Le premier site d'actualité sur le Tibet

www.tibet.fr

07/02/16 | 12 h 15 min par PAR IRÈNE FRAIN

« TIBÉTAINS EN EXIL : VOIR SON PAYS MUTILÉ … » par Irène Frain dans Paris Match

Tenam

Toujours d’actualité et en cette période de Losar – nouvel An Tibétain – 2143 : Année du Singe de Feu, cette analyse de l’exil des Tibétains par l’écrivaine Irène Frain en 2014, nous remémore la situation et  les espoirs des Tibétains qui apprécient la liberté dont ils peuvent jouir en France, en dépit des difficultés rencontrées sur leur parcours…

SI LOIN DE CHEZ SOI 

On le sait depuis les années 1950 : la Chine a annexé le Tibet, et depuis trois générations, avec violence, elle tente d’anéantir sa culture. A bout de nerfs, ses 7 millions d’habitants résistent, se font torturer et emprisonner, s’exilent ou s’immolent. Nous avons rencontré des Tibétains qui ont construit leur vie à Paris tout en gardant le lien avec leurs origines. Ils sont environ 1 700 et savent qu’ils ne verront peut-être jamais leur pays libre. Aujourd’hui, rencontre avec Tenam, 38 ans, traducteur.

Paris Match. Qui sont les réfugiés tibétains en France ? 

Tenam. Ils sont arrivés, pour la plupart, après le soulèvement qui a eu lieu quelques mois avant les Jeux olympiques de 2008. Ils ont entre 25 et 30 ans, ont toujours vécu sous le joug chinois et n’ont jamais rencontré le dalaï-lama. Ils ont le statut de “réfugiés politiques chinois”. “Chinois”, un mot qui nous crucifie : c’est le nom de nos envahisseurs… Ils ont souvent risqué leur vie en rejoignant le Népal et l’Inde illégalement, en hiver, quand la surveillance des cols himalayens par les soldats chinois se relâche. De là, ils ont gagné l’Europe. Débarquant à Paris, ils vivent souvent dans des conditions terribles, dans la rue ou le métro.

Parviennent-ils à s’intégrer ?
Au départ, tout est dur. L’alphabet tibétain n’a rien à voir avec l’alphabet romain ; ils ne comprennent rien aux enseignes, aux panneaux du métro… C’est leur enthousiasme pour la liberté qui règne en France qui les fait tenir. Précisons que 97 % des Tibétains vivent au Tibet où une manifestation de cinq minutes peut valoir cinq ans de prison et la privation des droits civiques pour les familles… Ici, ils ont le sentiment d’être en sécurité et arrivent à s’en sortir, travaillant dans la restauration asiatique ou tibétaine : depuis 2008, douze restaurants tibétains ont ouvert à Paris ! Et ils ont un sens de l’humour et de l’autodérision extraordinaire.

Quand votre communauté apprend qu’au pays un des vôtres s’est immolé par le feu, comment réagit-elle ?
Lors la première immolation d’un Tibétain, à Delhi en 1999, on a tous été en état de choc. On se posait la même question : “Comment avons-nous pu en arriver là ?” Un tel acte est contraire aux valeurs tibétaines. Cela provoque en nous une angoisse sans nom. Puis, nous avons découvert leurs textes, leurs lettres, qui appellent immolés via leur portable depuis des mégalopoles chinoises où ils se rendent pour être moins repérables. Ils font tout pour que l’immolé ne soit pas oublié. Cela nous fait du bien, éteint la souffrance, montre qu’on ne baisse pas la tête.

« LA CHINE PEUT CHANGER ! »Et que répondez-vous aux Français qui arguent que vous ne pouvez rien face à une superpuissance telle que la Chine ?
Qu’ils se réfugient dans une position facile ! D’après un enseignement du bouddhisme, la seule chose permanente dans le monde est le changement. Tous les empires, un jour ou l’autre, se sont écroulés. Même les plus tyranniques. Ou alors ils se sont métamorphosés. Donc la Chine peut changer ! Cette conviction nous soutient, en même temps qu’elle maintient notre communauté vivante. Et d’autant plus soudée que la transmission entre les générations fonctionne : nos grands-parents nous ont parlé de l’invasion du Tibet par les Chinois en 1959, ma génération a connu les événements de Tiananmen en 1989, et les ados ont vécu le grand soulèvement du Tibet en 2008. Il y a constamment des échanges d’expériences. Et puis, nous sommes conditionnés à prendre des précautions, y compris sur le contenu de nos courriels, les virus qu’on peut nous envoyer, les intrusions dans nos boîtes mails – c’est déjà arrivé…

Gardez-vous des liens avec vos familles ?
On s’écrit. Mais nous ne pouvons aller les voir que si nous disposons d’un passeport étranger.

Qu’est-ce qui vous fait le plus mal dans l’exil ?
Lorsqu’un président chinois vient à Paris et que votre gouvernement pavoise sur les Champs-Elysées avec son drapeau national, cette vision est un crève-coeur. Elle nous fait le même effet que le drapeau nazi pour les Français, pendant l’Occupation…

Vous apprenez le tibétain à vos enfants ?
Nous leur parlons en tibétain dès le berceau, ça fait partie des actions qui nous permettent d’oublier nos angoisses. Nous organisons à Paris des Ecoles du dimanche où nous donnons des cours de langue et de culture tibétaines, chants, danses… Nous tâchons aussi de copier les actions organisées

 Photographie : Tinam, 38 ans, traducteur, Tibétain en exil en France.© Hubert Fanthomme
Le 03 février 2014 | Mise à jour le 03 février 2014
PAR IRÈNE FRAIN

TIBÉTAINS EN EXIL: VOIR SON PAYS MUTILÉ 3/3

Tibétains en exil: voir son pays mutilé 3/3

                                                                                                                     Jigme Dorji, fondateur de la Maison du Tibet.© Hubert Fanthomme
Le 04 février 2014 | Mise à jour le 04 février 2014
IRÈNE FRAIN

Basil Kunga, 24 ans, interne en médecine

«Je suis un des premiers enfants tibétains nés en France. A l’époque, notre communauté ne comptait qu’une centaine de membres. On se connaissait tous, comme dans une grande famille.

SC_HF24_10_2013_TIBET__3   Basil Kunga

© Hubert Fanthomme

J’ai été élevé dans la langue et la culture tibétaines, mais je n’ai jamais eu à subir les vexations et les souffrances des jeunes migrants tibétains récemment arrivés à Paris. Quand je disais à mes copains d’école que j’étais tibétain et leur expliquais le drame de mon pays, je rencontrais toujours une grande sympathie. Y compris chez mes copains chinois. J’ai pris conscience du drame du Tibet à l’âge de 10 ans, lors de mon premier voyage là-bas. A l’aéroport de Lhassa, les autorités douanières n’ont pas voulu nous laisser entrer, mes parents et moi, malgré nos passeports français. Ça s’est arrangé au bout de quelques heures, mais ça m’a marqué. Et Lhassa n’avait rien à voir avec mon imagination d’enfant ! Des buildings, des embouteillages, un vrai chaos ! A 13 ans, j’ai vu la misère, la peur,  les Tibétains tirant leurs pousse-pousse dans les rues à côté des taxis chinois… Ils me soufflaient : “Tais-toi !”

«LA SOUFFRANCE DU TIBET A TOUJOURS FORMÉ L’ARRIÈRE-PLAN DE MA VIE»

Je suis frappé par la révolte qui habite les Tibétains fraîchement arrivés en France. C’est récent. Généralement seuls, les jeunes migrants doivent entretenir leurs familles restées au Tibet, ils vivent souvent dans des conditions très dures mais restent mobilisés, combatifs, motivés, ça m’épate. Je pense qu’ils sont écœurés par le saccage de leur culture et marqués par les humiliations. A les voir si actifs dans les manifs protibétaines, je me sens souvent coupable. Je me dis que je devrais en faire plus et que j’ai eu une chance énorme de naître en France. Le dimanche, je vais les rejoindre à Charléty et on joue au foot ; les Tibétains des grandes villes d’Europe ont formé des équipes et monté un tournoi. Ils voyagent, se rencontrent, ça renforce les solidarités et les liens. Pour le reste, je tâche d’être à la hauteur du combat de mes parents en réussissant mes études : ils se sont saignés aux quatre veines pour moi. Et eux sont des déracinés moi, pas. Je l’ai compris au Tibet, le jour où mon père a retrouvé le village de son enfance. Il a fondu en larmes. De cette minute, malgré la concentration qu’ont réclamée mes études de médecine, la souffrance du Tibet a toujours formé l’arrière-plan de ma vie. »

Jigme Dorji, 56 ans, photographe

Petit orphelin recueilli en Inde après l’invasion chinoise de 1959, il a fait partie du contingent de vingt Tibétains à qui de Gaulle offrit une terre d’accueil. Confié à un couple lui-même rescapé de l’invasion du « toit du monde », Jigme grandit dans les Pyrénées où il perd très vite ses souvenirs du Tibet. Il semble parfaitement s’adapter : à l’école du village, culture française ; à la maison, culture tibétaine. Mais, devenu adolescent, il ne supporte plus ce grand écart. « C’est le marqueur numéro un de l’exil. Pour survivre, l’exilé doit s’immerger dans le quotidien du pays où il vit, mais, d’un autre côté, s’il ne veille pas à préserver son identité, il se perd de vue. Cette souffrance peut devenir insoutenable. C’est seulement en 1993 que je l’ai exorcisée, en ouvrant le Bureau du Tibet à Paris. Puis j’ai créé la Maison du Tibet.

« J’AI DÉDIÉ MA VIE À LA CAUSE »

J’ai ainsi entièrement dédié ma vie à la cause tibétaine. J’organise les séjours en France des membres du gouvernement du dalaï-lama, je m’occupe des réfugiés, j’organise des festivals tibétains. La sympathie des Français envers notre culture me réconforte, mais je dois constater qu’ils s’intéressent davantage à notre religion qu’à notre cause. Cela m’attriste, car 80 % des Tibétains n’ont plus le lien avec le fabuleux trésor immatériel de leur culture. Nous avons déjà perdu notre terre, que va-t-il rester de nous si nous oublions notre culture ? »Jigme vit avec sa femme à la Pagode de Vincennes. Ils en sont les gardiens et l’entretiennent dans un esprit de tolérance et de paix : toutes les communautés bouddhistes de Paris peuvent y célébrer leur culte. Cependant, il n’est pas pratiquant : il n’aime pas les rituels. « Mais je crois à la réincarnation et, dans tous mes engagements, je respecte les principes du bouddhisme tibétain. » C’est un homme très souriant, mais un voile de mélancolie assombrit son regard. Il s’en rend compte et se reprend : « J’ai un projet : dynamiser la Maison du Tibet, en faire un lieu d’échanges et de rencontres avec les sympathisants de la cause tibétaine. » Pour conjurer le désespoir, l’action, toujours. Et la recherche du lien avec le frère humain.

Maison du Tibet : 84, boulevard Adolphe-Pinard, Paris XIVe. Tél. : 01 46 56 22 66, et www.tibet-info.net/festival.