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23/06/17 | 11 h 25 min

Wei Jingsheng témoigne sur le massacre de la place Tiananmen

Wei Jingsheng à gauche témoigne lors d’une audience à la Chambre des représentants des États-Unis, un homme portant un t-shirt représentant les protestations de la place Tiananmen le regarde, Washington, DC, le 3 juin 2013.

Beaucoup de jeunes aujourd’hui ignorent la signification de ce 4 juin 1989. Beaucoup de personnes d’un certain âge en ont entendu parler, mais elles ne savent pas ce qui s’est réellement passé. Personne ne connaît vraiment bien le Massacre de la Place Tiananmen, parce que la plupart d’entre eux n’ont pas osé en parler, en raison de la pression du Gouvernement.

Donc, je voudrais rappeler toute l’histoire et rétablir les faits. Quelqu’un a dit que les gens d’aujourd’hui n’aimaient pas écouter la raison ; tout ce qu’ils veulent, ce sont des histoires, de préférence sur un écran, y voir la vie comme un divertissement. Peu importe si ces histoires ne sont pas vraies.

Eh bien, je crains ne pas pouvoir réaliser cela. Et ce n’est pas seulement parce qu’il n’y a pas d’images animées sur un écran à regarder, c’est aussi parce que mon histoire est véruidique.

Dans un langage académique, le bon moyen de se référer au 4 juin est : «le 4 juin 1989, ou quand Deng Xiaoping a annoncé une tragédie en ordonnant à l’armée d’abattre son propre peuple».

À l’étranger, les expressions «mouvement pro-démocratie de 1989» ou «protestations démocratiques du 4 juin» sont plus courantes ; les étrangers décrivent généralement les manifestations comme le «Mouvement de démocratie de la place Tiananmen», ou «Le massacre de la Place Tiananmen». Mais bien sûr, le Mouvement a eu lieu non seulement sur la Place Tiananmen à Pékin, mais aussi dans tout le pays, y compris au Tibet et au Xinjiang.

La description du Parti Communiste Chinois est plus laide encore. Pour commencer, ils ont qualifié l’incident «d’ émeutes contre-révolutionnaires». Plus tard, ils ont décidé que ce n’était pas tout à fait juste, et ont commencé à faire plutôt référence à « l’incident du 4 juin », ou à « la Tourmente » . Plus tard, ils ont décidé que cela ne semblait pas si bon non plus, et ont commencé à utiliser l’expression « perturbations ». La culpabilité ressentie par le Gouvernement se manifeste sur papier.

J’ai reçu la plus longue condamnation de toutes celles liées au Mouvement Démocratique de 1989 et cette sanction était censée donner l’exemple. J’ai accompli 10 ans de prison, sur une peine de 15 ans. Les gens l’appellent  » s’agenouiller en prison », parce que les prisonniers doivent s’accroupir chaque fois qu’un gardien de prison s’adresse à eux. Mais je ne l’ai jamais fait, parce que j’ai toujours maintenu mon innocence, et j’ai toujours dit que je n’avais rien fait de mal.

Quand j’étais dans la prison de Qinghai, j’étais autorisé à acheter un mouton chaque automne, sur les ordres de [Hu-Yaobang, ancien premier ministre], pour compléter le régime alimentaire carcéral. L’automne était la saison d’abattage des moutons, et il n’y avait jamais de viande en vente pendant les mois d’hiver. À l’automne 1988, Kuai Dafu et Han Aijing ont éte libérés  et j’étais la seule personne dans la cellule à acheter un mouton.

Un jeune gardien de prison m’a pris à part et m’a dit de ne pas m’embêter à acheter un mouton cette année-là, parce que je sortirais de prison le 1 er octobre.

« Foutaises? » lui ai-je répondu. « Deng est encore vivant ».

« Eh bien, on nous a dit de nous préparer à votre libération, ça vient de plus haut, » a-t-il dit. « Ils pourraient agir à tout moment ».

Lorsque le 1er octobre était arrivé et passé, je lui ai demandé ce qui se passait à ce sujet.

« Le 1er octobre est venu et est parti », dis-je.

« Attendez un peu plus longtemps », m’a-t-on répondu. « Vous serez à la maison d’ici la fin de l’année. »

« Au Nouvel An? » je lui ai demandé à nouveau, et il a dit, moins sûr de lui-même maintenant, que je serai peut-être à la maison d’ici le Nouvel An chinois.

« Les patrons nous ont dit de nous préparer à vous libérer, mais je ne sais pas quand ça sera », a-t-il déclaré.

Je n’ai pas reposé la question.

Peu de temps après, j’ai entendu dire qu’il y avait une perturbation dans l’atmosphère politique de Pékin. Alors Hu Yaobang est mort, et les étudiants ont commencé à se rendre dans les rues de Pékin, rejoints par des millions de citoyens ordinaires qui les ont soutenus, jour après jour. Ensuite, il y avait l’occupation de la Place Tiananmen, les grèves de la faim et les sit-ins, et le mouvement de l’Armée populaire de libération dans la capitale. Je les ai regardé ouvrir le feu et massacrer les gens à la télévision.

Plus tard, j’ai vu Liu Xiaobo à la télé disant qu’il n’avait vu aucun cadavre, et pensé que nous, les Chinois, étions des gens lâches. Quand j’ai revu Liu Xiaobo après cela, il m’a dit qu’il n’avait pas eu le courage de dire la vérité: il était vraiment effrayé, alors je lui ai pardonné. C’était une question de vie ou de mort après tout et les personnes cruelles qui en étaient responsables étaient Le Parti Communiste chinois. La plupart des étrangers étaient aussi lâches, et ils apparaissaient sur nos écrans très forts, car leurs gouvernements n’étaient pas aussi cruels que le nôtre.

Ils allaient me laisser sortir en 1993, six mois avant la candidature de Pékin pour organiser les Jeux Olympiques de 2000. Ce n’est que plus tard que j’ai découvert que Deng Xiaoping avait annulé l’ordre de ma libération, parce qu’il était mécontent de tous les appels pour ma libération et la libération de tous les prisonniers politiques lancés par des personnalités culturelles éminentes comme Fang Lizhi et Xu Liangying .

Des sources très proches des dirigeants m’ont dit que Deng voulait vraiment me libérer tôt, car il ne voulait pas être soumis à un afflux de critiques du reste du monde tous les jours, alors que je pourrissais en prison. Mais ces lettres ouvertes  l’ont énervé,  il a donc hésité et changé d’avis. Il semblait que toutes ces lettres aient fait l’effet inverse que prévu.

Ils ont également provoqué un deuxième débat interne féroce au sein du Parti à propos de moi. La première fois en 1979, il y a eu un grand débat pour arrêter ou non le Mur de la Démocratie et me faire un procès. Le fait que j’aie échappé à l’exécution et que ma vie aie été sauvée établissait un précédent qui est encore suivi : les prisonniers d’opinion ne sont condamnés  à la peine de mort.

Le deuxième débat a été la cause directe de la mort de Hu Yaobang et de la dissension entre les rangs du Parti, et plus tard des protestations démocratiques massives qui ont suivi. Vous pourriez dire que j’ai été utilisé deux fois comme bouc émissaire, mais je suis heureux d’avoir été utilisé de cette façon. Au moins, quand vous le regardez de cette façon, j’ai été d’une certaine utilité, plutôt que d’être un malheureux déchet excrété par le système.

Alors que je regardais les images de télévision exhibant des étudiants à genoux devant la Grande Salle du Peuple, les gardiens de prison disaient: « Wei, ce serait mieux si vous y  étiez : ces étudiants sont immatures. Ils ne sont pas comme ces vieux gars.  »

Mais il ne me semblait pas à l’époque que j’aurais pu faire quoi que ce soit pour changer la situation.

Traduction France Tibet