Longtemps, face à la propagande et aux tentatives de censure et d’intimidation de Pékin, la réponse en France a été feutrée, voire inexistante, tant étaient grandes les craintes de rétorsion économique. Mais un changement de ton semble se dessiner.

Mercredi, Twitter a été le théâtre d’un échange fort peu diplomatique entre l’ambassade chinoise à Paris et l’eurodéputé Raphaël Glucksmann, en campagne pour la fermeture des camps d’internement et de travail où sont massivement envoyés les Ouïghours, un peuple vivant dans la région du Xinjiang, dans l’ouest de la Chine.

« Changez de ton svp»

« La Chine et la Russie sont élues au Conseil des droits de l’homme de l’ONU. L’ONU, vous nous dites si on vous dérange dans vos petites magouilles. Parce qu’apparemment les millions d’Ouïghours dans les camps ne vous dérangent pas beaucoup, eux », twitte mercredi matin l’eurodéputé.

« Arrêtez de semer des troubles sur les questions liées au Xinjiang qui relèvent entièrement des affaires intérieures de la Chine. Aucun pays ni aucune force n’a le droit d’y interférer, et toutes les tentatives contre la Chine sont vouées à l’échec », lui répond l’ambassade sur le même canal, utilisé avec frénésie par les diplomates chinois au nom de la liberté d’expression, bien que Twitter soit interdit en Chine.

« Vous ne m’impressionnez pas @AmbassadeChine. Et vous ne pouvez donner d’ordre, ici, à un représentant du peuple […]. Changez de ton svp », tacle Glucksmann, qui a reçu ensuite le soutien de plusieurs eurodéputés. L’ambassade a stoppé là l’échange, non sans se permettre une dernière provocation, en postant ce jeudi une vidéo de danse folklorique ouïghoure avec la légende : « Danse charmante du Xinjiang.»

« Propagande fasciste»

« Dans les dictatures, plus que porteurs d’une signification, les mots sont porteurs d’un ordre : « Hoche la tête ! Avale ! Oublie ! » », écrit le journaliste allemand Kai Strittmatter dans son livre Dictature 2.0, quand la Chine surveille son peuple (et demain le monde). Depuis des mois, sous la houlette du nouvel ambassadeur Lu Shaye, francophone accompli, la représentation chinoise à Paris multiplie les provocations envers la France, allant jusqu’à, en avril, affirmer que «les personnels soignants des Ehpad ont […] déserté collectivement, laissant mourir leurs pensionnaires de faim et de maladie ». Ce qui a fait sortir de ses gonds le sinologue François Godement : « On en a assez de lire de la propagande fasciste émise par un diplomate de la RPC en poste en France et cautionnée par l’ambassadeur puisque sur le site officiel. Il est temps de réagir tout aussi officiellement ». Jean-Yves Le Drian avait alors télé-convoqué Lu Shaye pour lui faire part de sa «désapprobation».

Depuis, le mur du silence français face aux abus de pouvoir chinois semble se fissurer. En septembre, Emmanuel Macron a pour la première fois, dans une lettre envoyée à des députés qui l’interpellaient après la publication d’un témoignage sur les camps de « rééducation » du Xinjiang dans Libération, dénoncé « des pratiques inacceptables » qui vont « contre les principes universels inscrits dans les conventions internationales relatives aux droits de l’homme ». Suivait un appel lancé par 55 députés français de gauche pour dénoncer « des crimes contre l’humanité » et la « violation des droits les plus fondamentaux des Ouïghours du Xinjiang ». 

« Tentative de lessivage historique »

Lundi, c’est le musée d’histoire de Nantes qui a brisé à son tour l’omerta face à la censure de Pékin. « Au nom des valeurs humaines, scientifiques et déontologiques que nous défendons », le directeur a annulé l’exposition sur Gengis Khan et la naissance de l’Empire mongol « en raison du durcissement, cet été, de la position du gouvernement chinois à l’encontre de la minorité mongole », et dénoncé publiquement une « tentative de lessivagehistorique », faisant ainsi une croix sur tout futur partenariat avec la Chine.

Fin 2015, lors de l’expulsion de Chine de la journaliste de l’Obs Ursula Gauthier, accusée par Pékin de « soutenir le terrorisme » après un reportage au Xinjiang, un collectif de médias français avaient fustigé l’absence de réaction de Paris, qu’ils appelaient la « diplomatie du paillasson ». Même si l’on attend encore la réaction du gouvernement français sur les derniers incidents, l’agressivité dont fait preuve la Chine contre les Etats qui critiquent sa gestion du Covid-19, et la prise de conscience des violations des droits de l’homme au Xinjiang ou à Hongkong, pourraient changer la donne. « Il n’est plus temps de s’asseoir sur nos valeurs fondamentales pour accéder au marché chinois et importer des produits à bas coût », exhortait la sinologue Nadège Rolland dans une interview dans Libération en mai. En effet.

Image : Un drapeau chinois, à Yangisar, dans le Xinjiang.Photo Greg Baker. AFP

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