinze jours de marche pour atteindre les faubourgs de Katmandou. Là, la diaspora tibétaine est organisée. Nyima Dorjee est rhabillé et il peut enfin manger autre chose que de la farine d’orge grillé. À vol d’oiseau, le réfugié politique n’a fait que quelques centaines de kilomètres ! La route est encore longue avant de voir les sommets vosgiens.

Il est alors encore sous la responsabilité des passeurs qui le font grimper dans un bus qui va lui permettre de rejoindre l’Inde. Celui qui est encore presque un enfant arrive à Dharamsala, au nord de l’Inde, où vit une importante communauté tibétaine et où le dalaï-lama a trouvé refuge. La fougue de l’adolescence et la fréquentation de compatriotes arrachés à leur terre le font replonger dans l’action politique. Il est de toutes les manifestations anti-chinoises. Du coup, il est arrêté plusieurs fois par la police indienne et fait même un court séjour en prison.

La situation ne peut plus durer. La grande sœur de Nyima Dordjee, réfugiée depuis plusieurs années déjà à Dharamsala, le convainc de partir. Elle lui parle de terres prospères : l’Occident. « Je ne connaissais rien ni personne en Europe. Mis à part un ami que je m’étais fait en Inde et qui m’avait dit qu’il voulait aller à Paris. »

C’est de nouveau parti. De nouveaux passeurs l’emmènent en Iran, puis en Turquie, en Italie et enfin en France. Non sans mal, et avec l’aide de personnes de la communauté tibétaine, il retrouve bien son ami. Mais il est à la rue et vit dans le plus grand dénuement. On lui conseille de se rendre à la préfecture, à Versailles, pour entamer les démarches de demande d’asile politique.

Ses premiers mois en France sont rythmés par les appels au 115 (le service d’urgence sociale). On lui communique l’adresse d’endroits où il pourra dormir et manger, au jour le jour. Il contacte ensuite l’Ofpra (Office français de protection des réfugiés et apatrides) pour obtenir un récépissé qui lui permettra de trouver un toit. Après avoir dormi ici ou là, changé d’endroit toutes les deux semaines, l’Office français de l’immigration et de l’intégration (Ofii) lui annonce un beau jour : « il n’y a plus de place en Cada (Centre d’accueil de demandeurs d’asile) en région parisienne mais il y a une place à Mulhouse ! »

C’est dont parti pour l’Alsace. L’accueil est meilleur mais Nyima continue d’être ballotté entre petits hôtels et chambres en foyers. Il cohabite, parfois non sans mal, avec des réfugiés d’autres pays avant de pouvoir enfin bénéficier officiellement du statut de réfugié politique. C’était le 13 février 2014 et c’est le début d’une nouvelle vie pour le jeune homme.

Il commence par suivre (ce qui est obligatoire) 180 heures de cours de français et passe un examen en vue de décrocher le diplôme initial de la langue française. « Je l’ai réussi ! C’est mon premier diplôme en France », se réjouit le Tibétain, qui se fait plutôt bien à sa ville d’adoption. « Ça me plaît beaucoup. J’ai trouvé les gens très gentils et très polis. Et puis la région est très calme ! »

Son objectif, désormais : gagner sa vie par lui-même. Il recherche une formation, frappe à la porte de Pôle emploi, sans grande réussite. Heureusement, il rencontre aussi des gens qui l’aident, comme l’ancien directeur de l’association Sémaphore qui prend le jeune homme sous son aile. D’autres Mulhousiens l’emmènent à des concerts de rock ou de musique classique, l’invitent à les accompagner en montagne.

Puis, coup de chance, la mission locale lui parle de l’association Épices qui lance une nouvelle formation. Il s’agit d’une période de remise à niveau avant d’intégrer une formation qualifiante dans le monde de l’hôtellerie-restauration. « Grâce à Épices et aux personnes qui m’ont aidé, j’ai trouvé un petit chemin dans la vie et un projet ! Je trouve que Mulhouse est une bonne chance pour moi », conclut le jeune homme qui s’imagine déjà cuisinier dans un restaurant où il pourrait, qui sait, faire découvrir aux Alsaciens les soupes tibétaines ou les momos, autre spécialité de son pays natal.

Il est encore possible de parler le tibétain dans la rue, mais on ne peut pas l’étudier