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30/08/16 | 8 h 00 min par Dan Southerland

50 ans après, les Tibétains se remémorent la Révolution culturelle

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Tibétains brandissant le portrait de Mao Zedong lors d’un rassemblement de masse à Lhassa le 1er octobre 1966.

Le 50ème anniversaire de la désastreuse Révolution Culturelle a suscité un grand intérêt dans les médias cette année. Mais bien peu ont cherché à comprendre la catastrophe que cela a représenté pour le Tibet.

Suite au déclenchement par Mao Zedong de la Révolution Culturelle au printemps 1966, le Tibet devint la cible d’une campagneconduite par la Chine visant à  « faire du neuf en se débarrassant du vieux ».

La plupart des monastères tibétains avaient déjà été détruits avant la Révolution Culturelle. Ce qui en restait fut saccagé et pillé. Et les gardes rouges s’introduisirent dans les maisons à la recherche d’objets religieux.

Les premiers gardes rouges à apparaître au Tibet comprenaient des étudiants tibétains éduqués, endoctrinés et radicalisés dans des « Universités des nationalités » en Chine. Devenus de fervents maoïstes, ils rentrèrent au Tibet déterminés à contribuer au lancement de la Révolution Culturelle.

Les gardes rouges avaient collé des affiches dans un centre de formation pour enseignants exigeant « l’éradication de la culture féodale ».

Avec d’autres radicaux, ils réclamaient la destruction des drapeaux de prières tibétains, de l’art religieux, des brûleurs d’encens et des textes sacrés, ainsi que des photos des vénérés Dalaï Lama et Panchen Lama.

Le 25 août 1966, les gardes rouges demandèrent aux écoles de participer à la destruction du plus important sanctuaire du Tibet, le Temple du Jokhang, situé au centre de Lhassa, la capitale du Tibet.

« Les gardes rouges sont entrés dans le temple et ont commencé à saccager les objets cultuels sacrés tout en vitupérant contre la ‘superstition’, » se souvient Drikhung Chetsang Rinpoché, dans sa biographie intitulée « From the heart of Tibet ».

Puis les enfants leur emboîtèrent le pas et se mirent à démanteler les sanctuaires et à traîner les statues sacrées avec des cordes à travers les rues.

Théâtre de la cruauté

L’historien Tsering Shakya explique que de nombreux Tibétains se sont trouvés emportés « par la ferveur de l’époque, tout comme le reste de la Chine » et sont allés jusqu’à dénoncer des amis, des membres de leur famille ou des enseignants comme étant « réactionnaires » ou « capitalistes ».

« Les quelques braves qui refusèrent de prendre part à cette folie en ont payé le prix, traités d’ennemis du peuple et soumis à des séances de lutte, » indique-t-il.

Pour Drikhung Chetsang Rinpoché, le Tibet devint un « théâtre de la cruauté ».

Du mois de mai 1967 jusqu’à la fin de cette même année, deux factions armées rivales affirmant chacune compter de vrais partisans de Mao Zedong, s’affrontèrent bien des fois dans les rue de Lhassa.

Dans le même temps, les gardes rouges évincèrent les cadres du Parti et prirent leur place. C’était le règne du chaos.

Début 1968, Mao envoya les troupes de l’Armée de libération du peuple (ALP) pour juguler les affrontements et prendre le contrôle. Les troupes s’emparèrent  des écoles et entamèrent une série d’exécutions.

Mais la culture tibétaine elle-même, sous toutes ses formes, continua à être la cible d’une bataille pour détruire les « quatre vieilleries » : les vieilles  idées, la vieille culture, les vieilles coutumes et les vieilles habitudes.

En 1969, l’ALP désarma les gardes rouges.

La Révolution culturelle prit fin officiellement avec la mort de Mao en 1976.

Sujet tabou

Cinquante ans après le lancement de la Révolution culturelle, les débats publics sur le rôle de Mao dans le déclenchement de cette chaîne d’évènements  violents sont toujours interdits.

En 1981, le Parti Communiste a fait une déclaration officielle concluant que la Révolution culturelle était une catastrophe, et que Mao avait commis des erreurs au cours de cette période.

Mais depuis lors, le Parti interdit toute discussion sur ce sujet, en raison, semble-t-il, de la crainte que tout débat public porte irrévocablement atteinte à la réputation de Mao Zedong, le fondateur de l’Etat Communiste Chinois.

Fort heureusement, bien que nombreux soient ceux qui  préfèreraient oublier, des survivants âgés et certains intellectuels tibétains, comme Tsering Shakya, ont gardé intact le souvenir de ces années-là.

Tsering Woeser, militante et bloggeuse tibétaine, née en 1966 au début de la Révolution culturelle n’a que peu de souvenirs personnels directs des évènements qui ont déchiré la société tibétaine.

Mais elle préserve les souvenirs des autres, en partie au moyen d’entretiens avec les survivants, de recherches approfondies, et grâce aux photos en noir et blanc prises par son père, haut gradé dans l’ALP à cette époque.

Bien que cinq décennies se soient écoulées, les Tibétains d’un certain âge se souviennent encore des passages à tabac, des dénonciations publiques, et des « séances de lutte » que les membres de leur famille et leurs amis ont endurés tout au long de la Révolution culturelle.

L’histoire personnelle d’un intellectuel

Un intellectuel tibétain en exil a raconté à RFA son expérience d’enfant pendant la période allant de 1966 à 1976, quand tous les membres de sa famille ont été désignés comme « ennemis de classe » ou appartenant à la « bande noire ».

En 1968, il avait 13 ans.

Les enfants ainsi que tous les autres membres de sa famille ont dû être « rééduqués ».

« Chaque soir nous devions aller à des réunions et lire les écrits et les slogans de Mao, » nous a-t-il expliqué.

« On nous demandait, ‘Qu’à fait votre famille aujourd’hui ?  Qu’ont-ils dit?' »

« Ils voulaient qu’on espionne nos familles. »

« J’ai souvent dû présenter des excuses parce que je n’avais pas surveillé toutes les activités de ma famille au cours de la journée. Je leur promettais d’être plus vigilant le lendemain. »

Sa famille vivait dans le Barkhor, la rue qui entoure le Temple sacré du Jokhang au centre de Lhassa. Les pèlerins de l’extérieur venaient  se prosterner sur le chemin de circumambulation du Barkhor autour du Temple.

Un jour, le garçon a été témoin d’un spectacle étonnant.

« Je jouais avec les autres enfants quand j’ai vu mon grand-père vêtu d’une espèce de costume … et portant de lourdes chaînes. »

C’était les entraves utilisées pour empêcher les chevaux  de divaguer.

« Mon grand-père était un homme d’affaires et un marchand. Il utilisait des chevaux pour se déplacer, » précise-t-il.

« Il portait un chapeau en papier. J’étais tout excité car je pensais qu’il était devenu acteur. »

Mais ce n’était pas un jeu.

Certains dans la foule criaient qu’il avait utilisé ces fers pour entraver des serfs ou des esclaves.

« Ils lui crachaient dessus et le frappaient avec leurs poings, » se souvient son petit-fils.

« Il a survécu aux coups, mais sa santé n’a jamais été la même. »

L’intellectuel tibétain qui raconte ces souvenirs ne souhaite pas que son identité soit révélée par peur de représailles contre sa famille restée au Tibet.

Le bouddhisme tibétain à l’heure actuelle

Après la Révolution culturelle, de nombreux monastères tibétains ont été reconstruits, mais leur contrôle par la police s’est accru au cours des dernières années.

Les moines et  moniales tibétains ont aussi été contraints de dénoncer le Dalaï Lama, épreuve pénible pour beaucoup de Tibétains qui le considèrent comme leur chef spirituel.

Et en 1995, bafouant la tradition tibétaine, la Chine a choisi son propre Panchen Lama,  considéré depuis toujours le chef spirituel le plus respecté au Tibet après le Dalaï Lama.

Le Dalaï Lama avait lui-même choisi- auparavant- un autre jeune Tibétain comme Panchen Lama. Le garçon a bien vite disparu, et il est à craindre qu’il soit assigné à résidence, d’une manière ou d’une autre, quelque part en Chine. Les porte-paroles chinois affirment qu’il mène une vie normale, mais que ni lui ni sa famille ne souhaitent être dérangés.

Une autre cause de désarroi pour les Tibétains provient de la décision prise par le Gouvernement chinois en 2007, de voir la Chine superviser le processus de reconnaissance de tous les lamas tibétains réincarnés, les « Bouddhas vivants », comme les appelle le Gouvernement.

Et vraisemblablement la prochaine incarnation du Dalaï Lama lui-même.
Dan Southerland est rédacteur-en-chef à Radio Free Asia.

Traduction France Tibet