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08/06/18 | 12 h 26 min

« Les tragiques épisodes de Tiananmen et du Barkhor à Lhassa restent une épine dans le pied de Pékin  » par Claude Arpi.

Soulévement tibétain à Lhassa 1987. Photo John Ackerly.

Chaque année, au cours de la première semaine de juin, des millions d’entre nous pensent à la Chine et plus particulièrement à la Place Tiananmen, où, il y a 29 ans, des milliers de jeunes étudiants furent assassinés… et où la Chine perdit l’occasion de devenir un état « normal ». Aujourd’hui, l’Empire du Milieu, dirigé par un souverain à vie, est devenu si puissant que très peu osent officiellement lui parler de Droits Humains, et encore moins du massacre de ces jeunes qui rêvaient de liberté et de démocratie.

Le journal Global Voice, spécialiste dans l’analyse des droits humains notamment en Chine, explique : «À l’époque, la Croix-Rouge chinoise estime que 2 700 civils ont été tués, mais d’autres sources parlent d’un nombre beaucoup plus élevé. Un document confidentiel américain, révélé en 2014, signale qu’une évaluation interne estime à 10 454 le nombre de morts. Récemment, un rapport écrit par l’ex-ambassadeur britannique en Chine a révélé que le Conseil d’État de la Chine parle d’un minimum de 10 000 morts. » Ce qui est affolant est que nous connaissons encore très peu de détails sur les faits réels qui eurent lieu durant ces semaines fatidiques de 1989.

Près de 30 ans plus tard, l’Etat chinois prétend toujours n’avoir aucune connaissance des événements qui ont changé le visage de la Chine, dont la politique a pris dès lors un tournant radical vers l’autoritarisme.

LE DROIT DE TUER

Encore moins connu est le fait qu’une «répétition » avait eu lieu à Lhassa, la capitale tibétaine, trois mois plus tôt. Plus d’un an après les événements, le journal The Observer de Londres mentionne le massacre sur la route du Barkhor, autour du temple du Jokhang à Lhassa: « Le 5 mars [1989], la Police Populaire Armée (PPA) reçut le droit d’ouvrir le feu. Les forces paramilitaires chinoises se dirigèrent vers le centre de la capitale du Tibet, Lhassa, pour entamer un massacre qui dura plusieurs jours, faisant plus de 450 morts parmi les moines, les nonnes et les civils.  »

Tang Daxian, aujourd’hui réfugié en France, alors reporter chinois travaillant pour une organisation continentale, déclare au journal britannique : « Ils savaient que les Tibétains n’étaient pas armés, et ils savaient qu’ils étaient libres de les tuer. » Tang a en sa possession des documents et vidéos secrets prouvant que le massacre a bien eu lieu à Lhassa.

Selon Tang, ces événements tragiques furent provoqués par des membres du PPA déguisés en Tibétains: « La police déguisée – dont le but est d’écraser les révoltes civiles – attaqua et incendia des magasins, des bureaux et des entrepôts, fournissant aux autorités le droit d’intervenir. Les hooligans avaient menacé l’ordre civil ; la loi martiale fut déclarée. A cette époque, un jeune cadre avait récemment pris le relais de Secrétaire du Parti Communiste du Tibet; il s’appelait Hu Jintao. Le carnage profiterait grandement à sa carrière. »

Qiao Shi, alors chef de la sécurité en Chine et l’un des cinq membres du Comité permanent du Politburo, avait en 1988 menacé les dissidents tibétains d’une «répression impitoyable».

Ce fut probablement la mort du Panchen Lama dans des circonstances mystérieuses, au sein du monastère de Tashilhunpo, en janvier, qui déclencha les événements de mars : «L’atmosphère au Tibet était devenue extrêmement tendue ; des perturbations avaient lieu dans toute la région », observe Tang.

Les événements qui menèrent au massacre commencèrent tôt le 7 février, lorsque «les habitants de Lhassa se réveillèrent pour voir flotter, au-dessus du Jokhang, le drapeau des lions et des montagnes enneigées, symbole interdit du nationalisme tibétain». De fait, cet acte de défi fut porté à l’attention du chef suprême Deng Xiaoping, du chef du Parti Zhao Ziyang et d’autres dirigeants de Beijing ; les mêmes personnes joueraient les rôles principaux trois mois plus tard à Pékin.

LE SIÈGE DU JOKHANG

Au cours des deux jours suivants, les PPA occupèrent le temple de Jokhang, où le drapeau avait déjà disparu ; 20 moines furent arrêtés.

La situation s’aggrava le 2 mars quand une foule commença à contourner le Jokhang en scandant des slogans, «Dalaï Lama au Tibet» et « Retour aux Tibétains»; le nombre de manifestants augmenta rapidement. Bientôt, une échauffourée éclata entre la foule et 200 policiers en civil, mais se termina sans dommage majeur.

Les documents de Tang indiquent que, de l’aube du 3 mars à minuit le jour suivant, les cadres du Parti et les chefs militaires discutèrent de la détérioration de la situation. Pour beaucoup, l’aggravation était due au «manque de discipline» de la PPA et qu’aucun fonctionnaire « n’avait tenu compte des plaintes du peuple ».

Les membres du PPA restèrent tranquillement assis tout au long de la réunion ; les instructions de Qiao Shi étaient d’ « éviter les discussions et les débats sur les détails … votre fonction au Tibet ne peut pas être exercée par d’autres ».

Le 5 mars au matin, le commandant du PPA, le général Li Lianxiu, ordonna l’incident: « La force spéciale doit immédiatement produire 300 agents habillés en civil et en moines, qui coopèreront avec la police en civil afin de créer une atmosphère provocatrice le long du Barkhor. Les ordres doivent être tenus secrets des autres unités coopérantes impliquées. Quiconque viole ces ordres sera sévèrement puni.  »

SINISTRE EPISODE

Le 6 mars, la plupart des étrangers parqués au Holiday Inn et bénéficiant d’une ville sans témoin, le PPA frappa: « Le piège fut lancé. La police apparut sur les toits donnant sur la ruelle étroite de Xuanjing, armes automatiques au poing, et s’enflamma. En l’espace de 10 minutes, 300 personnes furent tuées » , déclare Tang, ajoutant que 450 personnes avaient été tuées et plus de 3 000 arrêtées pendant les heures suivantes.

Le lendemain soir, Hu Jintao proclama que « la police armée, suivant les instructions du Comité Central, a maintenu l’unité de la Patrie». Hu avertit que «  la majorité des Tibétains qui ont participé aux troubles… doivent venir se déclarer coupables et promettre de ne pas récidiver. » À la suite de cette action forte, Hu Jintao fut bientôt promu au Politburo.

Il reste à espérer que Pékin, un jour, rende des comptes sur les épisodes de Tiananmen et du Barkhor. Ce serait constructif pour la Chine, si elle désire exorciser son passé.

Article du 07/06/2018, Claude Arpi, paru dans Mail Today et DailyO

Traduction France Tibet