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28/12/17 | 22 h 48 min par Raphaël Balenieri

SURVEILLANCE : En Chine, 1,4 milliard de suspects…

Le pouvoir chinois ne cesse de moderniser son système de surveillance au fil des avancées technologiques. Particuliers, entreprises, ONG… personne ne peut échapper à la pression constante de l’appareil d’Etat.

D’ordinaire, pour entrer sur la place Tiananmen, dans le centre de Pékin, les Chinois insèrent leur carte d’identité dans un boîtier qui les photographie, et des dizaines de caméras accrochées sur chaque lampadaire scrutent le moindre mouvement. Mais pour le XIXcongrès du Parti communiste chinois (PCC), en octobre, la zone a été bloquée. Derrière les colonnades du Grand Palais du peuple, le secrétaire général, le président Xi Jinping, était «réélu» pour cinq  ans. En pénétrant dans l’imposant bâtiment, les 3 000 journalistes accrédités ont eu la surprise de voir leur visage avec le nom de leur média s’afficher sur un écran. Début décembre, le reporter de la BBC John Sudworth a mis au défi les autorités de la ville de Guiyang (sud-ouest de la Chine) de le retrouver à partir d’une photo qu’il avait confiée à la police. En seulement sept minutes, les Chinois l’ont identifié et localisé.

Epier les faits et gestes de 1,4 milliard de personnes : en Chine, la surveillance de masse est depuis toujours dans l’ADN du PCC. Le Parti espère ainsi conserver le monopole du pouvoir, qu’il exerce depuis 1949 sur la première population mondiale, en tuant dans l’œuf toute critique. Au fil des ans, ce système de surveillance a été sans cesse modernisé pour coller à une société toujours plus connectée et mobile (notamment depuis l’essor phénoménal du TGV). Désormais, cette infrastructure XXL se perfectionne presque d’elle-même, grâce aux progrès technologiques permis par le big data et l’intelligence artificielle, deux domaines dans lesquels la Chine veut devenir un acteur mondial. Les facteurs politiques et technologiques se renforçant mutuellement, les planètes de la surveillance semblent s’être alignées.

Les citoyens notés

Au rayon politique, l’une des initiatives les plus inquiétantes est née en 2014 : cette année-là, la Chine a adopté un plan visant à construire un «système de crédit social» d’ici à 2020. Chaque personne privée ou morale se verrait attribuer une note liée à ses actions dans la vie réelle et sur le Web. Les comportements seraient récompensés, par exemple par l’octroi d’un titre symbolique, ou pénalisés par des amendes, des interdictions ou l’inscription sur une liste noire. Le but officiel est d’«élever l’honnêteté […] de la société tout entière». Particuliers, entreprises, fonctionnaires, ONG, médecins, le système, du moins sur le papier, est total, et ses détracteurs y voient les prémices d’un flicage 2.0. Le texte parle de «lister les entreprises et les individus […] répandant des rumeurs» sur Internet, un chef d’accusation que Pékin utilise fréquemment pour faire taire les opinions dissidentes.

Pour attribuer une note à ses citoyens, le gouvernement pourra compter sur les nouvelles technologies, qui lui permettent de collecter et de stocker toujours davantage de données, et de les analyser plus rapidement. L’e-commerce (15 % des ventes de détail) et l’adoption massive du paiement mobile ont déjà considérablement augmenté la data disponible. «La technologie permet aujourd’hui de réaliser une ambition politique que les dirigeants chinois nourrissent depuis soixante ou soixante-dix ans , explique Gregory Walton, spécialiste de la cybersécurité à l’université d’Oxford, au Royaume-Uni. Ces technologies sont certes disponibles à travers le monde, mais la Chine est unique pour trois raisons : sa population est énorme, les données personnelles sont très peu protégées, et l’Etat investit massivement dans l’intelligence artificielle.»

WeChat, le «WhatsApp chinois» né en 2011, a beaucoup facilité les choses. La plateforme de messagerie instantanée compte aujourd’hui 980 millions d’utilisateurs. Sur les hauts plateaux tibétains, à plus de 4 000 mètres d’altitude, même les moines en robe pourpre s’en servent quotidiennement, pour dialoguer entre eux ou solliciter des dons. Une mine d’or pour le gouvernement. Autour de 2015, selon Gregory Walton, les cyberattaques menées par certaines unités de l’armée chinoise contre les ONG de la diaspora tibétaine sont bizarrement devenues moins fréquentes. Une explication possible est que ces mêmes unités auraient, en réalité, changé de tactique, préférant surveiller les Tibétains en exil via WeChat.

«Vide juridique complet»

De surcroît, le Big Brother chinois ne rencontre aucune barrière : ni sociale, ni juridique, ni médiatique. «Aucune loi n’encadre les pouvoirs de la police. Personne n’a accès aux données qu’elle collecte, sauf le sommet du régime, qui doit probablement les recevoir via une courroie de transmission secrète, explique Maya Wang, chercheuse pour Human Rights Watch à Hongkong. Sur ce sujet, on fait face à un vide juridique complet.» Le débat sur la protection des données privées, très vif en Europe ou aux Etats-Unis, n’existe pas non plus dans le pays. Et la chape de plomb qu’a fait tomber le président chinois Xi Jinping sur la société civile, depuis son arrivée au pouvoir en 2012, rend la contestation virtuellement impossible, même si les dissidents n’ont pas dit leur dernier mot.

Malgré sa sophistication et son omniprésence, le système est toutefois loin d’être infaillible. Pour ne citer qu’un exemple, la Chine a échoué à déjouer des attaques sur son propre sol. En 2013, un spectaculaire attentat-suicide, perpétré selon la police par trois extrémistes de la minorité ouïghoure, avait même touché la place Tiananmen.

Raphaël Balenieri correspondant à Pékin

image : Captures d’écrans d’images de vidéosurveillance diffusées par la télévision chinoise.

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Le boom de la vidéosurveillance «made in China» inquiète le monde

Par Amaelle Guiton — 
Capture d’écran d’images de vidéosurveillance en Chine, diffusées par la BBC. 

Capture d’écran d’images de vidéosurveillance en Chine, diffusées par la BBC. 

Non contentes de prospérer sur un colossal marché intérieur, les deux principales entreprises du secteur ont multiplié les bureaux de vente à l’étranger. Mais ces équipements pourraient représenter une menace pour les intérêts nationaux.

Des caméras de vidéosurveillance partout… et ce n’est qu’un début. En 2016, la Chine en comptait à elle seule 176 millions et pesait déjà 42 % du marché mondial, selon le cabinet américain IHS Markit. A l’horizon 2020, leur nombre pourrait grimper jusqu’à 626 millions. Un colossal marché intérieur pour les fleurons nationaux du secteur, Hikvision et Dahua Technology, basés à Hangzhou, dans l’est du pays. Mais si les deux entreprises sont depuis quelques années, respectivement, numéro 1 et numéro 2 mondiaux de ce type d’équipements, c’est aussi parce que le savoir-faire du Big Brother chinois sait s’exporter.

Start-up.Hikvision, qui compte aujourd’hui 18 000 employés et pèse plus de 20 milliards de dollars en Bourse, a ouvert des bureaux dans dix-sept pays, des Pays-Bas à l’Afrique du Sud et de Singapour aux Etats-Unis, en passant par le Brésil ou la France. Avec 15 % du marché de la vidéosurveillance dans la zone Europe-Moyen-Orient-Afrique, il y fait la course en tête, et arrive deuxième sur le continent américain.

Chez Dahua Technology, on revendique des ventes «dans plus de 180 pays» et 22 bureaux hors de Chine. Outre ces deux poids lourds, il y a aussi les start-up qui montent, notamment dans le secteur de l’intelligence artificielle. SenseTime, une entreprise spécialisée dans la reconnaissance faciale qui équipe le ministère chinois de la Sécurité publique et une quarantaine de gouvernements locaux, a récemment annoncé vouloir ouvrir un centre de R & D aux Etats-Unis courant 2018. Reste que les succès commerciaux des technologies de surveillance made in China sont de plus en plus rattrapés par les tensions géopolitiques et les enjeux de souveraineté.

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Sur son site web, Hikvision explique avoir été fondée avec «49 % de capital étranger» et se présente comme une «entreprise indépendante cotée en Bourse». Elle précise néanmoins que son principal actionnaire est une entreprise publique, China Electronics Technology Group Corporation (CETC). Laquelle a été créée en 2002 par le gouvernement chinois pour développer des produits à usage aussi bien civil que militaire.

Le 12 novembre, le Wall Street Journal se faisait l’écho de réticences grandissantes aux Etats-Unis, où l’on s’inquiète que Pékin puisse utiliser à son profit des failles, accidentelles ou intentionnelles, dans ces équipements – les caméras d’Hikvision sont utilisées aussi bien par la police de Memphis, dans le Tennessee, que dans une base militaire du Missouri. De fait, l’Administration des services généraux a, l’an dernier, retiré l’entreprise de sa liste de fournisseurs agréés pour équiper les agences et services gouvernementaux.

Implants.Un épisode qui rappelle le précédent Huawei, banni en 2013 des infrastructures télécoms américaines. En France aussi, les autorités avaient demandé aux opérateurs de se débarrasser des routeurs dits «de cœur de réseau» du constructeur chinois, non agréés par l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (Anssi). Le risque n’est pas purement théorique : les révélations d’Edward Snowden ont justement montré comment la NSA plaçait des implants dans certains équipements télécoms américains. Les entreprises chinoises, elles, se défendent de servir d’outils d’espionnage. Et en tout état de cause, si certains marchés publics et/ou sensibles se referment, la surveillance reste un secteur prospère.

Amaelle Guiton  

http://www.liberation.fr/planete/2017/12/27/le-boom-de-la-videosurveillance-made-in-china-inquiete-le-monde_1619232
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