Rao Pingru pendant le Festival d'Angoulême le 27 janvier 2017

Rao Pingru pendant le Festival d’Angoulême le 27 janvier 2017 © AFP / Yohan BONNET

A 94 ans, Rao Pingru, même s’il ne se considère ni comme écrivain ni comme dessinateur, est devenu une célébrité en Chine en publiant « Notre Histoire », son autobiographie dessinée dans laquelle il raconte avec grâce et humour son amour pour sa femme, Meitang, dans un siècle de tourments. Marié près de 60 ans à Mao Meitang, il a commencé à dessiner pour communiquer avec sa femme, malade et perdant la mémoire, pour se remémorer les bons souvenirs de leur vie commune. Après la mort de Meitang, ces aquarelles ont été un moyen de faire son deuil et d’intéresser enfants et petits enfants à leur vie de couple.

« Mon souvenir le plus ancien remonte à l’année de mes huit ans, lorsque mes parents ont organisé pour moi le rite de « l’éveil « . Pour une cérémonie de cette importance, on avait, comme il se doit, choisi un jour faste. Le jour venu, les domestiques me firent lever vers trois heures du matin. Après ma toilette, j’entrai dans la salle de réception. Tout avait été bien disposé : un portrait de Confucius était dressé en face de l’entrée, devant lequel se tenaient mon père, ma mère et le précepteur. Dans la nuit silencieuse, la lueur des bougies accentuait la solennité de la scène, faisant naître en mon cœur d’enfant une secrète excitation. En fait, ce qui m’enthousiasmait le plus, c’étaient les quatre trésors du lettré disposés sur la table, pinceau, papier, bâton et pierre à encre, tous flambants neufs. J’appelais le précepteur oncle Wang Yin, sa fille aînée était l’épouse de mon frère aîné. C’était le plus haut magistrat de la cour du Hunan, sa calligraphie était excellente. Sa main serrée sur la mienne, il me fit tracer suivant un modèle imprimé à l’encre rouge quelques caractères simples : « Suprême Confucius, maître de trois mille disciples et soixante-dix lettrés … ». La pression de ses doigts me faisait mal, mais en la circonstance je n’osai souffler mot. Suivant la règle, les caractères ainsi tracés et le pinceau furent sans attendre rangés avec soin. Quelques mets et boissons avaient été préparés et arrangés sur un côté du salon, leur fumet semblait devoir dissiper la gravité de la cérémonie qui venait de prendre fin. Après ce repas, le précepteur m’emmena à l’école, empruntant les ruelles où pointait l’aube, l’air matinal était d’une pureté glaciale ».

Extrait de « Notre Histoire » de Rao Pingru, traduit par François Dubois, aux Éditions du Seuil

Marie Holzman sinologue, auteurE et enseignante

Marie Holzman sinologue, auteurE et enseignante © Maxppp / Smail Azri/Wostok Press

Marie Holzman, est sinologue, et l’auteure de nombreux livres et traductions sur la Chine contemporaine. Elle a vécu le premier Printemps de Pékin en direct et a consacré une bonne partie de sa vie à l’aide aux dissidents et aux exilés. Depuis 1990, elle est présidente de Solidarité Chine, une association créée en juin 1989 pour venir en aide tant aux exilés fuyant la répression du mouvement de Tian’anmen qu’aux démocrates restés en Chine, et aussi pour perpétuer la mémoire de ce drame. Elle se donne alors pour mission de « faire entendre tous les dissidents chinois ». « Il faut faire entendre la voix de ceux qui adoptent une démarche pro-démocratie, pacifique et rationnelle, pour que l’Occident comprenne que les Chinois ne sont pas tous fascinés par le business ou la falsification des œuvres d’art », insiste-t-elle. Depuis plus de 25 ans, elle accueille la majorité des dissidents chinois qui transitent ou restent en France, leur fournit un accompagnement pour reconstruire leur vie dans l’Hexagone et pour traduire leurs moindres démarches administratives. « Je ne sais jamais dire non ! Ils ont besoin de moi, je suis là ! ».

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