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13/12/17 | 21 h 57 min par Julien Bouissou

THIMPHU ( BOUTHAN) : Manger de la viande ou sauver la vie des animaux ? La question qui divise le Bhoutan

Près de Thimphou, la capitale du Bhoutan.

Le jour vient à peine de se lever à Thimphou, la capitale du Bhoutan, et des dizaines de véhicules tout-terrain foncent déjà vers l’Inde. On les appelle ici les « jeeps à viande ». Elles roulent si vite, sur la route qui serpente dans les montagnes tapissées d’une végétation vert émeraude, que les automobilistes prient pour ne pas en croiser une à la sortie d’un virage. Pour ces bolides sans système réfrigéré, la vitesse est le meilleur moyen de conserver la viande fraîche. Chaque jour, le Bhoutan achète ainsi des tonnes de viande à son voisin.
Agneau, porc, poulet ou bœuf… le burger à la viande de Yak a aussi beaucoup de succès à Thimphou. Mais le problème est que dans ce pays bouddhiste, personne ne veut tuer les animaux. Avec une consommation de viande en hausse, qui creuse le déficit de la balance commerciale, le gouvernement tente de convertir le royaume à la pratique de l’abattage. Hérésie pour les uns, solution réaliste pour les autres, le sujet déchaîne les passions.
Activité sacrilège
La Banque asiatique de développement avait construit le premier abattoir flambant neuf dans les années 1990, pensant augmenter les revenus des propriétaires de cheptel. Mais aucun d’entre eux n’a voulu y vendre ses bêtes et il a fallu importer des animaux pour les découper en morceaux. L’abattoir a fermé ses portes, comme de nombreux autres après lui.
La pêche relève tout autant de l’activité sacrilège. Les autorités, conscientes que ce loisir attirait des touristes du monde entier, l’ont finalement autorisé, mais en imposant des règles strictes : interdiction de pêcher à moins d’un kilomètre d’un site religieux ou pendant les jours sacrés du calendrier bouddhiste. Et surtout, les poissons doivent être aussitôt relâchés. Les agences de tourisme proposent donc des formules catch and release, c’est-à-dire de « prise et de relâche ».
Cette aversion pour la pêche ou l’abattage d’animaux provient du bouddhisme, religion officielle du royaume. Le livre des vies antérieures de Bouddha, le « Jataka », fait souvent référence aux animaux comme étant des êtres bons, braves, fidèles et dotés de bon sens.
Le bouddhisme est aussi fondé sur le principe du karma, à savoir que chaque action possède des causes et des conséquences dans le cycle des existences. En vertu de cette loi, il est tout à fait envisageable, après sa mort, de se retrouver dans un burger servi dans un restaurant de Thimphou, au bout d’un hameçon, ou réincarné dans une vache vendue à l’abattoir. Il y a dans la répugnance vis-à-vis de la cruauté animale, de la compassion pour les êtres vivants, certes, mais aussi beaucoup de crainte quant à sa condition dans une vie future.

« Réciprocité karmique »
Entre les hommes et les animaux, les Karmas s’échangent aussi. Les familles recourent ainsi à la pratique du Tsethar, qui consiste à choisir au hasard un animal, dans leur troupeau, pour lui rendre sa liberté. L’animal est emmené au monastère, enduit de beurre. Un moine lui récite à l’oreille quelques mantras et le voici devenu maître de sa vie. C’est le principe de la « réciprocité karmique ».
L’abattage d’animaux a toujours été limité au Bhoutan à quelques offrandes ou à de rares repas à l’occasion de fêtes. Or la hausse de la consommation de viande inquiète les plus religieux. En sauvant les animaux des abattoirs, l’organisation Jangsa Animal Saving Trust tente de sauver l’héritage bouddhiste du pays.

Selon la version officielle donnée sur son site Internet, le Lama Kunzang Dorjee aurait créé l’association en 2000, après que cinq taureaux se soient échappés d’un abattoir pour trouver refuge dans son monastère. Depuis, l’association sauve les animaux en les relâchant dans des parcs naturels et elle a même créé des unités de soins intensifs pour venir en aide aux bêtes blessées.

Jusqu’à présent, les Bhoutanais avaient trouvé la parade en ne consommant que la viande des animaux morts naturellement. Il suffit qu’une vache chute accidentellement pour qu’elle provoque un attroupement. Entre les accidents des « jeeps à viande », les émeutes provoquées par les morts naturelles de bêtes, et les problèmes d’hygiène liés au transport de carcasses depuis l’Inde, le gouvernement a annoncé, en 2015, la construction d’abattoirs. Des débats enflammés ont suivi au Parlement.
Camouflage
Même le concept souverain du « bonheur national brut » n’a pas permis de trancher les débats. Les uns disent qu’il consiste à respecter les valeurs du bouddhisme, et donc à interdire les abattoirs, les autres affirment au contraire qu’il réside dans la sécurité alimentaire du pays.
Le premier abattoir, encore mieux caché qu’un centre d’espionnage, a finalement été construit en toute discrétion. Ceux qui vivent aux alentours ignorent d’ailleurs qu’il existe. Pour s’y rendre, Il faut emprunter une route jusqu’à ce qu’un panneau annonce l’entrée au « Livestock products value addition center », que l’on pourrait traduire par un « centre de valeur ajoutée des produits du bétail ». On ne pouvait imaginer meilleur camouflage.
Le jour de notre visite, les dix employés du laboratoire étaient en formation à l’étranger. Mais un gardien veillait de près sur l’endroit, au cas où des bouddhistes souhaiteraient, comme il l’explique, « sauver des vies, ou des Karmas, en vandalisant l’abattoir ».

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LE MONDE | 13.12.2017 à 06h35 | Par Julien Bouissou (New Delhi, correspondant régional)
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