C’est l’un des plus grands fleuves nourriciers de la planète. Le Mékong s’étire à travers six pays, sur 4 300 kilomètres. Né dans les austères plateaux himalayens du Qinghai à 5 000 mètres d’altitude, il se déverse dans les monts du Tibet et du Yunnan. À la moitié de son parcours, il marque la frontière entre la Chine, la Birmanie et le Laos, dans la zone légendaire du Triangle d’or.

Il borde ensuite la Thaïlande avant de s’enfoncer dans la jungle laotienne. Il traverse enfin le Cambodge et alimente le Tonlé Sap, le plus grand lac d’eau douce d’Asie, puis il se divise en neuf bras principaux au Vietnam, le long de rizières, avant de se jeter dans la mer de Chine.

Mais les quelque 60 millions d’Asiatiques pour qui ce fleuve est vital, s’inquiètent de voir son niveau baisser dangereusement. « Il atteint à peine un mètre de haut, son niveau le plus bas depuis environ cinquante ans, alors que nous ne sommes qu’au début de la saison sèche », confirme Olivier Languepin, journaliste basé à Bangkok (Thaïlande) depuis 2006, rédacteur en chef de thailande-fr.com

Des conséquences dévastatrices

Le Mékong est l’un des fleuves les plus nourriciers au monde. (Photo : Reuters)

Cette situation pourrait avoir des conséquences dévastatrices sur la reproduction des poissons. Elle est particulièrement alarmante du nord de la Thaïlande aux plaines du Cambodge, soit sur plusieurs centaines de kilomètres.

Car, après l’Amazone, le Mékong offre la biodiversité aquatique la plus importante du monde (1 300 espèces de poissons). Des pêcheurs constatent actuellement « une réduction de 70 % des prises de poissons », confiait au magazine Geo Brian Eyler, directeur du programme Asie du Sud-Est au Stimson Center, un centre de réflexion de Washington, et auteur des Derniers jours du puissant Mékong.

Sécheresse et barrages hydroélectriques en cause

Par endroits, le fleuve n’est plus qu’une petite rivière. (Photo : Reuters)

Le réchauffement climatique, qui entraîne des périodes de sécheresse de plus en plus sévères, est certes une explication de la baisse du niveau de l’eau. Mais des experts pointent aussi du doigt la multitude de barrages hydroélectriques, construits en amont en Chine et au Laos sur le Mékong et ses affluents : plus de 100 barrages sont déjà opérationnels dans le bassin du Mékong en Chine, au Laos, en Thaïlande et au Vietnam. Des dizaines sont encore en construction.

Surexploitation du sable

L’autre raison qui explique l’inquiétante baisse du niveau du Mékong, c’est l’extraction de sable. « L’extraction se fait à un rythme absolument astronomique, nous assistons à une transformation de la forme de la planète à l’échelle industrielle », explique le professeur Stephen Darby, spécialiste des rivières à l’Université de Southampton, interrogé par la BBC.

Tout l’écosystème de ce fleuve d’Asie du Sud-Est est également menacé par la surexploitation du sable. Conséquence : les rives s’effondrent et un demi-million de personnes risquent de perdre leur maison.

L’extraction de sable dans le Mékong menace son écosystème. (Photo : Reuters)

Extrait du lit de ce fleuve géant au Cambodge et au Vietnam, le sable est l’une des ressources les plus recherchées de la planète. Jusqu’à 50 milliards de tonnes sont draguées chaque année dans le monde – la plus grande industrie extractive de la planète, selon la BBC.

Des autoroutes aux hôpitaux, le sable est la composante essentielle d’industries aussi variées que les cosmétiques, les engrais et la production d’acier, sans oublier celle de ciment.

Au cours des deux dernières décennies, la demande a triplé, selon l’ONU, alimentée par la course à la construction de villes nouvelles. La Chine aurait consommé plus de sable entre 2011 et 2013 que les États-Unis pendant tout le XXe siècle, en raison de l’urbanisation de ses zones rurales.

Au cours des deux dernières décennies, la demande en sable a triplé, selon l’ONU. (Photo : Reuters)

Le sable est également utilisé pour densifier la masse terrestre. Singapour est aujourd’hui 20 % plus grand qu’au moment de son indépendance en 1965.

« Chaque année, nous extrayons suffisamment de sable pour construire un mur de 27 m de haut et 27 m de large, tout autour du monde », explique Pascal Peduzzi du Programme des Nations Unies pour l’environnement.

Selon le WWF (Fonds mondial pour la nature) et la Commission du Mékong, le lit des deux principaux canaux du delta du Mékong a perdu 1,4 m d’altitude en dix ans, jusqu’en 2008, et entre deux et trois mètres ont été perdus depuis 1990.

D’après des recherches publiées le mois dernier dans la revue scientifique Nature, l’extraction de sable sur une section de 20 km (12,5 miles) du fleuve ne peut pas être remplacée assez rapidement par des sédiments naturels provenant du cours supérieur du fleuve. C’est donc une menace écologique.

Et la BBC souligne que le Mékong n’est pas le seul endroit où l’extraction de sable suscite la controverse. Au Kenya et en Inde par exemple, il y a eu de violents affrontements pour cette ressource, qui est exploitée à un rythme de 18 kg par jour pour chaque personne sur la planète.

C’est donc un problème mondial. Des scientifiques de l’Imperial College de Londres songent sérieusement à en exploiter plutôt dans des zones désertiques pour éviter une catastrophe écologique et humaine comme celle qui menace actuellement les régions bordant le Mékong.