Le premier site d'actualité sur le Tibet

www.tibet.fr

30/07/15 | 13 h 35 min par Harold Thibault

Aux sources du Yangzi, « long fleuve » en péril

Voilà quelques heures que la caravane de 4 × 4 s’est embourbée dans la steppe dégelée par le lever du jour. C’est le début de l’été, les seuls mois où les températures rendent l’expédition envisageable, mais aussi ceux où le permafrost dégèle en milieu de journée. Derrière ces vallées aux dimensions infinies, dont les teintes passent du blanc glacé aux couleurs plus chaudes selon les heures, se profilent enfin le massif des Tanggula et ses pics dépassant les 6 000 mètres.

L’air déterminé comme à son habitude, Yang Yong avait mené le groupe pour ce qui devait être la dernière journée de progression avant d’accéder aux sources du fleuve Yangzi. Il est déjà parvenu au bout de l’expédition une quinzaine de fois par le passé, pour constater l’ampleur des dégâts causés par le changement climatique sur le plateau tibétain et la dégradation en amont du plus long fleuve d’Asie.

En milieu de matinée, alors que s’ouvrait devant lui une autre de ces vallées, son véhicule avait subitement patiné dans la gadoue et ne devait plus en bouger de la journée. Le chauffeur d’un deuxième tout-terrain avait alors cru judicieux de s’aventurer à son tour dans ce bourbier imprévisible, il laissa lui aussi son véhicule bloqué. Il en fut de même pour un troisième, puis pour encore deux autres, ainsi qu’une camionnette.

En quelques minutes seulement, le convoi mené par le géologue aux airs sauvages se trouve absolument au point mort. L’expédition compte dans ses rangs une poignée de ses disciples, quelques journalistes, des athlètes invités à commémorer les 30 ans de la première descente du fleuve en rafting, des chauffeurs tibétains, ainsi que le vice-maire de Yushu, la petite ville dont tout ce beau monde est parti. En cette fin de matinée, le froid, à 5 000 mètres, se fait moins rude, mais un vent étourdissant balaye toujours le plateau du Qinghai-Tibet, et personne ne sait si les treuils suffiront, s’il faudra attendre le gel du milieu de la nuit prochaine ou si la troupe devra se résoudre à rebrousser chemin.

La moitié de la planète dépend de ces cours d’eau

Face à ces aléas, Yang Yong paraît détaché, tout comme il l’avait été, deux jours plus tôt, lorsque, à l’heure du coucher, il n’avait eu d’autre choix que de reprendre le volant dans la nuit la plus noire et de conduire douze heures sur ce terrain impraticable pour redescendre de quelques centaines de mètres trois personnes dont les poumons ne supportaient pas l’altitude. Au fil des années, le géologue aux sourcils épais et indisciplinés a vu reculer le glacier Jianggendiru, où le « long fleuve » prend sa source, et la steppe se désertifier. Ces évolutions l’ont changé lui aussi. C’est sa raison d’être, et il n’est pas à une journée de galère près : « C’est ma vie, c’est normal. »

L’explorateur ne passe plus que le tiers de son temps chez lui, à Chengdu, au cœur du Sichuan. Le reste de l’année, il sillonne le Grand Ouest chinois, répertorie, analyse les changements affectant le plateau tibétain, là où prennent source les cours d’eau qui font vivre la moitié de la planète. Il suit de près la construction de barrages par les grandes compagnies publiques chinoises, que ce soit sur le Yarlung Tsangpo, qui plus bas en Inde devient le Brahmapoutre, ou sur le Mékong ; il fait le voyage jusqu’aux glaciers pour noter, année après année, les conséquences du changement climatique.

S’il a accepté de nous emmener avec lui, alors que seule une poignée d’étrangers est allée jusqu’aux sources du Yangzi, c’est pour témoigner de la gravité de la dégradation de la région. La conférence de Paris sur le climat approche. Yang Yong compte bien s’y rendre pour attirer l’attention sur la dégénérescence en cours du « troisième pôle », la troisième zone de glace de la planète. Grâce à ses cours d’eau, le plateau tibétain est le château d’eau de l’Asie. Son réchauffement, l’été, et la barrière montagneuse de l’Himalaya jouent également un rôle majeur dans le déclenchement des moussons, qui rythment l’agriculture de tout le continent.

Oeuvre titanesque

Le projet de Yang Yong est une œuvre titanesque. Il entend établir un modèle scientifique expliquant l’impact de l’activité humaine et des évolutions naturelles sur la région : le réchauffement, la fonte des glaces, la désertification des steppes. « Plus je constate de problèmes et plus je suis anxieux, mais mon approche doit nécessairement être celle d’un scientifique », explique ce géologue de formation dont même les amis proches concèdent qu’il a le caractère bien endurci allant avec le climat inhospitalier.

8 000 km2 de glaciers de la République populaire auraient fondu au cours des trente dernières années

Avec les pôles Nord et Sud, le plateau du Qinghai-Tibet est la région la plus exposée à la fonte des glaces. Dans une étude publiée au mois de mai 2014, des chercheurs de l’Académie chinoise des sciences concluaient que 8 000 km2 de glaciers de la République populaire ont fondu au cours des trente dernières années, soit 15 % de leur superficie initiale. Le phénomène s’est accéléré depuis les années 1990, estimaient les auteurs, prévenant que le débit des grands fleuves de la région pourrait, à terme, s’en trouver substantiellement réduit.

Dès le premier jour d’une longue semaine sur la piste, les arbres ont disparu. Les villages commencent à se faire plus rares à leur tour, jusqu’à ce qu’on n’en traverse plus aucun pour ne découvrir, chaque jour, que quelques yourtes et les familles de nomades tibétains qui les habitent. Passé les 5 000 mètres, on rencontre de moins en moins de ces foyers isolés pour ne voir que quelques rapaces et des antilopes tibétaines.

Lorsqu’on la remonte, la rivière Tuotuo, portion la plus haute du Yangzi, se fait plus étroite. Ses berges sont gagnées progressivement par le sable. Quand la progression de l’équipe est à nouveau compromise par ce terrain impossible, Yang Yong en profite pour sortir sa loupe. Il s’agenouille et baisse la tête, posant un regard expert sur les grains de sable. En les comparant à des échantillons prélevés ailleurs, il veut établir une carte des vents puissants qui contribuent à la rapide désertification de la steppe. Il craint que, faute de mesures adaptées, le plateau tibétain ne devienne le prochain Taklamakan, grand désert de l’Ouest chinois.

Les couloirs de vent formés entre les montagnes par la rivière Tuotuo et les affluents du Yangzi sur le plateau constituent un terrain particulièrement propice. La steppe, d’abord spongieuse, s’y assèche rapidement. Les vents contribuent ensuite à transformer cette terre en sable. Apparaissent alors des dunes, qui peuvent s’élever à une bonne cinquantaine de mètres et que Yang Yong et ses acolytes appellent « nouvelles lunes » en raison de l’arrondi de leurs crêtes.

La marmotte, nouvelle menace

Une autre menace vient aggraver la situation : la marmotte. Les nomades tibétains ont longtemps chassé, pour leur peau et leur fourrure, les prédateurs de la région. Les loups, renards, ours et autres léopards des neiges se font bien plus rares que par le passé, de sorte que le rongeur pullule et grignote les herbes du plateau au climat déjà extrême. La steppe est ainsi attaquée tel un gruyère. « Le terrain est dévoré par les marmottes, et ça ne cesse d’empirer ces dernières années », se lamente Gele, 50 ans, un nomade qui, avec sa famille, élève près de deux cents yaks.

Les solutions apportées par le gouvernement à ces changements se révèlent inadaptées. Contre les marmottes, il organise des battues au cours desquelles les participants déposent de la mort-aux-rats dans les cavités creusées par le rongeur. La méthode est illusoire. Le plateau s’étend sur 2,5 millions de kilomètres carrés, environ cinq fois la France. Pour Yang Yong, il est évident qu’il conviendrait davantage de travailler à rétablir l’écosystème et la chaîne alimentaire. Il s’insurge contre les réponses apportées par l’Etat chinois à la rapide dégradation de cette région cruciale.

Face à la désertification, les autorités mettent également en accusation le mode de vie nomade et l’élevage de yaks qui l’accompagne. Pékin dénonce le surpâturage et a imposé une décision des plus controversées : la sédentarisation forcée. Cette politique répond par la même occasion à l’obsession du pouvoir chinois de contrôler cette minorité agitée. Les nomades tibétains sont parqués dans de nouveaux villages modèles où les maisons sont strictement alignées. Y maintenir l’élevage comme activité économique relève de l’impossible, la concentration de foyers est trop élevée pour que chacun puisse laisser paître ses bêtes, et les variations de températures entre été et hiver à cette altitude rendent nécessaire de monter et descendre au rythme des saisons. L’élevage nomade de yaks a pourtant joué un rôle régulateur sur l’écosystème du plateau depuis des siècles. Aujourd’hui, sur les steppes, à perte de vue, des grillages viennent empêcher ces déplacements tout autant que la circulation des espèces sauvages.

Contre la désertification, le gouvernement chinois déclenche également, plusieurs fois par an, des pluies et neiges par un procédé artificiel, l’ensemencement des nuages à l’aide de fusées de chlorure d’argent. Autant de mesures à l’efficacité douteuse et aux effets secondaires imprévisibles – les risques de la mort-aux-rats pour les autres animaux, l’impact des clôtures sur la survie d’espèces déjà menacées, la destruction de l’économie nomade tibétaine ou encore le déclenchement forcé des pluies dans une région au climat des plus extrêmes.

Ces traitements adoptés à la va-vite par les officiels, sans réel débat, peuvent ajouter aux déséquilibres plutôt que d’y remédier : « Ces réponses ne reposent que sur une compréhension très superficielle de la chaîne de problèmes », s’inquiète M. Yang, cheveux en bataille, emmitouflé dans sa doudoune.

« Approche révoltée et naïve »

En revanche, l’exploitation minière va bon train, comme le prouve le va-et-vient des camions sur la grande nationale faisant le lien entre Lhasa et Xining et qui divise le plateau du nord au sud. Il en va de même de la construction de barrages sur le Yangzi et les autres fleuves de la région, l’un des sujets que Yang Yong suit au plus près.

Dans un pays où les critiques du pouvoir finissent derrière les barreaux, il convient de peser prudemment ses mots. Yang Yong prend donc soin de préciser qu’il ne s’est jamais dit ouvertement opposé au développement des barrages, il milite en faveur d’une approche scientifique, permettant de comprendre les fonctions naturelles, économiques et sociales des rivières. Bref, de réfléchir avant de poser de nouvelles retenues. « Or, notre mode de décision actuel n’est guidé que par l’argent », s’alarme l’aventurier.

Alors que la Chine, en pleine ascension, voudrait améliorer son soft power, c’est-à-dire sa capacité de séduction à l’international, des hommes comme Yang Yong sont probablement, et sans que le pouvoir s’en aperçoive, son meilleur atout. Ils montrent que, chez le premier émetteur de gaz à effet de serre, on se préoccupe aussi de l’avenir de la planète, que certains en font leur combat. « Maintenant, on se demande que faire face au changement climatique. Il faut changer toutes nos habitudes de vie », lance M. Yang.

C’est de grandir près de la rivière Jinsha, le nom du Yangzi passé ses premières courbes, lorsqu’il serpente à travers les provinces du Yunnan et du Sichuan, qui amena Yang Yong à s’intéresser à la santé des fleuves. En 1986, il compte parmi les inconscients qui, pour la première fois, descendent l’essentiel du Chang Jiang (autre nom du « long fleuve », en mandarin), de sa source jusqu’à l’embouchure, à Shanghaï, en canot pneumatique. Plusieurs Chinois perdront la vie dans les rapides, tandis qu’un photographe américain périra du mal de l’altitude. C’est autour de ce même cours d’eau que Yang Yong va prospecter lorsque, après des études de géologie, il est embauché par une compagnie minière étatique ; mais il s’agit alors davantage de trouver des lieux à creuser. Il parvient à se faire muter au nouveau bureau d’études d’impact écologique lorsque cette entreprise se résout à en créer un. Sur son temps libre, il suit déjà en parallèle les problèmes environnementaux de la Chine, se rend aux conférences, écrit aux ministères. Une approche « à la fois révoltée et naïve ». Il démissionne, optant ainsi pour un engagement constructif mais absolu.

Alors qu’un nombre croissant de Chinois accède à la petite prospérité, il est conscient du poids que ce changement fait peser sur les ressources naturelles du pays. Il agira à sa façon, en se focalisant plus particulièrement sur les rivières qu’il qualifie de « système nerveux de l’Asie ». Il n’est pas membre des institutions officielles, les universités et l’Académie chinoise des sciences, car ces structures sont contrôlées de trop près, juge l’un de ses amis. Mais son approche centrée sur l’environnement et la science, et non sur la politique, lui permet de tenir en selle. Il est attaqué par les sociétés publiques qui construisent les barrages, elles arguent que ses recherches sont insuffisantes, qu’il n’est qu’un citoyen de la base, que, si le pouvoir a décidé d’une politique de construction massive de retenues hydroélectriques, c’est qu’il doit bien savoir ce qu’il fait. Lui parvient à monter ses expéditions, se débat pour parvenir cahin-caha à les faire financer. Sans même s’en apercevoir, il devient un modèle parmi ceux qui se renseignent sur l’environnement. Son approche scientifique lui permet de ne pas avoir à ses trousses l’appareil sécuritaire, comme c’est le cas de militants plus frontaux, même si son entourage juge qu’il est suivi de près.

Adaptation

Après un éprouvant périple, le glacier Jianggendiru, source officielle du Yangzi, apparaît enfin, au bout d’une longue vallée où ne vivent en tout et pour tout que sept familles d’éleveurs montagnards. Les moraines sont le signe d’un rapide recul ces dernières années. Yang Yong prend note du retrait de la masse glaciaire. Il l’a ainsi vue se retirer sur un bon kilomètre pour laisser place à un sol noir, et il en témoigne en comparant les photos prises à chacune de ses expéditions. En remontant, le Jianggendiru s’est divisé en deux parties qui ne se relient plus, alors que, lorsque l’explorateur l’a vu les premières fois, il ne formait qu’un seul bloc imposant.

Spectatrice de ce recul, la famille d’éleveurs tibétains dont fait partie Namzha, 42 ans, a adapté son mode de vie. Puisque la barre des neiges éternelles est rapidement remontée autour du territoire qu’ils occupaient l’été, lui et ses proches ont pu envisager progressivement d’y rester également l’hiver. En 1999, la famille s’est lancée dans la construction d’une maison en dur, à moins de 5 km du glacier. Faute de réseau téléphonique, dans la vallée, les frères, sœurs et parents se parlent à l’aide de talkies-walkies. Dans la langue du Kham, inintelligible aux Tibétains venus d’ailleurs sur le plateau, Namzha explique que sa famille fut la première à s’installer à proximité du Jianggendiru, du fait de la fonte des glaces.

Les Tibétains témoignent volontiers que le scientifique chinois, rare visiteur dans cette région coupée du monde, n’affabule pas avec son obsession du changement climatique. « Lorsque j’étais petit, le glacier couvrait tous les alentours », se souvient Namzha, en indiquant un secteur allant jusqu’au pied des montagnes qui encerclent la vallée. Il décrit ainsi un grand cercle autour de lui. Trois décennies plus tard, il constate en se retournant vers le glacier amaigri : « Il ne nous reste plus que ça. »

Harold Thibault Journaliste envoyé spécial du Monde, Yushu, province du Qinghai.