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10/10/20 | 17 h 31 min par Brice Pedroletti

Une «Chaise vide» en hommage à Liu Xiaobo à la Cartoucherie de Vincennes

Ariane Mnouchkine installe à la Cartoucherie une sculpture commémorant le Prix Nobel de la Paix chinois Liu Xiaobo.

C’est une chaise en fonte de trois mètres de haut, dont les barreaux de la partie inférieure, sont ceux, glaçants d’une cellule de prison. Dix ans après l’attribution du prix Nobel de la paix au dissident chinois Liu Xiaobo le 8 octobre 2010, cette « Chaise vide de la liberté » du sculpteur Wang Keping, a été inaugurée vendredi dans le seul lieu qui s’est porté volontaire pour l’accueillir en France : le Théâtre du Soleil, à la Cartoucherie de Vincennes, où à l’invitation d’Ariane Mnouchkine, l’œuvre a été installée sur l’herbe rase au milieu des arbres, devant les roulottes où logèrent artistes et sans-papiers.

Bref, «elle est ici comme si elle y avait toujours été», s’est félicitée Ariane Mnouchkine avant de lire devant une centaine d’invités, des représentants d’ONG, des dissidents et artistes chinois, des sinologues, le discours fleuve de Liu Xiaobo à l’annonce de sa condamnation en 2009, ce « je n’ai pas d’ennemis, je n’ai pas de haine » qu’il n’a jamais pu entièrement prononcer car son temps de parole ne devait pas dépasser celui du procureur.

La «chaise vide» symbolise celle qui fut placée sur la scène, lors de la cérémonie de remise du Nobel à Oslo, le 10 décembre 2010, alors que Liu Xiaobo purgeait une peine de onze ans de prison et que son épouse, Liu Xia, était séquestrée dans l’appartement du couple en Chine. Ce premier Prix Nobel de la Paix ,jamais attribué à un Chinois, eut un énorme retentissement dans le monde.

«Il a été effacé de la surface du monde»

Si l’événement fut étouffé en Chine, où les censeurs se mirent à bannir les idéogrammes « kong yisi » (chaise vide) circulant sur les réseaux sociaux, il n’en suscita pas moins un immense espoir dans les milieux pro démocratie, alors en pleine ébullition. Non seulement Liu Xiaobo mourut en prison en 2017 sans jamais bénéficier d’une remise de peine, mais l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping fin 2012 allait remettre en question toutes les avancées conquises en matière de liberté et plonger la Chine dans un totalitarisme d’un genre nouveau.

Nul doute que l’intellectuel dissident eût salué, s’il était encore en vie, le trio à l’origine de la Chaise vide de la liberté de la Cartoucherie : un célèbre sculpteur chinois en exil, dont l’une des premières œuvres, Silence, en 1979, montrait un visage borgne à la bouche obturée par un cylindre ; une sinologue et défenseuse des droits qui œuvre inlassablement pour faire connaître en France le sort des victimes de la dictature chinoise et de ceux qui lui résistent, Marie Holzman ; et enfin une directrice de théâtre qui a défendu avec passion dans ses créations, entre autres, la cause tibétaine. « Quand Liu Xiaobo a disparu, non seulement il était en prison et n’avait pas recouvré la liberté alors qu’il était à deux ans de la fin de sa peine, mais il a été effacé de la surface du monde, puisqu’on ne lui a pas donné de sépulture, ses cendres ont été dispersées en mer pratiquement deux à trois jours après sa mort. Et tout ça, pour nous, c’était trop», a déclaré Marie Holzman.

C’est par Wang Keping, qui l’appelle en pleurs, que Marie Holzman apprend, le 13 septembre 2017, la mort de Liu Xiaobo, que les autorités carcérales ont transféré une quinzaine de jours plus tôt dans un hôpital pour lui découvrir un cancer en phase terminale. Elle parle au sculpteur d’un projet, ancien, de faire réaliser la chaise d’Oslo. Wang Keping se porte immédiatement volontaire. La pièce est réalisée sur leurs propres fonds.

Deux heures et «pas une minute de plus»

Lors du premier anniversaire de la mort du dissident, une commémoration a lieu devant le Centre Pompidou. Les organisateurs ont toutes les peines du monde à avoir l’autorisation d’y exposer la sculpture, pendant deux heures et «pas une minute de plus». En février 2019, la Chaise vide est transportée à Bruxelles pour être exposée deux semaines dans une pièce du Parlement européen, lors d’un congrès d’ONG contre la peine de mort.

A Washington, en 2010 : là aussi, une chaise vide symbolise Liu Xiaobo, lors d’une cérémonie. ALEX WONG / AFP

Régulièrement sollicitée pour sa connaissance de la Chine, Marie Holzman signale partout où elle va, notamment à l’Elysée, que la Chaise vide de la liberté cherche un lieu d’accueil. De la mairie de Paris au tribunal de Bobigny, les pistes explorées n’aboutissent pas. «La création de cette œuvre dédiée à Liu Xiaobo n’a pas suscité un enthousiasme phénoménal à Paris. Nous n’avons obtenu l’autorisation de l’exposer nulle part», constate-t-elle.

Jusqu’à ce qu’Ariane Mnouchkine, tout juste remise du Covid, se fasse un point d’honneur à lui ouvrir ses portes. Seul représentant de l’Etat à la Cartoucherie vendredi, l’ambassadeur pour les droits de l’homme, François Croquette, a ironisé sur la «politique de la chaise vide» des gouvernements qui se sont succédé en France depuis l’emprisonnement de Liu Xiaobo, pour rendre hommage à «vous les artistes du Théâtre du Soleil, vous les militants des ONG qui, aujourd’hui encore, avez sauvé notre honneur».