Durant des mois, Pékin a nié l’existence de dizaines de camps de détention où ont été envoyés, de force, environ un million de musulmansde la région désertique du Xinjiang sous prétexte de «lutte contre l’extrémisme». Puis le Parti communiste a brusquement tourné casaque la semaine dernière, se mettant à faire la promotion de ces «centres de formation», où les «stagiaires» viendraient spontanément apprendre par cœur les pensées du président Xi Jinping et se former à la cuisine ou à la couture.

Une enquête de l’Agence France-Presse vient briser cette image de bonheur pédagogique en révélant que le centre de Hotan, vanté dans un riant reportage diffusé à la télévision nationale la semaine dernière, a passé commande à lui seul de 2 768 matraques, 1 367 paires de menottes et 2 792 pulvérisateurs de gaz au poivre. Dans les milliers de documents en ligne concernant ces camps que l’AFP a épluchés, se trouvent également des commandes de gourdins à pointe, de pistolets à impulsion électrique, de barbelés, de caméras infrarouges, d’équipements d’écoute téléphonique, de grenades lacrymos, et même une «chaise-tigre» qui permet d’attacher un prisonnier par les mains et les pieds. Des équipements qui doivent, selon un cadre, «permettre de réduire le nombre d’accidents lorsqu’il n’est pas nécessaire d’utiliser des armes à feu» ou, selon un autre, «éviter les évasions». Et pour le seul canton de Hotan, l’AFP a noté l’achat de 194 000 manuels de mandarin en moins d’un mois au début de l’année 2018.

Un million de Ouïghours touchés

Ces informations viennent corroborer les témoignages recueillis parLibération malgré la censure et la surveillance policière auprès d’anciens prisonniers ou auprès de leurs familles, et les enquêtes publiées par des ONG internationales. Tous dessinent une entreprise de terreur et d’enfermement extrajudiciaire à grande échelle, basée sur des critères culturels et religieux, qui touche environ 10% des 10 millions de Ouïghours, ainsi que d’autres minorités musulmanes vivant dans cette lointaine province du Xinjiang. Bien loin d’une campagne «antiterroriste» raisonnée ou d’un programme d’«éducation» destiné à «lutter contre la pauvreté» et à développer «l’harmonie entre les peuples» que prônent les autorités chinoises.

image : Devant une mosquée de Kachgar, deuxième ville du Xinjiang, en juin 2017. Photo Johannes Eisele. AFP