Plus d’un demi-siècle plus tard, le leader chinois Xi Jinping dans son discours du Nouvel an a réaffirmé sur un ton menaçant et déterminé l’objectif majeur de la République populaire de Chine : « La Chine doit être réunifiée et le sera, l’indépendance de Taïwan ne pourra conduire qu’à une impasse (…) nous ne promettons pas de renoncer au recours à la force et nous nous réservons le droit de prendre toutes les mesures nécessaires ». Jamais la tonalité d’un discours sur le voisin taïwanais n’aura été aussi belliqueuse alors que les Taïwanais vont se rendre aux urnes samedi 11 janvier pour élire leur nouveau président.

« Le mensonge de Pékin : Taïwan appartient à la Chine »

Après les rétrocessions des territoires de Hong Kong en 1997 et de Macao en 1999, la question taïwanaise représente le problème numéro un de la diplomatie chinoise. « Or, font remarquer Emmanuel Dubois de Prisque de l’Institut Thomas More et Sophie Boisseau du Rocher de l’Institut français des relations internationales (IFRI) dans leur dernier ouvrage, la politique taïwanaise de la Chine est marquée du sceau d’un énorme mensonge dont Pékin espère qu’à force d’être martelé, il entrera dans la tête des chancelleries et des médias du monde entier pour -enfin- devenir réalité : Taïwan appartient à la Chine » (1).

La narration historique chinoise s’est toujours arrangée avec la vérité (cf. le mythe de Mao, des Cent fleurs, du Grand Bond en avant…), afin que le propos, même mensonger, s’intègre aux objectifs du Parti communiste. D’où la terminologie de « réunification » avec Taïwan sciemment utilisée, sous entendant que le continent et l’île, séparés aujourd’hui, ont été un jour unis.

De 1895 à 1945, Taïwan était un territoire japonais

Qu’en est-il exactement ? Au commencement existait une île (36 000 km2, soit cinq fois la Corse ou à peine plus grande que la Sardaigne), peuplée d’aborigènes d’origine malayo-polynésienne, qui n’a jamais vraiment intéressé les dynasties impériales chinoises. Portugais, Espagnols, Japonais, Néerlandais s’y arrêtent à partir du XVIe siècle et ce n’est qu’en 1887, à la fin de la dynastie Qing (la dernière dynastie chinoise) que Formose est élevée au rang de province chinoise, huit ans avant d’être colonisée par les Japonais.

En 1895, dans le cadre du traité de Shimonoseki, (qui a mis fin à la guerre sino-japonaise), la dynastie mandchoue cède au Japon l’île de Taïwan, un territoire périphérique qu’elle n’avait jamais vraiment contrôlé. Coupés de leurs compatriotes de la province du Fujian pendant 50 ans, les Taïwanais intègrent l’empire nippon qui laissera de profondes traces économiques, (réforme agraire) politiques et culturelles. « Quoique très autoritaire, la colonisation japonaise avait élevé la société taïwanaise bien au-dessus du niveau économique de la plupart des provinces de Chine continentale », souligne le sinologue Jean-Pierre Cabestan, spécialiste de Taïwan enseignant à l’Université Baptiste à Hong Kong.

En 1945, la République de Chine de Tchang Kai-chek récupère Taïwan

Après la défaite japonaise en 1945, les alliés tiennent leur promesse faite au nationaliste Tchang Kai-chek et lui rendent tous les territoires conquis par le Japon (Mandchourie, Taïwan et l’archipel Pescadores). La République de Chine récupère une île avec une population qui parle la langue min-nan dans la campagne et le japonais dans les villes…

Vaincu par Mao en 1949, Tchang Kai-chek s’y replie avec ses troupes et ses fidèles. Il y perpétue l’existence de la République de Chine (RDC) et l’état d’urgence (levé seulement en 1987) alors que Mao fonde la République populaire de Chine (RPC). Laquelle considère Taïwan comme sa 23e province et rêve de « réunification de la race chinoise ».

Aux yeux de Pékin, « les Taïwanais partagent avec les Chinois du continent un même sang, plus épais que l’eau du détroit qui sépare la famille chinoise », écrivent Emmanuel Dubois de Prisque et Sophie Boisseau du Rocher. À ce titre, Pékin veut persuader sa population, les Taïwanais et le monde, que la « réunification » fait partie du destin historique du peuple chinois. À Taïwan aujourd’hui, plus de 80 % de la population rejettent Xi Jinping et son plan de réunification.

(1) La Chine e(s) t le monde, essai sur la sino-mondialisation

Éditions Odile Jacob, 295 p., 23,90 €