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21/05/18 | 21 h 15 min par Michael Caster, traduction FranceTibet

Tashi Wangchuk n’est pas un séparatiste : loi chinoise et malhonnêteté d’état.

D’après l’association FreeTibet, le verdict de Tashi Wangchuk pourrait être annoncé demain matin. En attendant voici l’occasion de lire cette mise au point sur la loi des langues régionales, y compris en Chine :

Article écrit le 27 janvier 2018,
Cela fait un an que Tashi Wangchuk a disparu. Il a récemment été inculpé et il est dans l’attente de son procès, risquant une peine de 15 ans de prison pour incitation au séparatisme malgré une absence de preuve.
Son crime : défendre les droits de la langue tibétaine lors d’une interview au New York Times – pas vraiment une menace pour la sécurité nationale.
Le 27 janvier 2015, deux voitures remplies d’hommes en civil ne présentant par leurs papiers arrivaient chez Tashi, lui demandant de le suivre pour remplir quelques formulaires dans le cadre d’affaires entrepreneuriales. Deux heures plus tard, il se retrouvait en garde-à-vue dans les locaux du Bureau de la Sécurité Publique de Yushu, menotté sur une chaise-tigre jusqu’au lendemain soir, sous interrogatoire constant. Ils le menacèrent, ainsi que sa famille. Ils lui demandèrent s’il était en contact avec des séparatistes tibétains à l’étranger. Quelques jours plus tard, dans un autre centre de détention, il a été soumis à un interrogatoire d’une semaine où il a été régulièrement battu par deux policiers tibétains. Sa famille n’a été informée de sa détention que le 24 mars, 57 jours plus tard, quand ils apprirent qu’il était accusé d’incitation au séparatisme.


© 2015 Russell Christian pour Human Rights Watch

L’accusation provient d’une enquête branlante de la branche tibétaine du Ministère de la sécurité publique menée en février au sujet de la vidéo du New York Times, bien avant que Tashi rencontre en juin, pour la première fois, ses avocats. Selon cette enquête, dans la vidéo, Tashi a sciemment agit pour inciter au séparatisme, briser la stabilité sociale du Tibet et discréditer la Chine au niveau international.
Tashi était également actif sur Weibo et son dernier message sur la plateforme avant son arrestation est l’illustration du type de vocabulaire que le gouvernement clame être un discrédit pour la Chine et une incitation au séparatisme. Selon le New York Times, Tashi avait « retwitté » un commentaire appelant les législateurs chinois à promouvoir l’éducation bilingue et à employer plus de fonctionnaires bilingues – pas vraiment la rhétorique d’un insurgé. L’accusation à l’encontre de Tashi est absurde.
Tashi ne défend pas le séparatisme. Il cherchait seulement à promouvoir l’enseignement du tibétain, garanti par la loi chinoise et la loi internationale et à utiliser la loi chinoise pour faire pression sur les fonctionnaires et faire appliquer les droits de la langue tibétaine.
Les standards internationaux sont plutôt clairs, défendre les droits de la langue tibétaine n’est pas un crime. Le pacte international relatif au droit civil et politique, dont la Chine est signataire, soutient que les minorités ethniques ne devraient pas se voir supprimer leurs droits, parmi lesquels l’usage de leur langue maternelle. La Déclaration des Droits des personnes appartenant à des minorités nationales ou ethniques, religieuses et linguistiques, qui fournit plus de conseils sur les standards internationaux, appelle aussi les états à prendre des mesures positives pour la création de conditions favorables au développement des langues régionales.
En 2013, la rapporteure spéciale de l’ONU sur les minorités, Rita Izsák, déclara son inquiétude relative à l’amalgame fait par certains pays entre la défense des langues régionales et les mouvements séparatistes, quand l’état est grandement influencé par l’idée politique « d’une seule langue nationale comme le moyen de renforcer la souveraineté, l’unité nationale et l’intégrité territoriale. » Dans de tels pays, les discours assimilationistes s’étendent souvent à tous les aspects de la culture des minorités, de la langue à la religion, la soumettant au mythe répressif de l’unité nationale à travers l’adoption forcée de la culture majoritaire. Les langues minoritaires, comme le folklore et les coutumes, sont abaissées au niveau de l’attraction touristique pour le divertissement de la majorité. C’est largement répandu en Chine.
Plutôt que de s’efforcer à traiter la défense du droit linguistique et des cultures des minorités comme des actes de séparatisme, Mme Izsák explique que protéger le droit des minorités à parler leur langue n’est pas seulement une obligation liée aux droits de l’Homme, mais est aussi essentiel à une gouvernance bienveillante, à la prévention des conflits et à la stabilité sociale.
Que la loi chinoise est supposée garantir les droits des minorités ne rend que plus grotesques les accusations portées à l’encontre de Tashi. La constitution [chinoise] stipule que toutes les minorités ont la liberté d’utiliser et de développer leur propre écriture et leur langue maternelle. Ce qui est repris par une loi sur l’autonomie des ethnies régionales. Celle-ci précise que le système éducatif de la plupart des étudiants issus d’une ethnie minoritaire devrait s’employer à utiliser des livres et à instruire dans leur propre langue. Le plan national sur les réformes de l’éducation place une importance similaire sur les droits linguistiques des minorités. Il spécifie qu’aucun effort ne devrait être épargné pour faire progresser l’enseignement bilingue et que les droits des minorités à l’éducation devraient être assurés dans leur langue maternelle.
Malgré de telles protections, la Chine a de plus en plus réprimé les droits linguistiques des Tibétains avec la même férocité croissante avec laquelle elle a pris d’assaut pratiquement tous les autres aspects de la culture tibétaine.

Tashi déclara au New York Times que sa passion pour la défense des droits linguistiques commença en partie avec son désir de trouver un enseignement en tibétain pour ses deux nièces alors que les autorités avaient fermé une petite école où des moines offraient des cours de tibétain. Selon International Campaign for Tibet, les écoles publiques à travers le Tibet ont majoritairement abandonné l’éducation bilingue, mettant le tibétain au même niveau qu’une langue étrangère.
En 2010 des réglements avaient drastiquement réduit l’usage du tibétain dans les écoles et avaient déclenché des protestations d’importance dans le Qinghai et menèrent à un appel urgent auprès du Conseil des Droits de l’Homme. En 2015, des réglements sur l’éducation bilingue demandaient aux fonctionnaires d’ « appliquer de manière indéfectible la langue commune nationale [le mandarin]… pour s’assurer que les étudiants des minorités maîtrisent les bases de la langue commune nationale. » De telles politiques fournissent le prétexte d’accuser la défense de la langue régionale d’être une attaque séparatiste d’une unité nationale d’origine politique. C’est une mauvaise approche.
Le 10 décembre, journée internationale des droits de l’Homme, l’ambassadeur états-unien Max Bacus demanda : « la constitution de la Chine stipule que « toutes les nationalités ont la liberté de faire usage et de développer leur propre langue écrite et parlée. » Je demande donc pourquoi Tashi Wangchuk, citoyen chinois grandement intéressé par le domaine de l’éducation, reste emprisonné pour sa défense pacifique de l’enseignement de la langue tibétaine. »
Désormais, plus d’un mois après, avec des enjeux croissants autour de Tashi Wangchuk, la réponse faite à Max Bacus reste la même car, en Chine, la loi importe seulement quand elle a un intérêt pour l’état.
Inculpé Tashi pour sa persévérance à demander au gouvernement de respecter ses propres lois sur le droits des langues est tout autant une accusation contre l’affirmation de la Chine à être une société fondée par la loi. Tashi Wangchuk devrait être immédiatement libéré. En lieu et place, l’état semble vraisemblablement vouloir le condamner à la prison pour couvrir sa propre malhonnêteté.