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29/11/18 | 10 h 25 min par Gérald Roche et Lhadon Tthetong / traduction France Tibet

Analyse : le Tibet, caché au yeux du monde par le Xinjiang ?

LHASA, TIBET – 27 AVRIL 2017 : Une pagode vue à travers une fenêtre à Lhasa, Région Autonome du Tibet. (Photo by Wang He/Getty Images)

Ce document provient d’un échange de nouvelles en temps réel, par un groupe d’experts chinois reconnus comme des spécialistes de niveau mondial, sur le site ChinaFile.

 

Depuis l’incarcération d’environ un million de Ouighours dans le nord-ouest de la Chine, région du Xinjiang, au cours de l’année dernière, la situation du Tibet est relativement moins présente dans les médias occidentaux.  Où en est-on actuellement au Tibet sur le plan des droits de l’homme, l’ouverture politique, le développement économique ? Et comment la focalisation sur la question du Xinjiang impacte-t-elle la situation du Tibet?

La Rédaction

 

Ces questions méritent toute notre attention.

Gérald Roche

La visibilité actuelle sur la situation dans le Xinjiang a demandé un effort colossal de la part des universitaires spécialisés, des journalistes, des militants, pour non seulement rassembler de l’information au sujet des camps de concentration mais aussi pour raconter dans toutes les largeurs les événements, afin de capter notre attention et nous captiver.

Les statistiques ont joué un rôle important : combien de camps? de détenus? surface par détenu? Les visuels ont aussi été importants – particulièrement les images satellite de camps de concentration surgissant partout du désert. Ces éléments ont créé une optique d’urgence, un spectacle frappant de la rapidité et  de l’escalade de l’oppression.

Alors comment attirer l’attention sur la violence et l’oppression quand elles sont invisibles, non spectaculaires, faibles numériquement, ou progressives?

La tragédie du Tibet contemporain est principalement caractérisée par une violence sourde, par des structures oppressives, plutôt que par des événements. Nous le voyons par exemple, dans la question des langages. Bien que des

occasionnelles rendent visibles les doléances des Tibétains, l’oppression linguistique s’impose comme une invisible mouture eugénique à travers les générations.

Le langage national, putonghua (chinois mandarin standard), est agressivement imposé. L’apprendre et l’utiliser sont obligatoires. Le tibétain est optionnel. Ce déséquilibre entre ce qui relève de l’obligatoire et ce qui relève du volontaire, en surplus, donne peu à peu le petit coup de pouce qui repousse le tibétain au profit du putonghua, dans les institutions, les communautés, les familles, les situations individuelles au quotidien.

Ce déséquilibre pénètre le langage. Tandis que tout le poids du parti étatique œuvre à la police des frontières langagières à l’encontre des termes étrangers, les langues minoritaires se débattent contre le flot du putonghua. Non seulement les Tibétains, mais aussi les Ouïghours, les Yi et les Mongols ont mené campagne pour le rejet des termes putonghua, craignant une mort par remplacement lexical. Cette résistance opère au quotidien, dans les innombrables modalités qui constituent les micro-politiques langagières.

Or l’oppression linguistique prend des formes bien plus pernicieuses que le déséquilibre entre langage national dominant et  langues minoritaires sous domination. La tragédie dissimulée de la politique chinoise est la manière dont le parti ne fait même pas état de l’existence de la plupart des langues des régions.

Dans le cas du tibétain, cela signifie l’ignorance complète de pratiquement trente langues différentes parlées par les Tibétains en Chine (en plus du tibétain). Ces langues sont exclues de la formation scolaire, des média, et de tout l’espace public. Les Tibétains qui parlent ces langues se retrouvent devant un choix désastreux, entre le langage étatique dominant et le langage minoritaire de leur “nationalité”. Sans surprise, toutes ces langues sont sur le déclin, leurs utilisateurs passant au tibétain ou au chinois.

Il n’est pas surprenant que toutes ces langues soient sur le déclin, leurs locuteurs optant pour le tibétain ou le chinois. La domination et l’effacement sont les structures permanentes et invisibles de la politique chinoise sur le tibétain. L’effacement, en particulier, est difficile à visualiser. Comment faire entendre l’urgence des voix muettes du Tibet?

La question, dès lors, n’est pas que le regard porté sur le Xinjiang ait détourné l’attention du Tibet, mais que le visible nous ait détourné de l’invisible.

  • Lhadon Thetong

 

La terrible situation dans l’est du Turkestan est paradoxalement bénéfique aux Tibétains et à tous ceux qui subissent la loi répressive de Pékin, en éveillant la conscience de la communauté internationale face à la ligne dure de Xi Jin Ping et du Parti Communiste Chinois. Elle engendre une plus grande volonté politique dans les capitales étrangères de  placer les leaders chinois face à leurs responsabilités pour leurs transgressions des droits de l’homme.

Chen Quango était Secrétaire du Parti dans la Région Autonome du Tibet (TAR) de 2011 à 2016. Traitant le Tibet en laboratoire pour la répression, il a testé le “management du réseau” comme système de surveillance, “ les utiles stations de policetous les 500 m, les réseaux d’espions de proximité dans les “systèmes de gestion citoyenne à double sécurité”.  En 2012, il a supervisé la détention massives de pèlerins pour “rééducation”. Devant la molle réaction internationale face à ses méthodes, Chen s’est rendu à l’est du Turkestan où il a intensifié ces mesures répressives, élevant les camps de “rééducation” à un niveau tout à fait novateur dans la perverse perfection des “meilleures pratiques” totalitaires.

La situation au Tibet demeure terrible. Des dizaines de millions de touristes chinois affluent au Tibet chaque année, tandis que le peuple, la culture et l’environnement qu’ils viennent découvrir subissent des assauts répétés. Les Tibétains vivent sous surveillance via le tranchant d’une technologie scrutant chacun de leurs mouvements. Ils sont emprisonnés au nom de leurs plaidoyers pour l’environnement et pour que les droits de leur langue soient garantis par la législation chinoise. Les monastères sont vidés malgré la demande des moines et des nonnes toujours de plus en plus grande, et les enfants scolarisés sont interdits de participer aux festivals religieux.  Le déplacement des populations loin de leurs terres d’origine continue, on l’appelle maintenant la “migration écologique des zones d’altitude”. En juin, la Chine a déplacé ainsi plus de mille Tibétains de Changthang, une région isolée du Nord, mesure probablement partielle dans le cadre d’un plan annoncé l’an dernier, pour déplacer 130 000 personnes sur trois ans afin de constituer des “réserves naturelles”.

Depuis plus de deux décennies, beaucoup de commentateurs avancent que l’ouverture des marchés chinois devrait libéraliser le système politique et apporter une plus grande liberté, y compris pour les Tibétains et les Ouïghours. Des discussions sur les violations des droits de l’homme ont été quasi toutes supprimées par la Chine pour permettre aux leaders chinois de sauver la face et de s’ouvrir davantage à de substantielles réformes. Cette approche a été un spectaculaire échec. Sans avoir en aucune manière payé pour leurs abus en matière de droits, les mêmes leaders chinois ont été encouragés en fait dans l’escalade de la répression, pas seulement au Tibet, à l’est du Turkestan et en Chine proprement dite, mais aussi à Hong-Kong.

L’escalade de la répression, à couper le souffle, dans l’est du Turkestan, va fort heureusement conduire à des visions plus clairvoyantes dans les politiques internationales des pays en transaction avec la Chine. Nous assistons à des mouvements vers une action politique concrète aux Etats-Unis visant à placer les leaders chinois devant leurs responsabilités pour les camps d’internement. L’adoption unanime du Tibet Act  Droit d’Accès Réciproque à la Chambre des Représentants des Etats-Unis en septembre, après des années d’échec, est un signe de plus de la part des leaders politiques occidentaux pour reconnaître la nécessité que la Chine change son approche exécrable des droits de l’homme.

Reste à voir si le Sénat va avaliser ce projet de loi à temps ( le projet a été validé le temps de la traduction, NdT) pour qu’il soit inscrit dans la constitution avant la fin de l’année. Toutefois et avant tout, cette volonté nouvelle de poser la responsabilité de la Chine dans ses actions au Tibet et à l’est du Turkestan marque un pas décisif dans la bonne direction.

Gérald Roche

Gérald Roche est membre du Senior Research, Département Politique et Philosophie à l’Université de La Trobe. Ses recherches portent sur les questions d’ethnicité, nationalité, identité et langage dans les régions tibétaines de Chine. Ses publications ont paru dans China Quarterly, Modern Asia Studies, Asia Pacific Journal of Anthropologie, et Asian Ethnicity. Ses travaux du Journal International de Sociologie du Langage, sur la diversité linguistique et leur mise en danger au Tibet,  ont été publiés en mai 2017.

 

 

Lhadon Thetong

Lhadon Tethong est directrice de l’Institut Action Tibet, et co-directrice du Réseau Tibet International, regroupement des ONG sur la question tibétaine. Elle dirige une équipe de technologues et d’avocats des droits de l’homme, dans le domaine du développement  des technologies de communication open-source, les stratégies non-violentes, et les programmes innovants de formation pour les Tibétains et autres groupes se trouvant aux prises avec des répressions intenses et des violations des droits de l’homme.

Lhadon  était directrice générale des Etudiants pour un Tibet Libre, où elle a travaillé de 1990 à 2009, et responsable principale dans la campagne d’information qui a présenté la répression chinoise au Tibet avant et pendant les Jeux Olympiques de 2008. Elle a reçu la première Récompense annuelle James Lawson pour Performance de Non-Violence, par le Centre International des Conflits Non-Violents en 2011.

http://www.irenees.net/bdf_fiche-acteurs-266_fr.html (référence du traducteur)