Le premier site d'actualité sur le Tibet

www.tibet.fr

16/07/17 | 16 h 15 min par Blaise Willa

«Je vis avec des réfugiés tibétains»

 

Rosette Poletti, 78 ans, parle peu de sa vie privée. Elle a pourtant accepté d’ouvrir les portes de son appartement, qu’elle partage avec Tenzin et Kunga à Yverdon.

«On vous attendait, entrez seulement…» glisse Rosette Poletti sur le pas de la porte de son appartement. On lui emboîte le pas. Le logis, au troisième étage, est plutôt standard: quelques pièces en enfilade, un couloir, une salle de bain et un joli bureau bercé de lumière printanière. Mais, ici, le regard est immédiatement attiré par autre chose: ces taches de couleurs qui ornent les murs, tantôt draperies et dessins, tantôt photos venues de loin, de très loin. Ici encore, le joli minois d’un bébé bridé ; là, un couple plus âgé, assis devant une ferme. Là aussi, le drapeau coloré du Tibet. Et, surprise absolue, trônant au milieu du bureau encombré de la célèbre infirmière, un magnifique petit autel dédié à bouddha et au dalaï-lama.

 

Impassible, Rosette nous invite à la rejoindre au salon Tenzin et Kunga, 32 et 33 ans, regardent en silence leur célèbre colocataire de 78 ans prendre place sous la magnifique broderie multicolore de la ville sainte de Lhassa.

 

«Nous habitions dans la même maison à Yverdon, que nous avons dû, hélas, quitter en 2014, raconte Rosette Poletti. Eux comme moi, nous cherchions un appartement, c’était très difficile … Il y avait, ici, un logis trop grand pour moi seule, nous nous entendions bien, j’ai proposé cette colocation! J’étais déjà garante pour sept personnes à Yverdon, alors pourquoi pas deux de plus?»

Trente et un jours dans l’Himalaya

L’histoire de Tenzin et Kunga est tragiquement la même que celle vécue par des milliers de réfugiés tibétains qui ont quitté leur pays à la suite des persécutions chinoises. Après avoir gagné le Népal avec huit compagnons d’infortune, Tenzin a découvert la Suisse en 2011. Son mari n’a pu la rejoindre que trois ans plus tard. «Je suis originaire du sud du Tibet, raconte la jeune femme dans un français encore élémentaire. J’ai dû laisser mes parents, mes frères et mes sœurs sur place, c’était très difficile. En Suisse, heureusement, les Tibétains ont beaucoup de contact les uns avec les autres et s’entraident volontiers.» Rosette l’interrompt. «Si elle a le temps, elle vous racontera comment elle a marché 31 jours dans l’Himalaya, mal équipée, souffrant du froid et de la faim … » Impassible, Tenzin reprend. « Les Tibétains cherchent vraiment à s’intégrer, tout en gardant leurs traditions.» Rosette opine. «Vous savez, Kunga, son mari, connaît les quatre écritures tibétaines comme personne, enfin, à ce qu’on m’en a dit…»

 

Autour de la table, le récit se poursuit. Le voyage en avion, et donc l’arrivée à Zurich, au Centre d’enregistrement de Kreuzlingen, puis à Lausanne. «Ils l’ont envoyée à Crissier, comme ça, toute seule, sans rien…» lance Rosette. «Oui, on m’a mise dans le train et quelqu’un m’a aidée par des gestes, jusqu’à l’EVAM (Etablissement vaudois de l’accueil des migrants). Je ne connaissais personne. Un jeune garçon est venu avec des tranches de pizza et du Coca. Mais je ne pouvais rien manger …» Tenzin s’étrangle. Un sanglot pointe. «Après, les gens ont été sympas, on m’a amenée à Migros, on m’a montré les marques les moins chères et on m’a donné une couverture. J’étais très touchée …» Tout va alors s’enchaîner: cours de français, obtention d’un premier permis de demandeur d’asile, puis permis B. C’est là qu’elle se mettra en quête d’un premier appartement, avant la fameuse colocation. Rosette s’enhardit, fière de ses  protégé : «Elle a même gardé la couverture, une belle à croix suisse! Je me souviens, au début, je lui ai donné quelques cours de français et ma sœur, plus tard, a appris à conduire à Kunga parce que moi, j’ai une automatique …»

«Le reste, c’est du détail»

Aujourd’hui, ils vivent donc tous ensemble, en vrais colocataires. Rosette Poletti a appris à goûter la «très chouette» cuisine tibétaine («elle fait ses momos avec l’ail des ours d’Yverdon !»)et Tenzin cuisine «magnifiquement» le papet vaudois. Cela tombe plutôt bien, Rosette n’a jamais été une grande cuisinière, mangeant le plus souvent dans les institutions qui l’employaient. «Des copines de mon âge m’ont dit : “ Mais t’es jamais seule chez toi, dès que tu rentres, il y a quelqu’un.”  Ben oui, leur ai-je répondu, et c’est un privilège, une bénédiction !»

 

Le couple part très tôt le matin pour suivre une formation — Tenzin sera bientôt auxiliaire de santé — et Rosette, elle, s’en va travailler comme à son habitude, au travers de la Suisse et du monde, enseignant une doctrine qui a fait ses preuves, le fameux lâcher-prise. La cuisine n’a pas été le seul changement dans sa vie : l’infirmière a appris à partager sur tous les tableaux, comme ces dimanches où la communauté tibétaine se réunit dans leur logis. Ou la bête vie quotidienne, qui a pris un rythme de croisière rapidement. «Quand la salle de bain est fermée, c’est simple, j’attends. Point à la ligne. Ils ont changé deux ou trois choses, comme les linges pendus ailleurs, mais quelle importance cela a-t-il ? Je vous le demande … J’ai dans ma chambre un tanka tibétain et une icône qui représente le lavement des pieds par le Christ : cela se rejoint ! Il s’agit d’amour et de compassion, des valeurs qui ont du sens dans toutes les religions du monde … Le reste, c’est du détail !»

Rosette, femme-sandwich

En termes d’engagement, Rosette Poletti n’en est pas à son coup d’essai. Plutôt même du genre militant. Lors des dernières votations sur le renvoi des étrangers criminels, elle n’a pas hésité à se transformer en femme-sandwich dans les rues de sa ville, Yverdon. Elle avait griffonné des slogans hostiles à l’initiative, sous le regard réprobateur de ses petits-neveux. «Ils ont perdu le goût de l’engagement, soupire-t-elle. Leurs parents ont 45 ans, ils vont courir, font du sport, c’est très bien! Leurs enfants, c’est un peu la « bof génération ». Ils disent qu’ils sont fatigués … Avec les enjeux d’aujourd’hui, il faut se réveiller ! Je le dis aussi à mes contemporains : on oublie le privilège que l’on a, comparé à ces refugiés qui débarquent sans rien chez nous… Quand je pense à leurs difficultés, à la langue qu’ils ne connaissent pas… Une amie cherche des cours de français depuis des semaines, impossible à trouver en raison du prix. Alors, je pense à tous ces instituteurs retraités d’Yverdon, j’imagine qu’il ne doit pas être si compliqué de donner une heure de son temps par semaine ? On pourrait faire une petite centrale dans un bistrot, non ?»

 

Il est l’heure. Kunga se lève pour partir à la gare. Rosette les regarde avec chaleur. «Des enfants pour moi ? Je ne sais pas … Mais je les aime beaucoup, en tout cas.»

Blaise Willa

Dim, 01/05/2016 – 00:00. Mis à jour le Mar, 10/05/2016 – 08:36Photos: © Yves Leresche