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23/03/15 | 15 h 45 min

Retour sur le conflit entre Tibétains en exil lors de la commémoration du 10 mars à New-York

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Chaque année, le 10 mars, les Tibétains en exil commémorent le soulèvement du peuple tibétain de 1959 contre l’occupation brutale et illégale par les communistes chinois. L’échec de la rébellion armée a finalement abouti à une répression violente des Tibétains, et la fuite en exil du Dalaï Lama. Après plus de six décennies sous occupation, sans aucun signe de changement dans les relations diplomatiques avec le Chine, de nombreux exilés tibétains et des groupes de soutien occidentaux se sont réunis à New-York, le 10 mars dernier, pour montrer leur solidarité avec les Tibétains du Tibet.

Malheureusement, les tensions entre les militants tibétains ont conduit à un accrochage public qui a été filmé et posté sur les médias sociaux. La vidéo montre les militants  « Rangzen » ( tenants de l’indépendance) et les partisans de la Middle-Way ( Voie du milieu ) en conflit verbal au sujet de cette Marche commune et des inscriptions sur les bannières qu’ils tenaient. Un policier américain est intervenu en précisant que chacun avait le droit à la liberté d’expression en vertu du Premier Amendement.

Cet incident révèle les divergences existant entre les militants tibétains,  les tenants de Rangzen accusant d’immobilisme le Gouvernement tibétain en exil et les partisans de la Middle Way les taxant d’une approche trop agressive et radicale.

Certains militants tibétains de longue date se sont sentis très attristés face à cet incident fâcheux qui pourrait être considéré comme  « se tirer une balle dans le pied ». Heureusement ces débordements ne se sont pas reproduits dans la Marche européenne organisée quelques jours après à Paris le 14 mars 2015,  Marche au cours de laquelle ont défilé des milliers de personnes, dont le responsable de l’Administration  tibétaine en exil, Sykyong – Premier ministre – Dr Lobsang Sangay .

D’un certain point du vue, un tel conflit pourrait être considéré comme politique, d’un autre, il est symptomatique d’une tension sous-jacente entre la jeunesse exilée « éduquée » (qui a suivi des études supérieures : Droit international, politique…) et la génération des  Tibétains séniors. En particulier ceux qui se sont installés en Amérique du Nord. Tsering Shakya a récemment écrit à propos de cet écart de pensée entre ces deux générations: ‘Twice Removed « .

Depuis une trentaine d’années, afin de lutter contre les inégalités raciales, une grande partie des Américains issus du milieu universitaire est tombée à la merci d’une idéologie de gauche politiquement correcte qui divise les citoyens au nom du post-colonialisme et du relativisme culturel. En conséquence, beaucoup de Tibétains et pro-Tibétains aux États-Unis deviennent partisans d’un mouvement pseudo-intellectualiste, occidentalisé et marqué par un hyper-nationalisme et une politique identitaire forte. Souvent, prétendant comprendre et parler au nom des Tibétains du Tibet (même, si pour la plupart, ils ne s’y soient jamais rendus ) et suggérant indirectement que les Tibétains du Tibet sont en désaccord avec la politique de la Middle-Way du Dalaï Lama et avec leurs dirigeants démocratiquement élus.

Il est d’ailleurs assez ironique de constater que certains des militants tibétains les plus engagés sur les droits de l’homme et la liberté d’expression ont supprimé plusieurs commentaires sur certains réseaux sociaux ou bien ont répondu avec sexisme et une violence gratuite quand les internautes conseillaient de « ne pas mordre la main qui vous nourrit »…

Cette tendance à l’hyper-nationalisme culturel dans les mouvements tibétains de l’exil, pousse une minorité de Tibétains à rejeter le soutien des « sauveurs blancs ». Ces petits groupes de Tibétains – dont la plupart ne parlent pas un mot de tibétain et ont passé la majeure partie, sinon la totalité de leur vie en Amérique du Nord ou en Europe – tentent maintenant de convaincre les Tibétains du Tibet et ceux en exil que la source de leurs problèmes n’est pas le Parti Communiste Chinois, mais bien « les Blancs, les Occidentaux. »  Ce qui arrange bien le Gouvernement chinois qui se frotte les mains de tout cela.

Cependant, alors que cette minorité développe une forme de racisme anti-Blanc, elle oublie que la majorité des fonds vient de l’étranger : passeports, visas et soutien pour les Tibétains en exil, écoles, projets d’éducation et ainsi de suite. Tout cette aide provient toujours de l’Europe, de l’Amérique du Nord et de l’Australie. À l’exception de l’Inde, terre d’accueil des Tibétains, les riches pays asiatiques tels le Japon, la Malaisie, Singapour et les Philippines n’ont pas fourni les mêmes niveaux de soutien politique, moral et financier. L’expression « ne pas mordre la main qui vous nourrit », toute désagréable à entendre qu’ elle soit, est néanmoins pertinente ici. L’ironie de l’incident à New York, en dehors de l’évidence qu’un groupe essayait apparemment de restreindre la liberté d’expression de l’autre, est que les Tibétains de l’exil s’empressent d’obtenir des passeports américains et d’ accéder à l’éducation;  c’est peut être la chose même qui divise et ternit le mouvement.

D’une part, certains Tibétains , comme Samdup Tenzin, ont fait valoir qu’un tel conflit est le symbole des Tibétains de l’exil, conservateurs, qui par leur mode opératoire cherchent à museler ces braves Tibétains qui parlent contre le statu quo et l’homogénéité politique. D’autre part, certains autres prétendent que le mouvement Rangzen (pour l’indépendance) manque de vision à long terme et qu’il menace même de mettre en péril la pérennité de la liberté pour les Tibétains au Tibet. L’ancien leader tibétain en exil, Samdhong Rinpoche a déclaré que ces Tibétains de l’exil sont même plus dangereux pour le Tibet que les Shougden et les Chinois. Des mots forts, mais non sans raison. Si l’on passe au delà des émotions et des injures, il y a  malgré tout des idées intéressantes dans les deux mouvements qui s’affrontent actuellement.

Ces désaccords ne justifient ni la censure de la liberté d’expression, ni la diffamation et la calomnie de quiconque. Mais c’est aussi une liberté de parole que d’exprimer son souhait de ne pas être associé avec des personnes  qui défendent une idéologie différente. Tout comme,  durant le mouvement des droits civiques des Noirs américains aux États Unis, tous n’étaient pas rangés derrière Malcom X. Une seule personne de couleur ne peut prétendre parler au nom de toutes et c’est un droit fondamental que de se distancier de ceux qui n’ont pas les mêmes opinions. Pour la majorité des Tibétains exilés , il n’y a pas de doute que le point de vue du Dalaï Lama sur cette question est le plus sage, beaucoup plus que celui exprimé  soit par un étudiant américain soit par un supposé intellectuel.

Comme le dit le chercheur Robbie Barnett :

« Pendant ce temps, la jeunesse tibétaine en exil est face à un défi urgent : l’ écart qui se creuse entre eux et les 97 % des Tibétains qui restent à l’intérieur du pays. Il est probable que l’avenir de la question tibétaine sera décidé par les Tibétains de l’intérieur,  estimé à 6 millions de personnes. Ils lisent et écrivent dans leur langue maternelle avec plus d’aisance que leurs homologues en exil. Beaucoup d’entre eux parlent aussi couramment le chinois, la langue dominante du commerce, du gouvernement et de l’éducation au Tibet … Après le décès du Dalaï Lama, ceux qui résident  au Tibet risquent de voir venir la génération en exil comme ayant des intérêts différents des leurs ou comme manquant de compétences et de connaissances nécessaires pour diriger l’effort de régler le différend avec la Chine. »

Un moyen de sortir de la fracture est, comme l’a fait savoir à Londres Tsamtruk Passang, d’unifier les forces autour d’un recours  à l’autodétermination du Tibet. A ce stade, pour les Tibétains du Tibet, un tel conflit n’aide personne mais au contraire profite au Gouvernement chinois et peut-être un signe que des Tibétains plus jeunes et en exil deviennent de plus en plus hors sujet. C’est une véritable tragédie qui ne se résoudra pas sans discussion, sans respect mutuel et sans une démarche plus ouverte.

 A Dharamsala, le Parlement tibétain, qui tenait ce 17 mars sa  Neuvième Session a condamné le « triste incident » de New York, appelant publiquement à un maintien de l’unité et au respect des principes démocratiques. L’événement de New York met pour la première fois  en évidence les désaccords dans l’idéologie et la mise en œuvre d’actions entre les différentes associations et ONG pro-tibétaines.

Traduction France-Tibet