Sous les arbres flamboyants de la Cartoucherie au bois de Vincennes, près d’une chaise de métal en acier haute de 3 mètres, Ariane Mnouchkine pleure. Elle récite la plaidoirie écrite par le poète chinois Liu Xiaobo, lors son procès en 2009. Magnifique texte qui dit : «Je n’ai pas d’ennemis, je n’ai pas de haine.» Ou «étrangler la liberté d’expression, c’est étouffer l’humanité». Son auteur sera condamné à onze ans de prison pour «incitation à la subversion de l’Etat» et ne sortira plus de prison.

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Ce vendredi, cela fait dix ans jour pour jour que le prix Nobel de la paix a été décerné à Liu Xiaobo. Une soixantaine de personnes assistent à l’inauguration de la Chaise vide de la liberté, sculpture monumentale de l’artiste Wang Keping, réalisée en hommage à son ami mort en prison en 2017. «Je voulais une œuvre originale, pour qu’il ait une place dans l’histoire, explique l’artiste, installé en France depuis 1984. J’ai pensé à la chaise vide sur laquelle le prix Nobel a été déposé, à Oslo, en 2010. Les barreaux représentent la captivité, les lunettes rappellent qu’il était un intellectuel.»

Travail d’effacement

Liu Xiaobo est né en Chine en 1955, peu avant que Mao n’envoie les intellectuels, la «neuvième catégorie puante» se «rééduquer à la campagne». A la fin de la Révolution culturelle, en 1976, les universités rouvrent, il étudie la littérature et devient professeur de philosophie et critique littéraire. En 1988, il faut un amphithéâtre pour accueillir tous ceux qui viennent écouter celui qu’on surnomme «le cheval noir» de la scène littéraire. En 1989, il a 33 ans et est en stage à New York quand les Chinois descendent dans la rue réclamer plus de liberté. Il rentre en Chine pour participer au mouvement, lance une grève de la faim. La nuit du 3 au 4 juin, sur la place Tiananmen, Liu Xiaobo convainc les jeunes de quitter la place avant le début du massacre. Désormais, il passera une partie de sa vie en détention, interdit d’enseigner et de séjourner à Pékin. Il continue néanmoins à écrire, et dans la Philosophie du porc, fustige la frénésie de consommation de ses contemporains. Lorsqu’en 2008, l’année des Jeux olympiques de Pékin, il corédige la «Charte 08», une pétition réclamant que les libertés inscrites dans la Constitution chinoise soient respectées, il ne sortira plus de prison. Pékin fera payer cher à la Norvège l’«obscénité» d’avoir décerné le prix Nobel à un «criminel».

Lorsqu’il meurt d’un cancer, le 13 juillet 2017, le rouleau compresseur du régime communiste reprend son travail d’effacement. Sur l’Internet chinois, tous les messages contenant le nom «Liu», le prénom «Xiaobo», les lettres RIP («Rest in Peace»), la phrase «Je n’ai pas d’ennemis» ou même l’émoji représentant une bougie sont supprimés au fur et à mesure. Même la Chaise de Vincent, peinte par Van Gogh en 1888 et devenue symbole de l’emprisonnement du poète, est traquée jusque dans les conversations privées.

Double absence

«Les autorités chinoises lui ont refusé une sépulture, répandant ses cendres dans les jours qui ont suivi, l’effaçant de la surface du monde. J’ai pensé qu’il fallait un monument en France pour lui rendre hommage, explique la sinologue Marie Holzman. Mais il n’y a eu aucun enthousiasme pour le projet à Paris, nous n’avons eu l’autorisation de l’exposer nulle part.» 

Après deux ans d’errance, la sculpture a finalement trouvé sa place dans la Cartoucherie du bois de Vincennes, accueillie par le Théâtre du Soleil.

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Au micro cet après-midi d’automne, nombreux sont les défenseurs des droits humains qui rendent hommage à cet esprit éclairé et pacifiste. Plusieurs dénoncent le silence des gouvernements occidentaux devant les violations des droits humains imposés au peuple chinois. Venu de sa propre initiative, François Croquette, ambassadeur français pour les droits de l’homme, assène : «Nous ne devons pas ajouter le silence à une double absence. L’absence de Liu Xiaobo, mais aussi l’absence de tout représentant officiel français et d’élu de la République. En diplomatie, on appelle cela « la politique de la chaise vide ».»

Laurence Defranoux photo Michael Bunel