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08/01/19 | 19 h 21 min par payette

« Qui dirigera la Chine après Xi Jinping ? » par Alex Payette

Qui dirigera la Chine après Xi Jinping ?

Depuis mars dernier, Xi Jinping peut rester le temps qu’il souhaite à la tête de la Chine. Son nouveau « mandat à vie » l’autorise à présider le pays au-delà de deux quinquennats. Il s’est d’ailleurs bien gardé de nommer un successeur, comme c’est la coutume depuis Deng Xiaoping. Mais ce n’est pas le fin mot de l’histoire. Selon le principe de succession voulu par le « Petit Timonier », une génération de dirigeants doit en remplacer une autre. Xi est le « noyau » de la cinquième. S’il n’a pas encore choisi la prochaine équipe de dirigeants, il devra s’y atteler malgré tout. Les dernières nominations de responsables politiques donnent déjà des indices. Ils sont nés après 1970 et font partie de la 7ème génération. Ils émergent lentement, mais sûrement.
*Lire Alex Payette, « Qui dirigera la Chine après 2027, un regard sur les cadres en ascension de la 7ème et 8ème génération », in Asia Focus, mars 2017, Iris. **Cela dit, les rumeurs de ce transfert circulaient déjà depuis la mi-octobre.

Le 20 novembre, Shi Guanghui (时光辉) est nommé membre du comité permanent du parti de la province du Guizhou. A 48 ans, il vit sa deuxième affectation dans l’univers politique chinois : il était maire adjoint de Shanghai depuis 2013. Sa nomination s’est ajoutée en 2018 aux autres transferts de cadres de son âge, en formation comme lui dans les instances provinciales. En janvier, Zhuge Yujie (诸葛宇杰, 1971) devenait ainsi secrétaire général de la ville de Shanghai, Liu Jie (刘捷, 1970), secrétaire général du comité permanent du Guizhou, Fei Gaoyun (费高云, 1971), gouverneur adjoint du Jiangsu. Puis le mouvement s’est poursuivi à la rentrée dernière : en septembre, Liu Qiang (刘强, 1971) était désigné gouverneur adjoint du Shandong* et Li Yunze (李云泽, 1970), gouverneur adjoint du Sichuan. Dernière vague au mois de novembre : outre Shi Guanghui, Guo Ningning (郭宁宁, 1970) était promue gouverneure adjointe du Fujian le 23 et le 28, Yang Jinbai (杨晋柏, 1973) se retrouvait vice-président de la région autonome du Guangxi**. Tous font partie d’un groupe très select : celui des « cadres de rang vice-provincial ou ministériel nés après 1970 » (70后副部级干部). Ce groupe compte à l’heure actuelle moins d’une quinzaine de noms. C’est le coeur de la septième génération.

SHI GUANGHUI, L’ÉTOILE MONTANTE DE SHANGHAI

*Zhuge Yujie, Liu Qiang et Fei Gaoyun sont nés en 1971.

Shi Guanghui est une étoile montante de Shanghai depuis 2013. Au Guizhou, il inaugure son premier poste en Chine de l’Ouest. Ce qui signifie qu’il devrait revenir vers l’Est dans les cinq prochaines années comme secrétaire de province, selon un principe éprouvé dans le Parti pour renouveler les cadres : la « mobilité commanditée ». Mais le chemin est encore long pour atteindre le rang tant convoité de responsable provincial ou ministériel. D’ordinaire, il faut environ une décennie. Quelle sera la trajectoire de Shi Guanghui ? S’il atteignait cet objectif avant l’âge de 53 ans, d’ici 2023, il aurait deux ans d’avance sur les cadres nommés au Comité central en 2012 puis au Politburo – Li Zhanshu, Liu He, Li Hongzhong, Chen Xi, Chen Quanguo, Chen Min’er, Li Qiang ou Guo Shengkun -, dont la moyenne d’âge est de plus de 55 ans. Plus encore : il aurait cinq années d’avance sur ceux nommés en 2017 – Ding Xuexiang, Li Xi, Yang Xiaodu, Huang Kunming ou Cai Qi – âgés en moyenne de plus de 58 ans. Or Shi Guanghui progresse vite. Il monte déjà plus rapidement que les cadres de son âge : il a trois, voire cinq ans d’avance sur Fei Gaoyun, Liu Qiang et Guo Ningning, tous trois nommés en 2018, sur Liu Jie, nommé en 2016, et sur Zhuge Yujie (2017). Et ce alors même que trois d’entre eux sont un peu plus jeunes que lui*.

GUO NINGNING, LA BANQUIÈRE DU FUJIAN

*En 2017, Tian Guoli est « revenu » à la China Construction Bank, recommandé par Wang Qishan. Il avait aussi été l’assistant de Zhou Xiaochuan en 1999. **Zhao a servi sous Guo à la China Construction Bank, tandis que Wang en fut gouverneur adjoint de 1989 à 1993 et Zhou, gouverneur de 1998 à 2000. Li Yunze en est aussi un vétéran. ***C’est aussi le cas de la Banque de Dandong, qui a aidé Pyongyang à contourner les sanctions.

En apparence, Guo Ningning est une nouvelle venue. Elle a pourtant déjà une longue expérience dans le secteur bancaire. En 2014, elle est nommée au bureau singapourien de la Banque de Chine, alors sous la direction de Tian Guoli (田国立, 1959)*, un proche de Wang Qishan. En 2016, elle devient gouverneure adjointe de la Banque agricole de Chine, un poste de rang préfectoral (厅局级正职). Elle travaille alors sous la direction de Zhao Huan (赵欢, 1963), une connaissance de Zhou Xiaochuan, Wang Qishan et de Guo Shuqing**. Cependant, son parcours est loin d’être sans accrocs, surtout lors de son passage à la Banque de Chine. Singapour se trouve alors au centre d’une controverse sur la compagnie Chinpo Shipping et ses liens avec la Corée du Nord. Les bénéfices de certaines activités commerciales étaient déposés sur le compte singapourien de Chinpo à la Banque de Chine***, des fonds ensuite redistribués à des tiers de manière illégale. L’affaire dépasse largement ces transferts frauduleux : elle implique des livraisons d’armes destinées à la Corée du Nord, saisies à Panama en 2013. Aujourd’hui, Guo Ningning est loin d’avoir montré patte blanche et sa reconversion dans la politique provinciale semble un moyen de faire taire les rumeurs.

YANG JINBAI, LE SURDOUÉ

Il semble arrivé de nulle part : qui est Yang Jinbai ? Originaire du Hubei et diplômé de la Xi’an Jiaotong University, Yang est avant tout un ingénieur du secteur de l’énergie. Administrateur de la China Southern Power Grid, il en devient directeur général adjoint en 2014 (rang préfectoral, « zhengting » – 正厅级). Qu’est-ce qui le distingue des autres ? Il est entré à l’université à seulement 14 ans, grâce au programme pour les étudiants exceptionnels (« shaonianban » – 少年班). La suite est aussi précoce : il est promu au rang du comté (« zhengchu ») à 30 ans, au rang vice-préfectoral (« futing ») à 34 ans et préfectoral aux alentours de 36 ans. L’ascension rappelle Xi Jinping lui-même : l’actuel numéro un chinois a gravi ces trois échelons à 30, 32 et 35 ans. De qui Yang est-il le poulain ? Difficile à dire pour le moment. Le peu d’informations disponibles sur ses antécédents ne permet pas de le lier à une faction en particulier.
Comment saisir encore les indices d’une relève qui se prépare ? Liu Jie et Shi Guanghui ont un point commun : ils ont tous deux été nommés dans le Guizhou. A première vue, c’est un mouvement classique des cadres d’Est en Ouest. Or c’est dans cette province que Chen Min’er, le lieutenant de Xi Jinping, a été secrétaire du Parti de 2015 à 2017. Auparavant dominée par les hommes de l’ex-président Jiang Zemin, cette région a été « prise » par « l’armée du Zhejiang », formée par et pour le président chinois. Depuis peu, le Guizhou semble devenir une zone d’entraînement pour les cadres en attente de promotion. Le mouvement pourrait s’amplifier. Il faut s’attendre à une montée en puissance dans les provinces des cadres de la septième génération d’ici 2020, soit la moitié du second mandat de Xi Jinping.
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